Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur France 2 le 27 mars 2006, sur sa rencontre avec le Premier ministre, M. Dominique de Villepin, le 24 mars 2006, la journée de mobilisation contre le contrat première embauche du 28 mars 2006, et la prévention des violences en fin de manifestations. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur France 2 le 27 mars 2006, sur sa rencontre avec le Premier ministre, M. Dominique de Villepin, le 24 mars 2006, la journée de mobilisation contre le contrat première embauche du 28 mars 2006, et la prévention des violences en fin de manifestations.

Personnalité, fonction : MAILLY Jean-Claude, LABORDE Françoise.

FRANCE. FO, secrétaire général;

Circonstances : Rencontre entre le Premier ministre, M. Dominique de Villepin et les 5 grandes centrales syndicales, puis les organisations patronales, autour du débat sur le contrat première embauche à Paris le 24 mars 2006 après-midi.

ti : Q- Parlons de ce qui se prépare pour demain. Ce sera une forte mobilisation avec beaucoup d'arrêts de travail, c'est ça que vous prévoyez ?

R- Ce sera une forte mobilisation avec beaucoup d'arrêts de travail, dans le public comme dans le privé. Et puis des manifestations importantes. Ce sera une journée importante demain, encore une, voire plus importante, puisqu'il y aura plus d'arrêts de travail.

Q- On n'est pas dans une situation de grève générale pour autant ?

R- Pour le moment, il va y avoir beaucoup d'arrêts de travail demain - je dis bien dans le public comme dans le privé. Dans le public, les préavis sont obligatoires, beaucoup de préavis ont été déposés par la quasi totalité des syndicats. Cela veut donc dire une journée forte, c'est évident.

Q- Quelle sera la suite ? Vous êtes le seul syndicat à avoir demandé à ce que la grève se poursuive si le mouvement de mardi était, entre guillemets "réussi" de votre point de vue.

R- Oui, tout à fait. Le Parlement de FO s'est réuni la semaine dernière. Il considère que si le Gouvernement ne bouge pas, reste figé, à un moment donné, il faudra bien envisager une suite. C'est une proposition que nous serons amenés à faire, mais on en discutera avec les autres dès le 29.

Q- Vous avez donc rencontré D. de Villepin, en fin de semaine dernière. Comment vous avez trouvé le Premier ministre ?

R- J'ai trouvé le Premier ministre tendu, sans faire beaucoup d'ouverture. En plus, une réunion qui n'était pas facile, il a fallu deux mois pour avoir une phrase où il nous dise "sans a priori", et une heure avant d'entrer, il y a le président de la République qui explique, de Bruxelles, que la loi ne sera pas bougée, il faut juste l'aménager. Donc, à partir de là, on a dit au Premier ministre - les cinq organisations, chacune avec ses mots : "Ecoutez, Monsieur le Premier ministre, on est prêts à discuter, seulement pour qu'on puisse discuter sérieusement, il faut que ce soit apaisé, donc on vous demande de retirer le CPE". Voilà ce qu'on lui a dit.

Q- Mais le Premier ministre ne veut pas retirer le CPE, on comprend aujourd'hui que, pour lui, c'est une affaire de principe. Il ne veut pas céder à la rue.

R- Si c'est une question de principe qu'il ne veut pas céder à la rue, mais alors qu'est-ce qu'il veut ? Il veut jouer le pourrissement ? Il veut avoir des incidents ? Est-ce que c'est ça qu'il souhaite ? Ce n'est pas ce que nous souhaitons nous. Ou alors, c'est une question d'orgueil. A un moment donné, il faut bien regarder les choses. Regardez bien, y compris dans l'histoire, qu'il y ait les cinq confédérations, plus tous les autres, liés avec les syndicats de lycéens et d'étudiants, qui lui disent : "Monsieur le Premier ministre, ça ne marche pas ! Vous avez décidé un truc tout seul, tout le monde le sait, quasiment tout seul, ça ne passe pas ! Soyons réalistes, mettons ça de côté, retirons le CPE, et après on discute".

Q- Cela veut-il dire qu'on n'est plus exactement dans un conflit social, mais dans quelque chose qui serait une crise, une crise politique, une crise plus grave, c'est ça que vous dites ?

R- On n'est plus simplement dans un conflit dans la limite où c'est une crise maintenant. C'est une crise sociale, une crise plus large. Tout le monde comprend bien que le CPE aujourd'hui, c'est demain la remise en cause du code du travail, c'est demain la remise en cause du contrat à durée indéterminée, des statuts dans la fonction publique, tout cela est lié. Le CPE est devenu synonyme de précarité. A partir de là, il y a effectivement une crise. Quand il y a une crise, il ne faut pas s'accrocher, comme le fait le Gouvernement, en disant : "allez, on est prêts à faire des aménagements à la marge". Non, le problème de fond est posé, ce n'est pas compliqué à la limite, hein.

Q- Comment on en sort justement ?

R- Ils peuvent très bien décider de faire une deuxième lecture à l'Assemblée nationale, en disant : "on retire cet article concernant le CPE". L'apaisement arrivera. Mais cela fait deux mois que ça dure ! La crise dure depuis deux mois ! Je rappelle que, dès le 7 mars, nous avions saisi le président de la République au titre de la sagesse. Et cela fait déjà bientôt encore un mois de plus, trois semaines. Donc, il y a un moment donné où le Gouvernement doit savoir prendre ses responsabilités ou alors c'est jouer le pourrissement. Mais alors, jouer le pourrissement, je trouve que c'est inquiétant y compris démocratiquement.

