Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Progrès" du 28 septembre 2006, sur sa stratégie et les grandes lignes de son programme pour les élections présidentielles de 2007. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Progrès" du 28 septembre 2006, sur sa stratégie et les grandes lignes de son programme pour les élections présidentielles de 2007.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président

ti : Sylvie Couvreur (Loire) : J'ai toujours voté à gauche. Avec de moins en moins d'enthousiasme au fil du temps. Ce que j'entends chez vous c'est la volonté de faire appel à l'intelligence et transcender les partis pris. Pour autant, étant naturellement de gauche je me demande quel sera votre appel au second tour vis-à-vis de l'UMP. C'est important pour mon éventuel engagement au premier tour.

Réponse - L'appel sera, je l'espère, de voter pour moi. Si on entre dans ces élections avec l'idée qu'il n'y a qu'un second tour possible PS/UMP on renforce le choix dans lequel on veut nous enfermer et je n'accepte pas ce choix-là pour la France. Tout mon combat sera de défendre qu'un autre choix est possible au 2e tour. Cela est déjà arrivé, en 1969 et, hélas, en 2002. C'est très important de montrer aux Français, en n'acceptant pas cette hypothèse, qu'il existe un autre choix. Car si je dis : voilà au second tour mon choix sera x ou y, à l'instant même je disparais aux yeux des électeurs qui ont envie de me faire confiance. C'est pour moi un point d'ancrage, c'est pour cela que cette question qui est légitime peut être le pire piège et j'expliquerai aux Français pourquoi un autre second tour est possible ; pour cela il faut accepter l'idée de la victoire de vos idées.

Roger Guyot (Lyon) : Comment, après vous être opposé à la majorité actuelle, comptez-vous obtenir aux prochaines législatives, des désistements ?

Réponse - Si les Français entendent notre bonne foi, trouvent chez nous une compréhension de leurs attentes, ils voteront pour nous, y compris après la présidentielle.

Roger Guyot : Jugez-vous complètement négative l'action du gouvernement ?

Réponse - Quand il lui arrive de faire des choses bien, je le dis. Ma liberté, c'est de dire oui quand c'est bien, non quand c'est mal. C'est le cas de l'affaire Clearstream : l'utilisation des services secrets de l'État dans une guerre entre deux politiciens, c'était la ligne blanche franchie. Nixon a démissionné pour beaucoup moins que ça. Je m'honore donc d'avoir voté la censure.

Roger Guyot : La réforme de la durée du mandat présidentiel n'a-t-elle pas accentué la division plus marquée droite/gauche ?

Réponse - Je suis frappé de voir la distance qu'il y a entre le monde politique et la vie réelle. On a l'impression que le pouvoir est redevenu le monopole de quelques-uns, avec des médias extrêmement puissants, des forces financières. C'est comme une forteresse. On est revenu en un temps où, comme le Tiers-Etat, le peuple n'a plus accès au pouvoir. A la télé, on entend « les choses se sont arrangées, tout va bien. Depuis qu'on est là, il n'y a plus de problème de chômage, plus de problème de sécurité ». Or les gens dans leur vie ne ressentent pas ça.

Il faudrait des institutions qui permettent au Parlement de jouer un rôle véritable. Voilà pourquoi j'étais favorable au quinquennat. Il permet de manifester le sentiment populaire plus souvent. Mais à condition qu'il soit accompagné d'un autre mode de scrutin à l'élection législative, afin que tous les Français soient représentés.

Jocelyn Dupont (Lyon) : Quelle réforme de l'université préconisez-vous pour répondre aux impératifs de mobilité de la jeunesse ?

Réponse - Le sujet principal de cette élection devrait être l'éducation. Car tout commence là, y compris la sécurité. Je reprends volontiers à mon compte ce que disait Victor Hugo : « Quand j'ouvre une école, je ferme une prison ».

