Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec "Grandes Ecoles Magazine" de septembre 2006 à Paris, sur sa contribution à l'action diplomatique de la France, l'attractivité de l'industrie, de la recherche et de l'enseignement supérieur et le rayonnement culturel de la France, le projet humanitaire UNITAID, l'avenir du traité constitutionnel européen et le rôle des grandes écoles dans les échanges internationaux. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec "Grandes Ecoles Magazine" de septembre 2006 à Paris, sur sa contribution à l'action diplomatique de la France, l'attractivité de l'industrie, de la recherche et de l'enseignement supérieur et le rayonnement culturel de la France, le projet humanitaire UNITAID, l'avenir du traité constitutionnel européen et le rôle des grandes écoles dans les échanges internationaux.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Etes-vous un homme d'idée, un homme d'action ou un pragmatique ?

R - La décision politique est faite de tout cela. Il n'y a pas d'action lisible sans idées directrices, sans réflexion préalable. Il n'y a pas de résultat lisible sans une capacité d'adaptation et sans un sens aigu du compromis et de la négociation. En tant que ministre des Affaires étrangères, c'est plus qu'une exigence, c'est une nécessité. Je dois porter les valeurs et les idées de la France à l'étranger tout en étant à l'écoute des mouvements du monde et des fractures qui le déchirent. Pour comprendre le monde, les visites que j'effectue à l'étranger sont très instructives, les rencontres essentielles. J'appartiens à une famille politique pour laquelle l'humanisme, les principes de liberté et de responsabilité doivent être placés au centre de l'action. Au-delà des vicissitudes de la vie politique, c'est cette idée que je sers, et à travers elle l'image de la France dans le monde.

Q - Quid de votre carrière pour l'avenir ?

R - Le président de la République et le Premier ministre m'ont fait un très grand honneur : j'exerce cette mission avec énergie, en ayant le souci de l'intérêt supérieur de notre pays. Lorsqu'on est à Bruxelles le lundi, dans le Golfe le mercredi et à New York le vendredi, il n'y a guère de temps pour se préoccuper de son avenir personnel. Je poursuis avec le même engagement et la même passion mon travail au sein de la communauté d'agglomération du Grand Toulouse. Là, bien des sujets renvoient à l'attractivité de la France et à sa place dans la recherche : Galileo, le Cancéropole, le pôle de compétitivité autour de l'aéronautique. S'il est question d'avenir, c'est celui de notre industrie et de notre recherche. Dans une économie globalisée, marquée par des puissances émergentes de plus en plus fortes, tout responsable politique ne peut s'exonérer de cette responsabilité : maintenir un emploi industriel de haut niveau, à fort potentiel, sur notre territoire.

Q - Votre accord avec le groupe Thalès a-t-il prévu une représentation proportionnelle des étudiants étrangers entre les universités et les grandes écoles, ou ne concerne-t-il que les établissements partenaires ?

R - L'enjeu n'est pas tant la péréquation entre grandes écoles et universités dans ce type de partenariat, mais son caractère novateur : pour la première fois, un groupe industriel de premier ordre a souhaité s'associer à notre politique de bourses à destination des étudiants étrangers. J'y vois un signe encourageant pour l'avenir. Nous avons en effet établi avec l'entreprise Thalès un premier partenariat mettant en place un programme d'aides pour des étudiants indiens et chinois, en lien avec deux grandes écoles de la région parisienne (HEC et l'ESSEC) et le Pôle régional d'enseignement supérieur ParisTech. C'est une étape dans une politique plus ambitieuse en faveur de l'attractivité et du rayonnement de nos formations supérieures, quelles qu'elles soient.


Q - Campus France concerne-t-il également les Grandes écoles ?

R - En reprenant les attributions d'Egide et d'Edufrance, l'agence Campus France vise à mieux coordonner et piloter notre politique à destination des étudiants étrangers. L'agence respecte la pleine souveraineté des établissements d'enseignement supérieur dans le choix des étudiants étrangers qu'ils accueillent. Attirer les meilleurs ingénieurs, les analystes financiers les plus doués ou les chercheurs en sciences sociales les plus novateurs, cela participe de l'attractivité de notre pays et cela permet à la France de préserver son rayonnement culturel et linguistique. La création d'un opérateur unique, Campus France, s'inscrit dans la volonté d'instaurer un guichet unique au service de la visibilité de notre formation et de l'ouverture internationale de nos établissements d'enseignement supérieur. Ne nous y trompons pas : la mobilité scientifique et universitaire est la "nouvelle frontière" de l'action d'influence des Etats. La politique du ministère des Affaires étrangères, comme celle du ministère de la Recherche, répond à un impératif : renforcer la place de la France dans "l'économie de la connaissance", qui est le véritable enjeu des prochaines décennies.