Q- Etes-vous toujours en contact avec J.-L. Borloo ? Est-ce que c'est lui qui est chargé de garder le lien pour les lendemains de manifs ? Avez-vous déjà rendez-vous avec D. de Villepin ?

R- Non, il n'y a pas de rendez-vous. J'ai appelé le ministre ce week-end, - c'est moi qui l'ai appelé pour savoir où on en était. Pour le moment, ce que je lui ai répété moi - la position de FO - c'est de dire le Gouvernement retire le CPE et, dès le lendemain, on est prêts à discuter sur la précarité et l'emploi des jeunes.

Q- Et quand vous dites ça à Borloo, il vous répond quoi ?

R- Il prend acte de ce que je lui dis. Sinon, je n'ai pas eu d'autre contact, personne ne m'a appelé.

Q- Il n'y a pas de rendez-vous qui soit pris officiellement avec le Premier ministre au lendemain de la manif ? Parce qu'il a dit qu'il souhaitait vous revoir ?

R- Pour quoi faire ? Si c'est pour nous revoir et refaire un tour en disant...Vous savez, comme pour certaines recettes de cuisine, quand vous avez raté dès le départ la sauce, il vaut mieux tout recommencer. On est dans cette situation aujourd'hui. Cela ne marchera pas ! Cela ne marche pas le CPE ! Donc, il faut le mettre de côté et parler d'autre chose. Si c'est pour nous dire : "Venez discuter d'aménagements". Non, ce n'est pas utile. On est prêts à le voir mais à un moment où on ne parle plus du CPE, on parle d'autre chose. Donc, ça veut dire qu'il retire le CPE. Et là, on est prêts à discuter dès le lendemain.

Q- F. Chérèque disait : il faut qu'on ouvre une grande négociation sur tout - sur l'égalité des chances, sur tout le système - et que cela ne sert à rien de discuter du CPE comme ça, pour remettre un peu les choses après, et repartir sur des bonnes bases. C'est quelque chose comme ça en effet qu'on peut envisager ?

R- Si on retire le CPE, on est prêts. Ce que j'ai dit au Premier ministre, [c'est que le CPE] part d'un mauvais constat, donc [que] c'est un mauvais outil, qu'il est dangereux et qu'il remet en cause plein de choses. Donc, si on retire le CPE, effectivement, sur la précarité, l'emploi des jeunes, chacun a des positions à défendre. Vous savez, il y a des choses qui se sont faites : la convention de reclassement personnalisé qu'on a signée avec le patronat l'année dernière, les contrats de professionnalisation, et aussi un contrat de qualification qui sont des outils utiles...Tout ça on peut en discuter, tout ça on peut améliorer. Mais cela suppose que ce soit dans un climat serein, et ce n'est pas le cas en ce moment.

Q- Mais le CPE pourrait devenir une sorte de contrat de qualification ?

R- Non.

Q- Il n'y a rien à sauver dans le CPE ?

R- Mais non ! C'est la logique même du contrat : c'est un contrat précaire. Ils peuvent dire tout ce qu'ils veulent, c'est un contrat précaire. On ne soigne pas la précarité par la précarité.

Q- Parlons quand même des cortèges de mardi. On s'est rendu compte qu'il y avait beaucoup de violences en fin de manifestations, et même parfois dans les cortèges. Comment allez-vous faire, les syndicats ? Vous avez dit à N. Sarkozy, le ministre de l'intérieur, que vous ne souhaitiez pas forcément que la police intervienne dans les cortèges ?

R- L'ensemble des services d'ordre des organisations a été reçu par le ministre de l'intérieur. Tous les syndicats lui ont expliqué que ce n'est peut-être pas une très bonne idée que les forces de l'ordre rentrent directement dans les cortèges, que cela peut faire plus de dégâts, enfin être mal interprété.

Q- Provocation, comme on dit traditionnellement...

R- Oui, c'est toujours délicat. Les services d'ordre des syndicats vont faire leur travail de service d'ordre, comme nous le faisons habituellement. Que les forces de l'ordre jouent leur rôle, on est dans une République et une démocratie, c'est tout à fait normal. Mais c'est toujours des périodes qui sont des périodes pas faciles, des périodes de tensions. Le meilleur système pour qu'il n'y ait plus de tensions, c'est que le Gouvernement renonce au CPE, et tout se calmera.

Q- Vous qui avez quand même un petit peu l'habitude des cortèges et des défilés, comment trouvez-vous les forces de l'ordre ? On les a mises en cause à plusieurs reprises en disant qu'elles n'étaient peut être pas assez actives pour protéger les hommes...

R- Je remarque en tous les cas que sur les cortèges jusqu'à maintenant, le long des cortèges, elles n'étaient pas très visibles, mais volontairement pas visibles. Pour éviter aussi de faire des provocations. Donc, elles sont amenées à faire leur travail, c'est logique. Maintenant, il faut faire attention qu'il n'y ait pas d'incidents, c'est ça le problème. Mais ce n'est pas un travail facile non plus pour les forces de l'ordre, il faut le savoir.

Q- Il peut y avoir un embrasement qui rejoindrait celui des banlieues ? C'est quelque chose que vous redoutez ?

R- Tout le monde a cela à l'esprit. C'est là que je dis que le Gouvernement est pyromane d'une certaine manière. Cela fait quelques semaines qu'on explique ça. Si le Gouvernement craint lui-même ce genre de choses, alors pourquoi il ne retire pas le CPE ? Ou alors, c'est qu'il joue sur ce genre de chose. C'est là que je me dis "attention !". Démocratiquement ça commence à me poser quelques problèmes.

Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 27 mars 2006

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