Déclaration de M. renaud Donnedieu de vabres, ministre d ela culture et de la communication, sur le Centre de formation des journalistes, l'émergence des nouvelles technologies de l'information et la liberté de la presse, Paris le 13 octobre 2006. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. renaud Donnedieu de vabres, ministre d ela culture et de la communication, sur le Centre de formation des journalistes, l'émergence des nouvelles technologies de l'information et la liberté de la presse, Paris le 13 octobre 2006.

Personnalité, fonction : DONNEDIEU DE VABRES Renaud.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : 6oème anniversiare du Centre de formation des journalistes à Paris le 13 octobre 2006

ti : Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,


Je suis très heureux de célébrer aujourd'hui, à vos côtés, en ce lieu hautement symbolique de la qualité, du prestige et du rayonnement de l'enseignement supérieur français, le soixantième anniversaire du Centre de Formation des Journalistes. Soixante ans au service de la formation, soixante ans au service de l'information, soixante ans au service de la vitalité du débat démocratique.

Je rends ici hommage à ses fondateurs et à tous ceux qui, après eux, ont relevé le défi avec conviction, talent et courage. Je tiens à féliciter les lauréates et les lauréats des prix qui viennent d'être décernés et qui incarnent ces valeurs d'excellence. Ils nous montrent que soixante ans n'est vraiment pas pour cette école l'âge de battre en retraite ! Car son ancienneté est une caution de sa pérennité.

Que de chemin parcouru depuis l'enthousiasme et l'effervescence de l'après-guerre, quand Léon Rollin, Philippe Viannay, Pierre Descaves et Jacques Richet, pour ne citer qu'eux, ont posé les jalons d'une pédagogie exigeante, audacieuse, et nomade, faute de salle fixe ! Des intervenants aussi prestigieux que Léopold Sédar Senghor, Jean Guéhenno ou encore Albert Camus, ouvraient alors les yeux des étudiants à la noblesse et à la beauté du métier de journaliste.

Qui peut imaginer aujourd'hui les conditions de l'installation rue du Louvre ? Le combat pour la rémunération des élèves sortants, vos « meilleurs ambassadeurs » ? Les savoureux et décapants cours de français de Michel Chrestien ? Les leçons souveraines et passionnées d'Hubert Beuve-Méry ?

En soixante ans, le CFJ s'est construit et transformé, au fil des évolutions d'une société qu'il a en charge d'apprendre à décrypter, à analyser, à rendre compréhensible, à travers le large éventail des médias qui s'est déployé depuis 1946, de la presse écrite à Internet, en passant par la radio et la télévision. Il en a irrigué toutes les rédactions, inoculant à ses étudiants le virus de la découverte, de la curiosité, de l'ouverture et de l'esprit critique.

C'est pourquoi j'ai souhaité aujourd'hui rendre solennellement hommage à cette école, à ses fondateurs, et à ce métier qui est, bien plus qu'une profession, une vraie passion de l'information, de l'événement, de l'Histoire en marche. Mais aussi un devoir, comme le rappelle Hervé Chabalier dans la Revue des 60 ans du CFJ, un « service cardinal », qui implique le travail, la rigueur, la vérification, l'honnêteté, au fondement de l'éthique journalistique.

Face aux bouleversements profonds que connaît le monde des médias, face aux nouveaux enjeux qui se profilent pour la presse, face aux nouveaux dangers qui la guettent, face à la mondialisation qui menace le pluralisme et la diversité des médias, le CFJ, et les autres écoles de journalisme, sont en première ligne.

La sélection et la formation des journalistes est déterminante pour l'avenir des médias, et donc de la société française. Pour cette raison, il est souhaitable que la composition des promotions des écoles de journalisme reflète sans doute davantage la diversité de la société française.

L'avenir du journalisme passe aussi par la conquête de nouveaux publics et avant tout d'un public jeune. 80 % des 18-24 ans se sont connectés à Internet au cours du dernier mois. La nouvelle génération de journalistes doit s'adresser au public qui a leur âge, car les uns ont comme les autres de nouvelles habitudes de consommation bien différentes de leurs aînés.

La défense du pluralisme des médias est un objectif majeur en soi. Je l'ai dit et je suis heureux de le redire devant vous. Garantir la pérennité et l'indépendance des rédactions, qu'elles soient de presse, de radio et de télévision, telle est en effet notre mission fondamentale. Car l'avenir du journalisme est à cette condition. L'avenir du journalisme, c'est aussi l'avenir de la démocratie.

C'est pourquoi défendre le pluralisme est un combat qui ne peut souffrir le moindre relâchement. Vous pouvez compter, vous tous ici, sur la détermination sans faille du Gouvernement au service de cette tâche, noble entre toutes.

C'est dans cet esprit que j'ai tenu, avec vous, à placer cet anniversaire sous le signe de la réflexion, de l'anticipation, en posant la question fondamentale de la réinvention du métier de journaliste, question d'une brûlante actualité.