Q - Dans le cadre de Cultures France, adapter la conception de produits culturels français aux publics étrangers ne constitue-t-il pas une approche réductrice de la création française ?

R - A partir des compétences et des relations privilégiées tissées par l'AFAA et par les autres composantes, Cultures France proposera demain à nos partenaires étrangers le meilleur de la création française dans le domaine des arts plastiques, des arts de la scène, de la musique ou du film documentaire. Il ne s'agit pas d'offrir une version adaptée ou édulcorée des productions françaises, mais bien de faire connaître les arts et les artistes avec leurs choix et leurs exigences propres. Lorsqu'un plasticien ou un vidéaste créent aujourd'hui, ils puisent au coeur d'un système de représentations et de valeurs globalisé, dont Internet et les canaux d'information constituent des vecteurs. Lorsqu'un dramaturge met en scène Molière, il s'adresse à l'humanité tout entière, à ses élans généreux comme à ses peurs et ses interrogations. L'art vise à l'universalité et s'adresse à l'humanité dans son ensemble ; il n'y a pas de raison de l'adapter ou de le segmenter en fonction des publics et des nationalités.

Q - Quels sont les résultats obtenus et les attentes suscitées par le projet humanitaire d'envergure UNITAID ?

R - Parmi les trois ou quatre grands enjeux mondiaux, la "fracture sanitaire" entre le Nord et le Sud est un élément décisif pour les grands équilibres du monde. En Afrique, c'est une arme de destruction massive, dont on ne mesure pas toujours les effets. Grâce à l'engagement du président Chirac et du président Lula, cet enjeu essentiel pour les décennies à venir est désormais traité au plus haut niveau de l'agenda international. Au-delà de la question éthique ou du devoir moral, les dirigeants ont aujourd'hui pris conscience de l'impact politique des questions de santé publique à l'échelle de la planète. C'est à ce défi qu'entend répondre Unitaid, pour lequel la diplomatie française s'est engagé avec force et détermination. L'idée de financements innovants en faveur du développement a conduit à la mise en oeuvre, dès le 1er juillet en France, d'une contribution de solidarité sur les billets d'avion, désormais adoptée par 16 pays, dont le Brésil, le Royaume-Uni, la Norvège et le Chili.

Nous avons proposé que les sommes ainsi rassemblées permettent de mettre en place une centrale d'achat afin de faire baisser le coût d'accès aux traitements. Reconnu par l'Assemblée générale des Nations unies, UNITAID bénéficie aujourd'hui d'une organisation et d'un calendrier ; il travaille en parfaite harmonie avec l'OMS, UNICEF et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Son financement permettra de sécuriser et de renforcer l'approvisionnement durable des pays du Sud en médicaments. Je suis certain que la campagne de sensibilisation lancée depuis quelques semaines, notamment avec le soutien de la FIFA, de l'Association des Grandes Villes de France et de plusieurs médias, va permettre d'amplifier cette adhésion au service d'une démarche citoyenne mondiale.

Q - Quelques mots de Galileo et de Toulouse ?

R - Galiléo, c'est le GPS européen : c'est la traduction concrète, par la mise en oeuvre de compétences et de savoir-faire issus de plusieurs pays de l'Union, des avancées voulues par les autorités françaises dans le cadre du projet européen. Cela permettra, demain, sur notre continent d'améliorer les secours en mer, de renforcer la gestion des crises sanitaires et humanitaires en facilitant les évacuations d'urgence, de mieux connaître l'état du trafic dans les zones urbaines du fait de la précision plus grande du signal. Je me suis personnellement engagé afin d'obtenir que le siège du concessionnaire soit à Toulouse. C'est la reconnaissance de la place et du rayonnement européen de la ville dans le domaine de l'aéronautique et des technologies de l'information spatiale.

