Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans le magazine "Réforme" le 4 mai 2006, sur l'opinion des Eglises, défavorables au projet de loi sur l'immigration, notamment sur le "durcissement" du regroupement familial et la non régularisation des sans-papiers après dix ans de séjour. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans le magazine "Réforme" le 4 mai 2006, sur l'opinion des Eglises, défavorables au projet de loi sur l'immigration, notamment sur le "durcissement" du regroupement familial et la non régularisation des sans-papiers après dix ans de séjour.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

ti : Pourquoi avoir sollicité l'opinion des Églises sur la question de l'immigration ? Le durcissement de la politique de l'immigration a-t-elle besoin de la caution morale des Églises ?

Je suis à l'écoute de toutes les personnes qui ont quelque chose à dire. Et les Eglises sont parfaitement légitimes à s'exprimer sur la question de l'immigration. Je me réjouis donc du dialogue qui s'est engagé sur le projet de loi. Nous nous sommes entendus, chacun restant à sa place. Il ne s'agit pas pour moi de rechercher une quelconque caution, mais d'échanger des arguments. Et de lever des malentendus !

Vous dites que la politique de l'immigration se "durcit". C'est faux. Il ne s'agit pas de "durcir" la politique d'immigration mais, en fait, de se doter d'une véritable politique. La France est le seul pays en Europe qui n'ait pas changé de politique d'immigration depuis 30 ans, alors que tous nos partenaires sont passés au concept de l'immigration choisie, c'est-à-dire l'immigration régulée dans le commun intérêt des pays d'origine et des pays de destination. Au-delà des quelques dispositions du projet de loi qui renforcent la lutte contre l'immigration clandestine, le texte propose surtout une approche nouvelle de l'immigration, équilibrée, prospective et en même temps régulée. Il faut arrêter de regarder l'immigration avec les yeux des années 60, mesurer l'étendue du problème et des responsabilités des Etats occidentaux face à la montée du vote extrême et à la réalité des problèmes de l'immigration aussi bien dans les pays d'origine que dans les pays d'accueil.

Etes-vous surpris par les réactions plutôt négatives des Églises et par l'opposition ferme des instances protestantes à votre projet ? Que leur répondez-vous ?
Le projet de loi que je présente est équilibré. Je refuse l'immigration zéro, qui est un mythe dangereux. Je refuse aussi l'immigration totale, qui fragiliserait notre pacte social. La meilleure preuve de l'équilibre du projet de loi, me semble-t-il, est qu'il fait l'objet d'attaques virulentes, aussi bien de la part de l'extrême droite, qui me fait le procès d'être laxiste, que de certaines franges de la gauche, qui vont jusqu'à m'accuser de xénophobie ! La vérité est que je présente un texte à la fois ferme et juste. Ferme à l'endroit de ceux qui ne respectent pas les règles du jeu. Et juste à l'égard des personnes qui demandent à venir en France en suivant les règles d'admission que nous fixons.

Sur quels points pensez-vous modifier votre projet suite aux rencontres avec les Églises? Et en particulier sur la question de la régularisation des sans papiers au bout de 10 ans de vie en France et le durcissement des conditions de regroupement familial..
Je ne dis pas qu'un immigré ne doit pas avoir le droit de faire venir sa famille en France. Je suis trop attaché à notre tradition humaniste, au principe constitutionnel de protection de la vie familiale ainsi qu'à nos engagements européens, pour contester à un père le droit de vivre avec sa femme et ses enfants ! Mais je voudrais que les choses soient claires : c'est au pouvoir politique, au Gouvernement, au législateur, de définir dans quelles conditions s'applique en France le droit à la vie privée et familiale ! Il ne saurait y avoir, pour toutes les familles de par le monde, un droit absolu et inconditionnel à s'installer en France, sans projet d'intégration, sans travail, sans logement digne, sans perspectives. C'est dans cet esprit que j'ai conçu la réforme du regroupement familial.

La question des régularisations, de même, est parfois caricaturée. Oui, je souhaite que nous supprimions les régularisations automatiques après 10 ans de présence irrégulière en France. C'est une "prime à la clandestinité" qui est d'autant plus absurde que la durée de 10 ans n'est pas, en elle-même, un critère de régularisation pertinent. Il peut être tout à fait justifié que la France choisisse de régulariser un étranger avant 10 ans. Et il est tout aussi légitime que la France choisisse de ne pas donner de papiers à un étranger qui n'est pas intégré même s'il est présent sur notre sol depuis longtemps ! Ce qu'il faut, c'est pouvoir régulariser des personnes au cas par cas. Le projet de loi maintient totalement cette possibilité de régularisation.

J'ai proposé au pasteur de Clermont et au président de la CIMADE, Patrick Peugeot, de travailler ensemble sur cette question des régularisations, dans le cadre d'une commission, composée à parité de représentants de l'administration et de personnalités de la société civile. Il faut harmoniser les pratiques préfectorales. Je souhaite, en effet, que les régularisations au cas par cas soient pratiquées en fonction de critères homogènes sur le territoire. Il s'agit, pour une part, de tenir compte d'exigences humanitaires. Mais il convient aussi d'autoriser des régularisations ponctuelles d'étrangers dont la présence en France peut être une chance pour notre pays. C'est aussi cela l'immigration choisie.

J'ajoute que je serai ouvert à des amendements au projet de loi. Par exemple, je suis favorable à l'allongement à un mois du délai de recours permettant à un étranger de contester, devant le juge administratif, la décision qui l'oblige à quitter le territoire.

Allez-vous accéder à la demande des Églises de lancer un grand débat sur l'immigration et le co-développement ?

Ce débat, nous l'aurons dès cette semaine devant le Parlement, parce que le projet de loi intègre cette dimension de co-développement. Ce serait une erreur stratégique majeure que de définir la politique d'immigration de manière isolée, sans considération pour les pays d'origine ! Mon ambition, précisément, est de développer la mobilité, la circulation des compétences, dans l'intérêt même des pays en développement. Il faut, pour cela, faire des choix d'immigration différents selon les zones géographiques. Il faut donc se doter d'outils permettant d'agir de manière souple, réactive, adaptée aux réalités de la France et des différents pays d'origine.

Pour le dire autrement : accueillir en France quelques ingénieurs chinois ou informaticiens indiens ne va certainement pas ralentir la croissance phénoménale de ces deux pays, les plus peuplés de la planète. Je ne vois donc pas au nom de quoi il faudrait s'interdire de recruter en France des ingénieurs chinois ! Et il n'est nullement besoin de conditionner ce recrutement à un retour des ingénieurs en Chine après quelques années de séjour en France. En revanche, je suis résolument hostile, par exemple, à toute forme d'immigration définitive des médecins et professionnels médicaux des pays les plus pauvres d'Afrique, qui ont tant besoin d'eux. Mon objectif est donc bien de contribuer à former les élites des pays en développement dans la perspective d'un retour.

Le projet de loi crée des dispositifs juridiques pour favoriser cette "circulation des compétences". Mais la réponse n'est pas que législative. Il faut, en cette matière, agir de manière pragmatique en mobilisant des instruments diplomatiques et financiers. C'est dans cet esprit que je me rendrai en Afrique à la fin du mois. Les expériences que j'ai lancées au Mali en 2003 ont permis à plusieurs centaines d'immigrés, revenus dans leur pays, de lancer une activité, de créer des emplois.

Nous devons être imaginatifs, en construisant de vrais partenariats avec les pays d'origine, sans craindre d'aborder avec eux, de manière directe et franche, la question des migrations.

Source http://www.u-m-p.org, le 4 mai 2006

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