Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Matin du Sahara et du Maghreb" le 8 juillet 2006, sur les migrations africaines aux frontières de l'Europe, la politique d'immigration "choisie" et de co-développement, et la coopération policière franco-marocaine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Matin du Sahara et du Maghreb" le 8 juillet 2006, sur les migrations africaines aux frontières de l'Europe, la politique d'immigration "choisie" et de co-développement, et la coopération policière franco-marocaine.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

Circonstances : Conférence ministérielle euro-africaine sur la migration et le développement, à Rabat (Maroc)les 10 et 11 juillet 2006

ti : Q - Il y a un an, les tentatives des clandestins subsahariens pour franchir en force la frontière entre le Maroc et les présides de Sebta et Melilla avaient démontré que, face à la marée toujours montante des immigrants illégaux, le Maroc ne pouvait pas, à lui tout seul, faire la police sur la frontière sud de l'Europe. Aujourd'hui, qu'attendez-vous de cette Conférence de Rabat qui, proposée initialement par le Maroc et l'Espagne, va chercher une réponse à un problème devenu central pour les relations entre l'Europe et le continent africain ?

R - Les images de milliers de migrants africains qui tentent au péril de leur vie d'entrer dans les présides de Sebta et Melilla ou de gagner les îles Canaries ont profondément ébranlé les consciences européennes. Comment rendre aujourd'hui confiance à la jeunesse d'Afrique et la persuader qu'il existe un avenir pour elle en dehors de l'émigration ? C'est là, me semble-t-il, l'une des questions fondamentales de notre siècle. Nos destins sont liés : l'échec de l'Afrique aujourd'hui, ce serait le désastre de l'Europe demain. La gestion des migrations se présente ainsi comme l'une des clés du renouveau de la relation entre l'Afrique et l'Europe.

Q - Résoudre le problème des immigrations illégales en favorisant le développement économique n'a rien de vraiment nouveau puisque l'aide au développement a été le corollaire de la décolonisation. Mais, cinquante ans après les indépendances, le fossé économique entre les pays du Sud et ceux du Nord reste terriblement profond. Alors pourquoi ce co-développement, aujourd'hui préconisé, serait-il le remède miracle ?

R - Il n'existe pas de remède miracle mais des solutions pragmatiques. Les transferts de fonds des immigrés africains à leurs pays d'origine atteignent des montants considérables : 8,1 milliards de dollars en 2005 selon certaines estimations. L'un des grands enjeux du dialogue entre l'Europe et l'Afrique devrait porter sur les moyens de transformer cette épargne pour en faire un outil du développement économique. Nous venons ainsi de créer en France, dans le cadre de la loi relative à l'immigration et à l'intégration votée le 30 juin dernier, un produit d'épargne destiné à favoriser l'investissement des migrants dans leur pays d'origine.

Q - Ne craignez-vous pas que, dans les pays du Sud, ce remède du co-développement ne soit perçu que comme un alibi pour légitimer la fermeture des frontières ?

R - Mais les frontières ne sont pas fermées et il n'est pas question de les fermer ! L'Europe est devenue le continent le plus ouvert du monde à l'accueil des migrants. L'Union européenne a accueilli 2,4 millions d'étrangers en 2003, d'après les estimations de l'OCDE, c'est-à-dire bien plus que les Etats-Unis qui en ont accueilli 1,9 millions. La France est particulièrement ouverte à l'immigration africaine. Sur 160.000 titres de séjour que mon pays délivre chaque année à des migrants non européens, 65 % sont accordés à des personnes en provenance du continent africain.

Q - L'Histoire du monde, c'est aussi l'histoire des migrations et, fils d'immigrant, vous êtes la preuve que, pour les immigrés, les réussites les plus brillantes sont possibles. La liberté d'aller et de venir n'est-elle donc pas le fondement même des Droits de l'Homme ?

R - Il faut écarter une fois pour toutes les deux dogmes qui n'en finissent pas de polluer le débat sur l'immigration. L'immigration zéro est un mythe dangereux. Une Europe sans immigration est inconcevable pour des raisons économiques et démographiques.

Mais je n'accepte pas non plus le discours extrémiste des partisans de l'immigration sans limite ! L'Europe ne peut pas recevoir tous ceux qui voient en elle un Eldorado. L'ouverture générale des frontières de l'Europe provoquerait, à terme, une déstabilisation politique majeure du continent et le risque d'une arrivée au pouvoir de partis extrémistes et xénophobes.

L'Afrique en serait la première victime.

Q - Vous avez attaché votre nom au concept d'une "immigration choisie". Mais du coup, la France et les autres pays pratiquant cette politique sont accusés de se livrer à un véritable "pillage des cerveaux". Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l'Union africaine, parle même d'une nouvelle "traite des esclaves" qui empêche le développement de l'Afrique. Quelle est votre réponse ?