En France se pose d'abord la question des moyens. Et je suis favorable à ce qu'on crée un contrat avec l'Éducation nationale en lui garantissant des moyens et, en échange, en lui demandant des résultats. C'est du donnant donnant, et je porterai cette idée.

L'université française souffre en plus de la concurrence des grandes écoles. Elle est le parent pauvre de notre système, d'où les problèmes de recherche. Or, les deux sont liés, car partout dans le monde la recherche se fait dans l'université et partout dans le monde on entre dans l'entreprise par le doctorat, ce qui change la place de la recherche dans la société. Nous devrons régler ce problème.

Enfin, il y a aussi la question de l'orientation à l'entrée de l'université. Il faut que les jeunes sachent à quoi ils s'engagent. Et cette orientation doit se faire en terminale qui, pour moi, doit être une classe préparatoire à l'entrée à l'université.

Jacques Girod (Ain) : Comment réguler l'immigration ? Que ferez-vous pour réguler le commerce international, qui pille les matières premières des pays en voie de développement ? A quand la mondialisation du commerce équitable, qui peut aider les gens de ces pays à rester et travailler chez eux ?

Réponse - Je suis heureux que vous posiez la question de cette façon. Je n'ai pas aimé l'expression « immigration choisie » de Nicolas Sarkozy : car c'est au fond l'idée que nous, qui avons 4 millions de chômeurs, nous devrions aller chercher des travailleurs ailleurs, au lieu d'essayer de reconvertir des gens qui sont au chômage. Ensuite, vous rappelez qu'il n'y a qu'une cause à l'immigration, c'est la misère terrible dans laquelle vivent ces personnes. Si on ne comprend pas cela, rien ne changera : il n'existe pas de muraille assez épaisse pour empêcher les gens de passer. Il faut donc une stratégie nouvelle de développement avec ces pays. Nous, Européens, nous avons fait le marché commun, avec un certain degré de protection de nos marchés, pour devenir autosuffisants. L'Afrique doit pouvoir faire la même chose : je suis pour le libre-échange, mais dans le cadre de quatre ou cinq zones protégées, notamment l'Afrique.

Marius Grobon (Ain) : Nous sommes dans un pays d'assistés. Que comptez-vous faire ?

Réponse - Une des grandes questions à traiter dans les élections sera le drame français de l'exclusion. Ce sont des millions de personnes dont on se débarrasse en signant des chèques de quelques centaines d'euros par mois et ils sont chez eux, enfermés et cela, c'est terrible, c'est la misère. Mon idée, c'est qu'il faut se fixer un objectif : plutôt que de ne donner qu'un chèque à ces personnes et s'en débarrasser, c'est proposer une activité. Il y a tant de choses à faire dans notre société qui ne le sont pas ! C'est ce que j'appelle le principe de l'activité universelle ; ce qui permettra à ces hommes et à ces femmes d'améliorer ce qu'ils touchent puisqu'on leur donnera une indemnité en échange de leur travail et cela leur réapprendra une vie sociale ainsi qu'à se regarder comme utiles et respectés.Ça, c'est un grand choix de société, car actuellement, on les abandonne à leur ghetto.

Michèle Dupont (Loire) : Que pensez-vous faire pour les retraites agricoles ?

Réponse - Je suis pour la poursuite du plan qui a augmenté les retraites par étape au cours des dix dernières années. Mais ce ne sera pas mirobolant. L'argent, il faut bien le trouver quelque part. Or, je n'ai pas de baguette magique.

Gilbert Couturier (Ain) : Dans ce pays il est difficile de réformer l'éducation nationale. Quelles réformes envisagez-vous ? Quels sont vos objectifs, vos méthodes et à quelle échéance ?

Réponse - Le système éducatif français est parmi les meilleurs du monde, sauf pour 20 % des élèves, et ma priorité c'est qu'à l'issue du primaire, aucun élève n'entre en 6è sans savoir lire et écrire. C'était l'objectif de la tradition de l'école républicaine ; ce serait une démission d'y renoncer. Je me donne cinq ans pour réussir, le temps que se noue le sentiment de confiance.

