Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur l'extension de la télévision numérique, la déontologie des journalistes, la chaîne française d'information internationale et le pluralisme de la presse, Assemblée nationale le 12 avril 2006. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication, sur l'extension de la télévision numérique, la déontologie des journalistes, la chaîne française d'information internationale et le pluralisme de la presse, Assemblée nationale le 12 avril 2006.

Personnalité, fonction : DONNEDIEU DE VABRES Renaud.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : Colloque "Médias sans tabou" organisé à l'Assemblée nationale le 12 avril 2006

ti : Monsieur le Député, cher Jacques Myard,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Au moment de clore ce colloque, je tiens à vous féliciter, cher Jacques Myard, d'avoir pris l'initiative de cette réflexion aujourd'hui, à l'Assemblée nationale, avec toute l'acuité du regard que vous portez sur les médias, un regard critique, exigeant, un regard nécessaire sur un contre-pouvoir qui connaît une révolution inouïe, avec l'explosion des nouvelles technologies de l'information. Des nouvelles technologies qui sont riches de promesses, qui bouleversent aussi durablement les codes, les procédés, les pratiques, mais également, sans doute, la déontologie des médias. Ce sont ces nouveaux visages de l'information qui sont en train de se dessiner sous nos yeux. Cela soulève de grandes questions, cela suscite de grands débats, et je me félicite que vous les ayez abordés tout au long de votre journée.

Comme le proclame l'article XI de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ».

Nous abordons aujourd'hui une ère nouvelle, une ère dans laquelle cette communication, ces échanges, cette circulation sont devenus plus faciles, plus rapides que nous ne l'aurions jamais imaginé. C'est une période très exaltante, celle d'une nouvelle révolution de nos moyens de communication, qui ouvre de nombreuses pistes, forme de nouveaux espoirs, de nouvelles envies et de nouvelles attentes.

C'est pourquoi je me réjouis que, depuis mon arrivée à la tête du ministère de la culture et de la communication, le développement des nouveaux services de télévision soit aussi spectaculaire. Ainsi, la télévision numérique terrestre que nous avons lancée il y a un peu plus d'un an, rencontre un succès indéniable avec 2,5 millions de terminaux vendus. Desservant aujourd'hui 50 % de la population, la TNT devrait voir se couverture portée à 57 % au mois de juin puis à 65 % en octobre avec comme objectif une couverture de 85 % de la population en 2007.

Encore faut-il ne pas s'arrêter là et prévoir un accès général de tous les foyers à ces services de télévision numérique. Cette disponibilité passera par une extension de couverture du réseau terrestre mais aussi par l'utilisation complémentaire des supports, câble, satellite et ADSL.

J'ai demandé dès l'automne dernier aux chaînes financées par la redevance d'assurer leur présence avant la fin 2006 dans une offre numérique par satellite qui sera gratuite, et qui permettra à l'ensemble de nos concitoyens, et notamment à ceux situés dans les zones rurales, de bénéficier des chaînes de la TNT avant la fin de l'année.

Je tiens à mobiliser, dès aujourd'hui, les services du gouvernement, pour préparer les conditions du lancement de la télévision de demain.

Nous entrons dans l'ère des services multimédias qui s'affranchissent des connexions filaires. Comme nous pouvons le constater tous les jours, le nomadisme hi-tech fait partie désormais de notre mode de vie : après le téléphone, la musique, la radio pod-castée, la télévision en situation de mobilité est devenue une réalité ! Et ça marche. Les expérimentations de télévision mobile montrent combien ce service rencontre son public et comment les usagers se l'approprient parfois de manière inattendue.

Il convient de répondre à des nouveaux usages, à des nouveaux besoins, par des programmes adaptés, d'autant qu'ils portent en eux des enjeux de premier plan pour le défenseur de la liberté de communication que je suis, des enjeux en termes de programme, des enjeux industriels, culturels, des enjeux pour la place de la France et de l'Europe dans la société de l'information.

Mais nous entrons aussi, et c'est le revers de cette nouvelle liberté, dans une époque de nouvelles confusions, de nouveaux brouillages. Cet âge que vous qualifiez, à juste titre, chère Elisabeth Lévy, d'« hypermédiatique », confond souvent fabrique de l'information et production du spectacle, et risque de noyer la vérité journalistique, qui demeure un idéal, et cet idéal est parfois atteint, dans un flux continu d'images, de sons et d'émotions.