Q - Le Traité constitutionnel est-il caduc ?

R - Ce traité, préparé par une Convention réunissant des acteurs nombreux, y compris un grand nombre d'ONG et de membres de la société civile, a été ratifié à ce jour par 15 pays avec la Finlande qui a entamé sa procédure de ratification. C'est là une réalité dont il faut tenir compte, tout comme il faut aussi prendre en considération le rejet de ce texte par la France et les Pays-Bas. Je ne pense pas que les Français se sont opposés à la construction européenne lors du référendum du 29 mai 2005 : nos concitoyens ont émis des doutes sur la manière de faire avancer l'Europe. Ils attendent désormais que l'Union européenne, dont la nature a profondément été modifié depuis l'époque des "Pères fondateurs", leur dise ce qu'elle veut et où elle va. En d'autres termes, ils exigent de la clarté et de la pédagogie. Nos concitoyens ont également exprimé leurs préoccupations quant à la poursuite de l'élargissement. Ils ont exprimé des interrogations sur son rythme, son périmètre, mais aussi sur l'impact de ces nouvelles adhésions sur le projet même de l'Union européenne. Une chose est certaine aujourd'hui : l'Europe ne se fera plus sans les peuples. Les futurs élargissements doivent être vécus non plus comme des choix imposés, mais comme des résolutions partagées. C'est pourquoi notre pays a décidé de les soumettre, à l'avenir, au référendum. Le temps de la réflexion et du débat ouvert au printemps 2005, et prolongé à la demande du Conseil européen des 15 et 16 juin derniers, est l'occasion de remettre l'Europe dans le sens de l'histoire. La construction de la politique européenne est aujourd'hui indissociable d'une "Europe des projets", fruit de l'engagement et de la volonté des Etats.

Q - L'Europe constitue-t-elle un partenaire de votre action culturelle et éducative ?

R - En matière de coopération internationale, il n'y a pas de zone privilégiée : l'aire francophone n'est pas un territoire figé, hérité de l'histoire. Elle est en mouvement, elle se nourrit des échanges économiques et culturels récents. Notre politique a le souci de répondre aux grandes évolutions démographiques et économiques du monde contemporain : ainsi des Alliances françaises ont été ouvertes en Chine, à Shanghaï notamment, et en Russie. Ces terres de mission ne doivent pas faire oublier les assises historiques de l'influence française, notamment en Europe. Les technologies de l'information et de la communication permettent aujourd'hui de mieux répondre au "désir de France" qui se manifeste en Europe. Des relations privilégiées ont été nouées avec nos partenaires européens afin de proposer une offre mieux adaptée à une culture européenne désormais transnationale, je pense notamment aux Instituts culturels communs à la France et l'Allemagne, comme celui de Palerme.

Q - Votre vision des grandes écoles ?

R - Elles sont le fleuron de notre système d'enseignement supérieur. Elles forment des femmes et des hommes de grand talent, qui ont joué un rôle de premier ordre dans la construction de notre pays. Au cours des dernières années, elles se sont ouvertes aux échanges internationaux, elles se sont intégrées pour la plupart au cursus de formation européen LMD. Toutefois, il est indispensable de réfléchir aux conditions actuelles de recrutement par concours afin de favoriser la diversité des profils. La création de classes préparatoires dans les zones sensibles, drainant les plus méritants et les plus remarquables des élèves de ZEP, est absolument nécessaire. Sciences Po et l'ESSEC ont initié des expériences dignes d'intérêt, dans le cadre de conventions et de partenariats. D'autres écoles doivent suivre, en respectant leur identité et leur culture propre. En réalité, les passerelles entre l'Université et les grandes écoles doivent être renforcées, de même qu'entre les grandes écoles et les établissements de recherche. Cela suppose de développer des activités communes et des partenariats : les Pôles régionaux d'enseignements supérieur (PRES) et les Instituts d'études avancées vont dans ce sens. L'avenir de notre enseignement supérieur passe par la souplesse, le décloisonnement et l'ouverture sur les échanges internationaux. On ne fera pas l'économie d'une réflexion d'ensemble à laquelle, bien entendu, la CPU et la Conférence des présidents de grandes écoles doivent être associés.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 octobre 2006

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