Cela pose aussi le problème de la carte scolaire que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy veulent remettre en cause. C'est une erreur. S'il y a des problèmes dans un établissement, et s'il s'y passe des choses intolérables, l'institution doit être capable de prendre en charge l'ordre de l'école et de le faire respecter. J'ai toujours refusé qu'on y mette des policiers. Pour moi l'ordre et l'autorité, c'est l'enseignant. Quand un élève met le bazar, il faut être capable de le mettre dehors, et pas dans l'établissement voisin.

Par ailleurs, je suis favorable à des parcours d'excellence. Cela ne me dérange pas que l'on crée, dans les collèges, notamment les plus difficiles, des classes de niveau pour que les meilleurs élèves puissent avoir un suivi particulier avec des options que l'on ne trouve pas dans les établissements du centre ville.

Gilbert Couturier : Vous voulez remettre en cause le collège unique ?

Réponse - Non. Le collège est pour tous. En revanche certaines classes d'excellence permettraient à certains élèves de rester dans les établissements. L'ordre et l'excellence, c'est mon plan de reconquête de l'éducation nationale. Quand d'autres prônent la rupture et l'abandon de tous les idéaux républicains.

Françoise Lathuillère (Rhône) :Quelle est votre position sur le mariage homosexuel et sur l'adoption ?

Réponse - Le mariage, pour moi, c'est un homme et une femme. Mais je suis pour la reconnaissance d'une union civile, et cela ne me gênerait pas qu'elle soit conclue à la mairie. Quant à l'adoption, on en parle comme si n'existaient pas aujourd'hui 300 000 enfants élevés par des homosexuels. On ne peut pas les oublier, ces enfants. Je ne suis pas favorable à une adoption plénière par deux homosexuels, car l'adoption, c'est la filiation, et ce serait donc accepter qu'un enfant ait deux pères, ou deux mères, ce qui pose un problème. En revanche, l'adoption simple, qui n'entraîne pas un lien de filiation, et qui est aujourd'hui ouverte à un célibataire, devrait l'être aussi aux homosexuels.

Guy Bosquet (Loire) : Aujourd'hui, les élèves des auto-écoles croulent sous la TVA, les moniteurs son extrêmement mal payés. D'ici 5 ans 75 % des auto-écoles auront fermé. Quelle réforme envisagez-vous pour maintenir l'égalité d'accès au permis de conduire ?

Réponse - J'ai découvert ce problème récemment, car suite à un pari idiot avec mes enfants qui me disaient que je n'en serai pas cap, j'ai passé le permis moto et j'ai découvert plein de choses. D'abord que c'est dur de passer le code, ce n'est pas rien. Ensuite, j'ai vu à côté de moi des jeunes d'origine maghrébine, désemparés, parce qu'ils avaient des perspectives de boulot en tant que chauffeurs et se faisaient coller au code pour la cinquième fois : pas de permis, pas de travail. C'est dur, c'est cher et c'est bureaucratique de passer le permis de conduire.

J'ai ainsi appris, à ma grande stupéfaction, qu'à la préfecture des Pyrénées-Atlantiques, il y a quatre fonctionnaires dont tout le boulot est de faire les tableaux de passage des candidats au permis. Mais dans quel pays vit-on ? Je me suis promis de réformer cela et je proposerai une mesure qui paraîtra révolutionnaire : pour moi, l'enseignement de la conduite devrait être à l'école et tout le monde grosso modo devrait sortir avec le permis de conduire. Je suis pour une réforme radicale dans ce secteur car il y a beaucoup d'injustice dans tout cela.

André Tabin (Rhône) : Quelles sont vos positions en matière d'environnement, sur l'élimination des déchets, en particulier l'incinération, notamment dans le sud du département du Rhône touché par le projet de Loire sur Rhône ?