La presse écrite est aujourd'hui bousculée, malmenée, par de nouvelles habitudes de consommation, par l'essor des nouvelles technologies, par l'immédiateté de l'instant, qui privilégient le fait brut, plutôt que le commentaire, l'analyse et la réflexion ; par la culture de la gratuité, par le marketing qui préfère le produit formaté par le marché à l'expression de la pensée, qui, elle, est contraire à toute uniformisation du discours.

C'est au milieu de ce flux permanent des informations, que les voix, les images et les textes des journalistes professionnels, leurs analyses, leur capacité à hiérarchiser et à problématiser les évènements et les enjeux sont plus précieux que jamais. Nous sommes entrés dans une période où l'apparition et le développement de la blogosphère empiètent et interagissent avec l'infosphère.

Au sein d'un environnement bouleversé par l'avènement des nouvelles technologies, dans un monde où les sources d'information sont devenues quasiment infinies, où chacun peut s'approprier la production d'une information de plus en plus multiforme et subjective, en témoignant sur un blog, en prenant des photos avec son téléphone portable, seules la mise en perspective de l'information, sa vérification et son authentification scrupuleuses, sa lecture critique et sa hiérarchisation permettent au lecteur, au téléspectateur, à l'auditeur, à l'internaute, de lui donner un sens. Ce travail du journaliste participe à la formation du citoyen, en lui offrant pleinement la possibilité de s'inscrire dans la vie de la cité.

Ne nous y trompons pas, c'est bien l'essence même du métier de journaliste qui est menacée par cette chasse au scoop, cette course à l'événementiel, sans recul, que permet aujourd'hui cette recherche permanente de l'immédiateté. Je tiens ici à rendre hommage au travail de réflexion et de mise en perspective qui a été l'oeuvre de la représentation nationale, et je pense en particulier aux travaux de la commission d'enquête parlementaire sur l'affaire d'Outreau. Je pense à ce sujet que la piste soulevée par le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, Dominique Baudis, jeudi dernier, lors de son audition par la commission d'enquête, est très intéressante. La liberté des médias émane du principe démocratique de la liberté collective d'expression. Mais attention, le souci d'informer en temps réel, le désir d'anticiper les évolutions de plus en plus rapides de l'opinion, peut donner lieu à des dérapages, à des dérives, et il convient non seulement d'en être conscient, mais aussi de réfléchir ensemble à ce que nous pouvons faire pour les prévenir. Et si cette réflexion doit d'abord être menée par la profession, elle engage également, bien évidemment, la représentation nationale.

Les médias ont longtemps représenté, dans le jeu de nos institutions et de nos représentations collectives, ce « quatrième pouvoir », exposant et condamnant les abus, les dérives et les erreurs des trois autres pouvoirs traditionnels. Ils ont longtemps épousé cette belle et noble vocation de dénoncer l'injustice, la violation des droits, de se faire « la voix des sans voix ». De « quatrième pouvoir », ils sont devenus un véritable contre-pouvoir, et ont ainsi acquis un énorme responsabilité.

Or ces mêmes médias qui dénonçaient hier les violations des droits sont aujourd'hui de plus en plus souvent soupçonnés eux-mêmes de dérives et d'abus de pouvoir, qui mettent en péril des lois fondamentales et des principes fondateurs de notre République. Je pense par exemple aux deux principes du secret de l'instruction et de la présomption d'innocence.

Aussi le temps est-il sans doute venu, comme le suggère Dominique Baudis, de réfléchir à la façon, impartiale, objective et critique, dont les règles déontologiques de la profession de journaliste doivent être respectées aujourd'hui. Des règles élémentaires, fondamentales. Des règles de responsabilité évidentes qui devraient être impérativement respectées par celui ou celle qui prétend rendre compte de l'actualité et diffuser une vérité. Je pense que c'est une réflexion essentielle, qui doit être menée, d'abord, bien sûr, par les rédactions elles-mêmes. Parce que les médias, organes de vérité et d'information, ne peuvent fabriquer aujourd'hui les injustices qu'ils dénonçaient hier.