R - L'expression immigration choisie a été parfois mal comprise ou caricaturée. Il n'a jamais été question pour moi d'organiser une sélection unilatérale des migrants sur la base de leurs diplômes.

L'immigration, dans mon esprit, doit être choisie par le pays de destination comme par le pays d'origine. La nouvelle loi s'inspire de cette logique. A l'avenir, il nous faut préparer les fondements d'une immigration organisée, régulée, maîtrisée dans le cadre d'une concertation d'Etat à Etat.

L'avenir est aux migrations de mobilité, qui permettront aux migrants d'acquérir en Europe une formation, une expérience professionnelle, et de la mettre ensuite au service du développement de leur pays d'origine. La création d'une carte de séjour "compétences et talents" dans la nouvelle loi française est emblématique de cette volonté de faire des migrations une source d'enrichissement mutuel.

Q - Les Français semblent hostiles tout à la fois à l'immigration, créatrice de concurrents sur le marché de l'emploi, et aux délocalisations, créatrices de chômage. Mais pour dissuader les candidats à l'immigration de partir de chez eux encore faut-il leur offrir des emplois sur place. Comment convaincre votre opinion publique qu'elle doit trancher entre ces deux options ?

R - L'économie internationale n'est pas un jeu à somme nulle. Le développement de l'Afrique, à terme, est une chance formidable pour l'Europe, un immense marché potentiel. Nous devons en premier lieu oeuvrer à changer le regard que le monde porte sur l'Afrique. L'Afrique bouge, l'Afrique évolue, l'Afrique se modernise. Sa diversité, son énergie et ses talents méritent mieux que les stéréotypes qui la réduisent à la somme de ses malheurs.

Q - L'Italie en 2002 et l'Espagne en 2005 ont régularisé respectivement 630.000 et 560.000 immigrants illégaux. Pourquoi la France refuse-t-elle d'envisager une régularisation de masse ?

R - Je ne suis pas favorable à des opérations de régularisations globales d'étrangers sans papiers, comme les gouvernements socialistes français les ont pratiquées en 1981, 1990 et 1997. Ces opérations sont dangereuses car elles exercent un puissant effet d'appel d'air. Le migrant régularisé fait venir sa famille. Il indique à ses amis, dans son village, que l'émigration vers l'Europe est possible.

Des filières se créent. Et, dans les pays d'origine, le signal est bien reçu : la frontière est ouverte ! En revanche, je suis favorable à des régularisations au cas par cas, fondée sur des motifs humanitaires comme le prévoit la loi sur l'immigration et l'intégration.

Q - Le Maroc, à 14 km de l'Espagne, côté Méditerranée, et à 80 km sur la façade Atlantique, avec les Canaries, constitue une sorte de "ligne de front". Mais il y en d'autres. Chaque fois qu'un créneau devient difficile, les réseaux mafieux trouvent d'autres axes, à partir du Sénégal ou de la Mauritanie, vers la Sicile ou vers Malte. Est-il vraiment possible de mettre les trafiquants hors d'état de nuire ?

L'immigration clandestine, organisée par des filières criminelles, porte gravement atteinte à l'ordre public des Etats européens et à la stabilité de leur pacte social. La réalité de cet odieux trafic est, hélas, bien connue. Des personnes vendent tous leurs biens, s'endettent à vie dans la quête d'un Eldorado. A l'arrivée, elles trouvent l'enfer et non le paradis promis par les passeurs.

Arrivés en Europe, les migrants sont livrés à un nouvel esclavagisme, à l'horreur du travail clandestin, parfois au trafic de drogue et à la prostitution. De nombreuses filières ont été démantelées ces dernières années grâce à la coopération policière internationale. Nous allons redoubler de vigilance et d'effort. C'est un enjeu vital pour l'Europe. Mais aussi pour l'Afrique car l'immigration clandestine favorise le racisme et la xénophobie en Europe.

Q - Voyez-vous augmenter les tentatives de pénétration des flux de migration par des organisations terroristes comme Al-Qaïda ?

R - Ce que je sais, c'est que les réseaux terroristes se financent par toutes sortes de trafics illégaux. Le trafic d'êtres humains peut être une source de revenus. Nous devons donc travailler très étroitement avec nos partenaires du sud de la Méditerranée.

Q - Sur tous ces problèmes, quel bilan dressez-vous de la coopération entre le Maroc et la France, entre le Maroc et l'Union européenne ?

R - Avec le ministre de l'Intérieur marocain, Chakib Benmoussa, nous travaillons en concertation très étroite : sur l'immigration clandestine, les trafiquants savent qu'ils ne peuvent escompter aucune faiblesse de nos deux gouvernements. En matière de terrorisme, les services sont en contact permanent, car nous savons que nous sommes vulnérables si nous travaillons isolément.

Enfin, les deux polices travaillent ensemble dans la lutte contre le trafic de stupéfiants. La coopération policière franco-marocaine est exemplaire.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 juillet 2006

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