Réponse - La principale question de l'environnement n'est pas celle des déchets, mais celle de l'atmosphère.

On est parti dans un drame écologique : le rejet des gaz à effet de serre entraîne des bouleversements tels qu'ils vont menacer une partie de l'humanité d'ici à la fin du siècle. Les estimations les plus optimistes tablent sur une augmentation de la température de 3°, les plus pessimistes de 6°. Quand on pense à ça, on se dit qu'on a une question de responsabilité humaine ; C'est très lié au problème énergétique. On a 40 à 50 ans de réserve en pétrole, 70 ans de réserve en gaz. Le gaz va prendre le relais du pétrole, son prix va augmenter. Il y a une source d'énergie dont les réserves sont d'au moins 250 ans, c'est le charbon. Le problème est que le charbon rejette dans l'atmosphère deux fois plus de gaz à effet de serre que le gaz, une fois et demie plus que le pétrole. Alors, que faire ? C'est une question pour la planète tout entière.

Maintenant, sur la question de l'incinération : les centrales récentes ne rejettent pas grand-chose dans l'atmosphère, il y a des filtres. On est en train de faire une immense centrale d'incinération à Paris intra-muros, avec l'accord des Verts. S'il y avait eu des risques de rejets, les Verts parisiens n'auraient pas accepté ça. En revanche, c'est vrai, il y a des déchets ultimes, qui demandent à être solidifiés, mis dans des décharges consolidées.

Jean Vassal (Loire) : Comment créer un Front populaire en dehors des partis pour relancer l'Europe ?

Réponse - La démocratie a besoin des partis. Si les Français ont dit non au projet de constitution européenne, c'est parce qu'ils ont cru qu'il allait les déposséder de leur projet de société et qu'on allait leur imposer un système ultra-libéral. Pour moi c'est un crève-coeur, car il faut qu'on puisse choisir notre modèle en dehors des pressions des multinationales. Dans quelques mois je proposerais un texte, pour montrer qu'on peut écrire un texte simple, compréhensible par tout le monde. Les problèmes d'immigration ou de climat ne peuvent être traités qu'au sein de l'Europe.

Jacinto Torres (Rhône) : En tant que Président, quelle sera votre position vis-à-vis des États-Unis ?

Réponse - Nous n'avons pas le même modèle, et j'en suis heureux : il y a un modèle américain, je suis pour un modèle français, européen. La différence se définit en particulier par la place que l'on réserve à l'argent dans la société : mon échelle de valeur, c'est que l'argent compte, mais l'argent ne doit pas gouverner la société, la politique. Dans la société américaine, les deux principaux partis politique sont tenus par ceux qui sont capables de financer les campagnes.

Mon désaccord avec Nicolas Sarkozy, c'est qu'il est fasciné autant par le modèle que par le président américain. Ensuite, je me suis opposé à la guerre en Irak, car ce n'est pas une guerre juste. Pourquoi ? Parce qu'elle a été décidée contre la communauté internationale. Or, on va avoir un immense problème avec l'Iran, un pays qui veut en détruire un autre (Israël - Ndlr), et qui pourrait avoir demain la bombe atomique. Si on l'accepte, c'est Munich ! Mais quand on demandera à l'Iran de ne pas se doter de la bombe au nom de la communauté internationale, il pourra répondre : c'est facile d'invoquer l'ONU quand ça vous arrange, et de l'oublier en Irak Les États-Unis ont ainsi pris une responsabilité terrible. J'aime ce pays, j'aime le peuple américain, mais ce n'est pas mon modèle. Je dirais même que la politique de Bush, c'est un contre-modèle. Ma ligne, c'est l'indépendance. La France n'a pas été arrogante, elle a été fidèle à elle-même, et l'accuser d'arrogance comme l'a fait le président de l'UMP a quelque chose de blessant pour la France.

Source http://www.udf.org, le 29 septembre 2006

Rechercher