Lettre de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, en réponse à M. Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), sur les implications de la nouvelle politique d'"immigration choisie", Paris le 16 mars 2006. | vie-publique.fr | Discours publics

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Lettre de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, en réponse à M. Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), sur les implications de la nouvelle politique d'"immigration choisie", Paris le 16 mars 2006.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

ti : Monsieur le Secrétaire Général,

J'ai pris connaissance avec le plus vif intérêt de l'interview que vous avez donnée au journal le Progrès le 12 mars 2006 et dans laquelle vous avez tenu les propos suivants: "On ne peut pas accepter que la France dise, unilatéralement: je choisis les immigrés diplômés de telle catégorie, et tous les autres je n'en veux pas. Politiquement, moralement, c'est inacceptable. Ce qu'il faut, ce n'est pas une immigration choisie, c'est une immigration régulée".

Votre déclaration dans ce quotidien me donne l'occasion d'essayer de lever auprès de vous plusieurs malentendus relatifs à la nouvelle politique de l'immigration que j'ai l'intention d'appliquer en France, et aux objectifs du projet de loi sur l'immigration et l'intégration. J'ai eu le sentiment, en vous lisant, que vos réserves tenaient surtout à une certaine incompréhension autour de la formule "immigration choisie" et je me réjouis de l'opportunité que vous m'avez donnée de clarifier mes positions à cet égard, car je suis absolument certain que sur le fond, nos analyses et nos objectifs se rejoignent en grande partie.

J'ai d'abord la conviction que l'immigration peut être une chance pour la France, mais aussi pour les pays d'origine et pour les migrants eux-mêmes, à la condition d'être, comme vous le dîtes vous-même, régulée, organisée, maîtrisée.

Or, la situation actuelle n'est pas satisfaisante à cet égard.

Les flux migratoires ont fortement augmenté depuis 1997 en France. L'immigration régulière est passée de 118 750 en 1997 à 167 570 en 2004, sans compter les ressortissants de l'Union européenne, ni les enfants mineurs. A ce chiffre, il convient d'ajouter celui des demandeurs d'asile, dont beaucoup ne repartent pas: 60 000 en 2005.


Cette forte hausse du nombre des nouveaux arrivants se déroule dans un contexte où les capacités d'accueil de notre pays sont limitées. La France compte 2,4 millions de chômeurs ; il manque à notre pays environ 500 000 logements sociaux. Le drame de l'immigration, telle qu'elle se déroule aujourd'hui dans notre pays, c'est que beaucoup de nouveaux arrivants se trouvent sans logement décent et sans emploi: le taux de chômage des personnes originaires de certaines nationalités atteint 30 à 40%! D'où l'exclusion, la ghettoïsation croissante d'une partie de la population immigrée, qui est la première victime d'un tel état de fait.

Cette situation peut conduire à de véritables tragédies. Je pense bien sûr aux incendies des 25 et 29 août 2005 à Paris, qui ont entraîné la mort de 24 personnes originaires d'Afrique, dont de nombreux enfants, logés dans des squats et des taudis insalubres. Avant tout, je tiens à vous faire savoir que la vision de ces enfants et de leurs parents décédés lors des incendies du mois d'août, m'a profondément bouleversé, bien entendu au-delà de toute considération de nationalité ou d'origine.

Dans mon esprit, la formule immigration choisie ne signifie en rien, comme le prétendent les professionnels de la caricature, que la France opère un filtre sélectif des migrants sur la base de leurs diplômes, pour s'ouvrir aux migrants qualifiés et rejeter les autres. Cette vision procède d'une déformation grossière de mes projets dans ce domaine.

Le terme d'immigration choisie est voisin dans mon esprit de celui d'immigration régulée que vous utilisez ou de celui d'immigration organisée. Mon ambition est de sortir d'un mécanisme par lequel l'Etat a perdu la maîtrise des flux. Les migrants entrent la plupart du temps clandestinement ou avec des visas de court séjour et survivent ensuite dans des conditions parfois dramatiques, sans emploi et sans logement dignes de ce nom, dans l'attente hypothétique d'une régularisation. Les enfants sont souvent les premiers touchés par cette situation et cela, je ne peux pas l'accepter.

Immigration choisie signifie que je souhaite mettre en place une nouvelle politique par laquelle l'arrivée des migrants en France sera voulue, acceptée, préparée par les autorités de l'Etat, soit parce que le migrant aura fait valoir son droit à venir s'installer en France pour des raisons familiales, soit parce que le Gouvernement aura accepté ou souhaité la venue d'un étranger - étudiant ou professionnel - en raison de sa compétence, de son talent, de sa motivation. La délivrance d'un visa de long séjour par les consulats de France à l'étranger concrétisera le droit à émigrer en France.

L'objectif n'est en aucun cas, je vous l'assure, d'organiser un tri sur la base des diplômes. Notre pays peut avoir besoin, malgré la situation actuelle de l'emploi, de travailleurs de tout niveau de qualification dans des secteurs précis, d'intellectuels, mais aussi d'artisans et d'ouvriers.

La réforme permettra de faire venir dans des conditions optimales les personnalités de tout niveau, dont la présence sera un atout pour la France, à la condition absolue que ce recours n'ait aucun impact négatif pour le développement des pays d'origine. Faire appel à quelques ingénieurs indiens ou chinois ne risque pas d'entraver la croissance phénoménale de ces deux pays de plus d'un milliard d'habitants. En revanche, la nouvelle loi ne devra en aucun cas favoriser l'immigration à titre définitif, par exemple, des médecins et professionnels médicaux des pays démunis, qui ont tant besoin d'eux.


C'est pourquoi, comme vous le dîtes vous-même, la nouvelle politique de l'immigration doit s'inscrire dans le cadre d'un partenariat étroit entre le pays d'origine, le migrant et le pays de destination. Je suis à l'origine de plusieurs expériences de coopération en matière de gestion des migrations avec divers pays où je me suis récemment rendu dans ce but: le Mali, la Chine, la Roumanie. Ce dialogue doit être un principe fondamental de toute politique d'immigration. La formule d'immigration choisie, dans mon esprit, recouvre une migration choisie par le pays d'accueil, mais aussi par le pays d'origine. L'avenir est, j'en suis convaincu, à des migrations de mobilité, qui permettront, sur la base d'une double volonté - celle du pays de départ et celle du pays de destination - dans le cadre d'accords internationaux, aux migrants d'acquérir en France une formation, une expérience professionnelle, et de la mettre ensuite au service du développement de leur pays d'origine.

J'ai l'intention de placer au coeur de mon action une grande politique de co-développement, à la fois pragmatique et ambitieuse, qui permettra, grâce à l'aide au développement et aux créations d'emplois, de fournir aux jeunes des régions les plus démunies une alternative à la solution de l'émigration et de contribuer ainsi à la modernisation et au décollage économique de leur pays.

La Francophonie a un rôle déterminant à jouer à cet égard, en tant qu'espace de solidarité entre pays qui partagent un patrimoine, des valeurs et des objectifs communs autour de la même langue. Je serais d'ailleurs très heureux de vous rencontrer pour avoir un échange avec vous sur ce sujet.


source http://www.u-m-p.org, le 21 mars 2006

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