Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Monde" le 28 avril 2006, sur le nouveau projet de loi sur l'"immigration choisie", les "objectifs quantifiés" notamment en matière d'expulsion et la réglementation du regroupement familial. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Monde" le 28 avril 2006, sur le nouveau projet de loi sur l'"immigration choisie", les "objectifs quantifiés" notamment en matière d'expulsion et la réglementation du regroupement familial.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

ti : Q - Pourquoi souhaitez-vous une nouvelle loi sur l'immigration, alors que certains décrets de la loi précédente n'ont même pas été adoptés ?

R - Parce que pour la première fois il y a un ministère en charge de la coordination de la politique de l'immigration ce qui n'était pas le cas jusqu'à présent où trois ministères étaient compétents : les Affaires sociales, l'Intérieur et les Affaires étrangères. Cette coordination permet de poser les bases d'une nouvelle et ambitieuse politique de l'immigration. Politique d'autant plus urgente après les drames que nous avons connus avec les incendies dans les squatts parisiens cet été. De surcroît il nous fallait réagir devant la panne de notre système d'intégration qui a pour résultat que les enfants d'immigrés nés en France se sentent moins Français que leurs parents pourtant étrangers. Enfin, cette loi est la première qui lie immigration choisie et intégration réussie.

Q - Votre texte est-il amendable ?

R - Je ne vais jamais au Parlement en considérant que le texte que je présente est à prendre ou à laisser même s'il est le fruit d'une large concertation avec tous les acteurs concernés. C'est ma conception du dialogue. S'il y a des aménagements à faire, j'y suis prêt. Mais je n'accepterai pas d'aller au-delà d'une certaine limite en matière de durcissement. Le projet du gouvernement doit demeurer tout à la fois ferme, juste et donc équilibré.

Q - De nombreuses critiques s'élèvent, notamment au sein de l'église, contre le concept d'immigration choisie...

R - L'immigration choisie est pratiquée par la quasi-totalité des démocraties dans le monde. Et dans ces pays le racisme et l'extrême droite sont moins forts que chez nous. Cela devrait nous faire réfléchir. Je souhaite un débat serein éloigné des thèses de l'extrême droite, qui assimile tout étranger à un délinquant, et de celle de l'extrême gauche pour laquelle parler d'immigration équivaut à de la xénophobie. Dans mon esprit, il ne s'agit pas d'accueillir les seules élites de ces pays. Il ne s'agit pas non plus de mettre un terme à l'immigration en provenance d'Afrique, mais de déterminer des objectifs quantifiés, définis chaque année par le Parlement et le gouvernement. La France doit pouvoir faire le choix des immigrés qu'elle accueille en fonction de ses besoins et de ses possibilités même si cela se construit dans le cadre d'un dialogue avec les pays d'émigration.

Q - Certaines de ces démocraties, que vous citez en exemple, ont décidé de procéder à des régularisations massives. Pourquoi pas vous ?

R - L'Italie comme l'Espagne étaient des pays d'émigration, avant de devenir des pays d'immigration. Ils sont au début d'un processus. Stopper les expulsions et procéder à des régularisations massives créerait un appel d'air dans lequel s'engouffreraient de nouveaux clandestins. On aurait fait alors qu'aggraver la situation. Notre pacte social ne le supporterait pas. J'ai vu que Laurent Fabius le souhaitait. Il avait déjà contribué à déstabiliser l'idée européenne; voilà qu'il veut faire croire que tous les clandestins ont vocation à devenir Français. Serait-il devenu définitivement irresponsable ?

Q - Pourquoi durcir les conditions du regroupement familial, sujet à polémique depuis 30 ans ?

R - Je n'ai pas l'intention de remettre en cause un droit reconnu par la législation française et garanti par les conventions européennes. Mais pour accueillir sa famille encore faut-il être en mesure de prouver qu'on en a les moyens matériels. Ces moyens doivent être issus de son travail et pas des revenus de l'assistance. Son logement doit également être adapté à la taille de famille. D'autre part, je maintiens l'objectif de 25000 reconduites en 2006. L'exécution des décisions d'expulsion est une priorité. Quant aux familles ayant un ou des enfants scolarisés, elles ne seront expulsées que lorsque l'année scolaire arrivera à son terme. Mais il n'est pas question de créer une nouvelle filière de l'immigration.

Q - N'allez-vous pas porter atteinte au droit au mariage ?