Le monde des médias subit actuellement, avec l'apparition des nouvelles technologies de la communication, une révolution sans précédent, qui bouleverse durablement les comportements de nos concitoyens face à l'information. Une étude publiée lundi dernier, révèle qu'Internet dépasse pour la première fois les journaux et les magazines sur papiers, comme principal fournisseur d'informations aux lecteurs européens. C'est un tournant historique, dont nous devons tous mesurer, et anticiper, les conséquences, afin d'inventer, ensemble, de nouvelles réponses.

La presse écrite est la première frappée par ces bouleversements, par la diffusion en ligne, tout d'abord, qui s'affranchit des problèmes d'impression, de transports, posés par le papier, mais aussi par la culture de la gratuité, qui la touche aujourd'hui de plein fouet. Oui, il est urgent de repenser le rôle de la presse écrite, aux vertus essentielles pour nos concitoyens à l'ère d'Internet. Parce que dans ce déferlement d'images et ce flot d'informations qui privilégient l'émotion, l'instant et les faits bruts, nous avons plus que jamais besoin des commentaires de qualité, de la réflexion, de l'analyse qu'elle offre, et que le CFJ a pour vocation de transmettre.

Et face au développement des pages spontanées et individuelles, les blogs, qui tentent aujourd'hui d'empiéter sur l'espace journalistique, nous avons plus que jamais besoin de la capacité et de la compétence, véritable valeur ajoutée des professionnels, non seulement de la production, mais aussi du décryptage de l'information.

Personne ne pourrait plus soutenir aujourd'hui, comme le fit jadis Chesterton, que « le journalisme consiste pour une large part à dire 'Lord Jones est mort' à des gens qui n'ont jamais su que Lord Jones existait » !

Chaque média, qu'il s'agisse de la presse, de la radio et de la télévision, s'est développé et existe aujourd'hui indépendamment l'un de l'autre. Et aucun n'est substituable l'un à l'autre. Tous sont nécessaires. L'univers dans lequel nous vivons est saturé d'informations, qui proviennent de la télévision, de la radio, de la presse et d'Internet. Internet offre une profusion d'informations et de textes sans hiérarchie où les rumeurs et les inexactitudes sont très nombreuses. Dans cet univers, la rigueur et la précision du journaliste lui donnent tout son crédit et sont absolument indispensables, demain encore plus qu'aujourd'hui. Plus que jamais, l'auteur d'un article ou d'un reportage sera engagé par sa signature, qui sera pour le public une garantie d'exactitude, au milieu d'une masse de documents sans auteurs.

Loin de la remettre en question, la révolution du numérique renforce bien au contraire l'exigence de compétence que vous incarnez. On ne naît pas journaliste, on le devient !

Ma responsabilité de ministre de la culture et de la communication, c'est de donner à la presse, à la radio, à la télévision, les moyens d'affronter ces nouveaux bouleversements. Sur le passage à l'ère numérique et sur les nouveaux défis que s'apprête à relever la presse écrite, j'ai demandé un rapport à une personnalité indépendante et expérimentée dans le domaine des médias, M. Marc Tessier. Il est chargé de préparer, avec vous tous et en premier lieu les journalistes, les voies et les moyens qui permettront à la presse, dans toutes ses composantes, d'envisager avec confiance, et de façon dynamique, l'avenir, dans l'univers numérique du XXIe siècle.

Internet, et la mondialisation médiatique ne doivent pas favoriser l'émergence d'une pensée uniforme, d'une vision du monde unique, d'une analyse unilatérale. Le Forum « Presse et Information » des Etats généraux de la Francophonie à Bucarest, s'est ouvert sur un appel, auquel je joins ma voix : menons, grâce à vous tous, cette « contre-offensive culturelle », capable de prendre en compte et de déjouer les pièges de la modernité technologique et de la mondialisation !

C'est un véritable défi à l'innovation, à l'intelligence, et à la créativité, dans lequel la France, et la Francophonie, ont un rôle capital à jouer. Parce qu'elles exaltent des valeurs essentielles, et en premier lieu la diversité. Celle des opinions, comme celle des cultures.

Une diversité qui représente une ambition fondatrice. Cette ambition, vous le savez, est au coeur de notre politique culturelle. Elle inspire, sous l'autorité du Président de la République, le gouvernement de Dominique de Villepin auquel j'ai l'honneur d'appartenir. Parce que nous sommes convaincus que la diversité culturelle est plus que jamais nécessaire dans un monde déchiré par les violences, les terrorismes, les haines et les peurs, dans un monde où tend à s'imposer une parole, une analyse, une langue un discours dominants, qui assourdissent cet « orchestre de la convergence panhumaine », que Léopold Sédar Senghor appelait si sagement et si justement de ses voeux. L'autre, quel qu'il soit, n'est pas une menace, même s'il est une force émergente, parfois provocatrice, dès lors que soi-même on se sent reconnu, soutenu, respecté dans sa propre identité.