La responsabilité des journalistes, c'est aussi, bien sûr, d'être présents là où leur devoir d'informer les appelle, là où leur mission d'informer est nécessaire, et cela vaut en particulier dans l'ordre international. C'est pourquoi je souhaite que la chaîne d'information internationale, qui va voir le jour cette année, porte par-delà les frontières ces valeurs de vérité et d'intégrité. C'est une nécessité stratégique.

La chaîne a pour objectif d'offrir une information pluraliste et rigoureuse sur l'actualité mondiale, en portant une attention particulière à l'actualité européenne et multilatérale, en même temps qu'une ouverture sur la culture française et sur les débats de société.

Elle devra faire preuve d'une grande réactivité dans le traitement de l'actualité. Elle s'efforcera de couvrir immédiatement les événements majeurs de l'actualité mondiale.

La chaîne présentera aussi des magazines sur la culture et le patrimoine touristique français. Elle s'attachera également à mettre en valeur nos réussites technologiques, scientifiques et économiques.

Cette chaîne devra être très rapidement diffusée en anglais, en arabe puis en espagnol - ce qui la différenciera de TV5, qui oeuvre par ailleurs de façon remarquable pour la défense du français et de la francophonie.

La diffusion sera assurée par satellite en mode numérique, par le câble, et j'insiste sur ce point, par Internet, grâce au haut débit, ce qui lui donnera très vite une plus vaste diffusion.

Je le répète ici, la vocation de la chaîne internationale, ce n'est pas d'être la voix de la France. C'est d'être la voix de la liberté et des valeurs que nous avons en partage. Au premier rang desquelles la liberté de la presse.

Une liberté bien comprise, je le répète. Parce que la liberté d'expression ne doit pas être le prétexte d'incitations à la haine, d'appels à la discrimination, au racisme, à la violence. Parce que cet acquis fondamental de la République ne doit pas justifier les conduites les plus obscurantistes, les plus injustes, les plus viles. Nous avons la responsabilité d'y veiller au sein de nos programmes nationaux, mais nous avons également le devoir d'y veiller au niveau international, puisque, aujourd'hui, les satellites envoient sur les téléviseurs français des images venues du monde entier. Nous en avons le devoir, mais nous en avons également le pouvoir, comme l'a montré l'affaire Almanar, en 2004.

Je me suis personnellement investi, cette année-là, pour obtenir non seulement l'interdiction en France de cette chaîne, qui bafoue un certain nombre de principes élémentaires pour nos démocraties, mais surtout le soutien de l'Europe dans cette bataille. Au niveau national comme international, il est de notre responsabilité d'intervenir pour faire interdire ces dérives, surtout si elles se drapent dans le principe de la liberté d'expression. Parce qu'elles se réclament de cette dernière, elles sont d'autant plus susceptibles d'en entamer la légitimité. La mondialisation de nos moyens de communication doit nous rendre d'autant plus vigilants face aux discours de haine et de violence, face aux intégrismes de toute farine qui trouvent, eux aussi, malheureusement, dans les nouvelles technologies, de formidables relais.

Nous devons également rester vigilants face à cette menace d'une autre nature, dont vous avez débattu cet après-midi, celle de la concentration des médias. Nous devons nous efforcer de préserver et de développer le pluralisme de la presse, nourri par la diversité et l'indépendance de ses titres. Le débat démocratique vit très largement de ce pluralisme.

Le Gouvernement a souhaité qu'une réflexion d'ensemble soit menée sur la question de la concentration des médias. Il a ainsi confié à une commission, présidée par M. Alain Lancelot, le soin de dresser un état des lieux exhaustif du degré de concentration de la presse en France, afin d'avancer des propositions réalistes touchant au pluralisme. Ce rapport nous a été remis, et l'heure est aujourd'hui au débat. J'ai, en effet décidé de mener la consultation publique la plus large possible sur le diagnostic et les propositions du rapport. Cette consultation publique qui se tient jusqu'à la fin du mois est disponible sur le site Internet de la direction du développement des médias. J'invite chacun d'entre vous, si ce n'est déjà fait, à y participer.