R - Je ne remets bien évidemment pas en cause la liberté de mariage mixte. J'observe que le mariage est devenu le premier motif d'immigration en France. Le nombre de cartes de séjour délivrées à la suite du mariage entre un Français et un étranger non communautaire a quadruplé en sept ans passant de 15 000 à 50 000 de 1997 à 2004. Ce phénomène s'explique en partie par l'ouverture de la société française. Mais il est dû également à la montée du nombre des mariages blancs et de complaisance. Je veux lutter contre ces détournements de procédure, notamment en rendant obligatoire le visa de long séjour pour l'entrée des conjoints de Français, comme c'est le cas dans les grandes démocraties.

Q - D'autres avancées sur le texte sont-elles envisagées ?

R - Sur trois points le texte pourra être complété. Tout d'abord, la création d'un organisme qui réunira des responsables publics et des représentants de la société civile, dont l'objectif sera d'établir l'impartialité des statistiques de l'immigration et qui pourra proposer des orientations. Ensuite la création d'une commission réunissant des fonctionnaires et responsables associatifs dont l'objectif sera notamment de veiller à l'harmonisation des pratiques préfectorales en matière de régularisation. Enfin le délais de recours pour contester une décision de reconduite à la frontière devant un tribunal administratif pourrait être d'un mois et non 15 jours comme prévu initialement.

Q - Vous avez dit il a quelques jours que les étrangers qui n'aiment pas la France «ne se gênent pas pour la quitter». Ces propos ne font-ils pas le jeu du Front national ?

R - Êtes-vous tous fascinés à ce point par le Front National pour vous interdire tout bon sens ? Si Jean-Marie Le Pen dit : «le soleil est jaune», devrais-je dire qu'il est bleu ? Le premier devoir de quelqu'un qui est accueilli est de respecter celui qui l'accueille, c'est donc d'aimer la France ou au moins de la respecter. Je n'accepte pas les textes et les libelles qui insultent notre pays et nos compatriotes. On est libre d'avoir son idée sur nos lois et nos coutumes, mais quand on demande à vivre en France, il faut comprendre que l'on habite dans une démocratie. Cela signifie que la presse a le droit de publier des caricatures, y compris religieuses; qu'on ne peut interdire à une femme d'aller voir un médecin au prétexte que celui-ci est un homme ; qu'une femme ne peut être voilée sur des papiers d'identité et qu'on ne peut la contraindre à rester enfermée chez elle. Celui qui est accueilli doit respecter ces principes. C'est pourquoi je veux imposer le contrat d'intégration qui sera une obligation pour celui qui veut demeurer en France. C'est un minimum que d'exiger que l'on apprenne le français. Jamais le besoin d'ordre, d'autorité et de fermeté n'a été aussi présent dans la société française.

Q - Comment réagissez-vous en apprenant que Michèle Alliot-Marie aurait détenu des informations sur l'affaire Clearstream, dès 2003 ?

R - J'ai l'habitude de faire confiance aux gens jusqu'à ce qu'on me prouve le contraire. J'ai beaucoup souffert à titre personnel de cette affaire. J'ai subi deux commissions rogatoires pour chercher des comptes dont j'étais soit disant le détenteur. Quand il a été avéré que c'était une manipulation, je me suis constitué partie civile parce que je fais confiance à la justice. Je ne ferai pas d'autre commentaire, ni aucun procès d'intention à quiconque.

Q - Philippe de Villiers fait-il encore partie selon vous de la droite dite «républicaine» ?

R - Ses propos récents sont outranciers. Je n'accepte pas l'islamophobie. Les mosquées officielles ne sont pas des repaires de terroristes. C'est un amalgame qui vise à créer les conditions d'un choc de civilisations. Tout ceci n'est guère républicain.

Q - N'avez vous pas participé au phénomène «Ségolène Royal» par vos propos élogieux à son égard ?

R - Je respecte mes contradicteurs quels qu'ils soient. J'ai la conviction que la prochaine élection présidentielle doit se jouer de façon positive et non pas négative, afin que celui ou celle qui sera élu le soit sur sa volonté de créer une espérance et non sur sa capacité à dénigrer ses adversaires.

Q - L'échec de Dominique de Villepin sur le CPE le disqualifie-t-il pour être candidat à l'investiture de l'UMP à la présidentielle ?

R - Non. J'ai beaucoup d'expérience de la vie politique. Elle est faite d'épreuves et en politique chacun a toujours une autre chance.

Q - Songez-vous à accélérer votre départ du gouvernement ?

R - On ne quitte pas le ministère de l'intérieur où l'on est le garant de la sécurité des Français pour des raisons de tactique.

Q - Vos relations avec Jacques Chirac sont-elles pacifiées...

R - Oui.


Source http://www.u-m-p.org, le 28 avril 2006

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