Dans ce monde, la diversité culturelle n'est pas seulement devenue un nouvel élément du droit international avec l'adoption, le 20 octobre de l'année dernière, de la convention de l'Unesco, mais elle est devenue un véritable enjeu pour nos médias, qui doivent aujourd'hui inventer de nouveaux moyens de s'en faire l'écho, de la faire vivre. Parce qu'ils sont la colonne vertébrale de notre démocratie, parce qu'ils renouvellent, alimentent et forment nos représentations du monde.

C'est dire toute l'importance pour notre pays de la chaîne d'information internationale, France 24, qui est une nécessité stratégique. Elle véhiculera, partout dans le monde, ces valeurs, qui sont celles que vous défendez au CFJ, et qu'elle vient d'inscrire dans sa charte : honnêteté, indépendance, rigueur, respect, écoute, esprit d'équipe, humilité, modernité et exigence. Chaque journaliste s'engage ainsi à mettre en avant, en plusieurs langues, « la diversité des opinions et de pensée » et « le sens du débat, de la confrontation et de la contradiction ». Cette nouvelle chaîne n'a pas pour vocation de porter la seule voix de la France, mais ces valeurs que nous avons en partage avec de nombreux pays du globe, et en premier lieu la liberté de la presse.

Oui, la presse, c'est un métier, une compétence, une passion. Mais c'est d'abord une liberté. Une liberté fondamentale, un droit fondamental, que Benjamin Constant nommait « le droit des droits ». Et je veux rappeler ici les termes mêmes de l'article XI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi ».

Etre journaliste, c'est un métier et c'est courir un risque, qui parfois peut être mortel. Je pense aux journalistes qui risquent leur vie en se rendant dans des territoires dangereux, parce qu'en proie à l'insécurité, à des conflits, à des guerres. Et je pense ce soir avec émotion à une grande journaliste qui a risqué sa vie au point que d'autres ont décidé la lui retirer pour la faire taire, la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée samedi 7 octobre à Moscou.

Ce crime odieux nous rappelle que cette liberté n'est jamais acquise ; elle est fragile, constamment menacée, dans les pays qui ne l'ont pas érigée en principe inébranlable, mais également, à l'heure de la mondialisation des moyens de communication, dans tous les Etats du monde. La montée des fanatismes, le conflit israélo-arabe, les tensions qui traversent la planète, sont autant de sujets sensibles, qui exposent tout particulièrement ceux qui élèvent la voix pour prendre position. Alors que les nouvelles technologies favorisent plus que jamais les échanges, les dialogues, entre tous les points du globe, les malentendus, les incompréhensions, les chocs de civilisation, n'ont jamais été aussi nombreux, et le risque que la rapidité de circulation de l'information soit celle d'une traînée de poudre aussi grand.

C'est un nouveau problème, de taille, qui se pose aux futurs journalistes. La censure, l'autocensure, l'intimidation, la complaisance, la peur, ne doivent pas entraver l'exercice libre et critique de la raison, qui est sans doute le plus bel héritage des Lumières. « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, écrivait Voltaire, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

C'est tout le sens de la célèbre formule d'Albert Londres, qui résonne aujourd'hui d'une vibrante actualité : « votre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Ces plaies, elles sont aujourd'hui nombreuses et profondes. Elles sont à vif, dans un monde où la violence, où toutes les violences, les conflits, les tragédies, se heurtent aux prises de conscience et aux mobilisations déclenchées par le talent, le courage, l'engagement de celles et de ceux qui mettent des mots, des images et des sons sur les souffrances, et aussi sur les espoirs de ceux qui, sans eux, seraient condamnés au silence. Oui, vous êtes, vous serez, aujourd'hui et demain, comme il y a soixante ans, les sentinelles de la liberté.

Et je veux rappeler ici ce qu'en écrivait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : « je ne porte point à la liberté de la presse cet amour complet et instantané qu'on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature. Je l'aime par la considération des maux qu'elle empêche, bien plus que pour les biens qu'elle fait ».

Oui, nous devons, vous devez, aujourd'hui, faire entendre toutes les voix, briser les silences, porter nos libertés. La reconnaissance, le respect, le dialogue, sont des réponses fortes, des réponses solides aux conflits qui déchirent le monde. Des réponses que la France, terre historique de l'humanisme, des droits de l'homme, de la liberté d'expression, est à même de porter par-delà toutes les frontières. Tel est, aujourd'hui, notre rôle, à tous.

Tel est le sens de cette célébration des 60 ans de votre grande école, mémoire vive de tant de générations de témoins de l'histoire, qui ont forgé les consciences et éclairé les esprits.


Je vous remercie.

Source http://www.culture.gouv.fr, le 16 octobre 2006

Rechercher