Le pluralisme dispose déjà, il faut le rappeler, de garanties importantes, notamment juridiques. Ainsi, l'article 11 de la loi du 1er août 1986 relative au régime juridique de la presse interdit de posséder, de contrôler ou d'éditer des quotidiens d'information politique et générale dont la diffusion totale excéderait 30 % de la diffusion, en France, des publications de cette nature. En outre, la loi aménage des conditions de départ particulières pour les journalistes qui considéreraient que l'évolution de la structure capitalistique du journal n'est plus compatible avec leurs conceptions éthiques ou politiques. C'est le mécanisme de la clause de cession.

Développer le pluralisme de la presse revient également à favoriser la multiplicité des titres. Dans ce domaine, l'offre crée largement la demande. Ainsi, les régions où les lecteurs de la presse quotidienne sont les plus nombreux sont aussi celles où le plus grand choix de titres est disponible. Dans ce domaine comme d'autres, notre pays doit rompre avec une pensée malthusienne qui ne se donne comme horizon que la gestion de la pénurie. C'est avec un développement de l'offre que la presse française augmentera son attrait et son lectorat, j'en suis convaincu.

Cette augmentation de la lecture de la presse par les Français doit notamment concerner les jeunes. Le débat démocratique, la diffusion des idées et la bonne santé de la presse ont tout à gagner du développement de ce lectorat. Le Gouvernement a pris toute la mesure de l'enjeu lié à la faible lecture de la presse par les jeunes âgés de 18 à 35 ans. Ainsi, 4 millions d'euros sont alloués en 2006 à des projets précis d'aide au développement de cette lecture chez les jeunes. Cette aide monte donc en puissance et les initiatives innovantes qui sont soutenues obtiennent des résultats très encourageants. C'est un enjeu majeur, que celui de la formation des citoyens de demain.

Il convenait, dans ce même objectif, de porter aujourd'hui un regard exigeant sur ces nouveaux visages des médias, d'ouvrir le débat sur leur responsabilité, sur les limites de leur pouvoir, sur la nécessité de leur auto-contrôle et de notre vigilance.

Mais je tiens également à réaffirmer mon soutien indéfectible et mon estime profonde à tous ceux qui ont fait de la quête de la vérité leur profession, de l'information rigoureuse leur credo et de l'enquête et de la vérification leurs principes, à tous ceux qui ne cessent de partir trouver la vérité sur le terrain, parfois au péril de leur vie. Il sont l'honneur de leur métier. Ils sont les sentinelles de la démocratie.

Il n'est jamais vain de rappeler qu'il y a moins d'un an, des journalistes français étaient encore retenus en otage en Irak. En 2005, 65 journalistes ont été tués dans le monde, selon le rapport annuel de l'Institut international de la presse. Roger Caillois avait fort bien résumé les choses lorsqu'il avait dit que « La liberté n'existe que là où l'intelligence et le courage parviennent à mordre sur la fatalité. » Aider ceux qui font vivre la liberté de la presse et par là même reculer les frontières de la fatalité est aussi pour nous, aujourd'hui comme demain, une exigence. Le métier d'informer est au coeur du combat de chaque jour contre les violences, contre les stéréotypes, contre l'uniformisation du monde, contre la manipulation des hommes et des idées, au coeur d'un combat de chaque jour pour la liberté et pour la diversité.

Comme la démocratie dont elle est un révélateur précis, la liberté de la presse est fragile et ne doit jamais être considérée comme allant de soi. Cette liberté représente un bien commun, et c'est pour cela que l'Etat est fondé à intervenir pour la défendre. C'est pourquoi la Nation consacre un effort financier important pour accompagner efficacement l'effort de modernisation du secteur conduit tous les jours par les professionnels. Avec un montant total d'aides de plus de 278 millions d'euros, la loi de finances pour 2006, comme celle de 2005, consacre à la presse des moyens exceptionnels par leur ampleur.

Pour terminer, je voudrais citer ce message plus que jamais actuel d'Albert Londres à ses confrères : « votre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Ces plaies, elles sont aujourd'hui nombreuses et profondes. Elles sont à vif, dans un monde où la violence, où toutes les violences, les conflits, les tragédies, se heurtent aux prises de conscience et aux mobilisations déclenchées par le talent, le courage, l'engagement de celles et de ceux qui mettent des mots, des images et des sons sur les souffrances, et aussi sur les espoirs de ceux qui, sans eux, seraient condamnés au silence.

Je vous remercie.


Source http://www.culture.gouv.fr, le 13 avril 2006

Rechercher