Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Les Echos" le 9 novembre 2006, sur les enjeux de la mondialisation pour les entreprises, les délocalisations, la fiscalité et le droit du travail. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Les Echos" le 9 novembre 2006, sur les enjeux de la mondialisation pour les entreprises, les délocalisations, la fiscalité et le droit du travail.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

ti :
[Nicolas Sarkozy répond aux questions d'Eric Moleux (PDG du groupe EM

Technologies), Frédéric Bedin (directeur général de Public Système),

Valérie Loisel (déléguée CFDT), Claude-Emmanuel Triomphe (délégué

général de l'Université européenne du travail) et Daniel Cohen

(professeur de sciences économiques à l'École normale supérieure et

directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications).]

Q- Eric Moleux : en France, la mondialisation est trop souvent perçue

comme une menace. J'ai quatre établissements dans l'hexagone, un en

Turquie, deux en Hongrie, un en Chine. Je les ouvre pour aller chercher

des clients, pas pour détruire l'emploi en France. Pourquoi les

politiques n'aident-ils pas mieux nos compatriotes à comprendre la

mondialisation ? R- C'est un fait que l'on doit accepter.

R- Je n'aime pas beaucoup votre expression "les politiques". Moi je ne

dis pas "les patrons", comme si c'était une masse informe. Reconnaissez

que chez les politiques, il y a des hommes de plus ou moins grande

qualité ! Mais je suis d'accord avec vous sur ce point : on n'a pas à

être pour ou contre la mondialisation. C'est un fait.
C'est un phénomène qui existe depuis longtemps mais qui s'accélère :

les économies deviennent de plus en plus interdépendantes, de nouveaux

géants apparaissent. C'est la réalité. Une réalité qui a des avantages

et des inconvénients. Je ne suis pas de ceux qui, béatement, disent que

la mondialisation c'est génial et qui taxent de " crétins " ceux qui

pensent le contraire. La mondialisation fait accéder des centaines de

millions de personnes au progrès, elle permet le décollage de pays

comme le Brésil, l'Inde, la Chine. Elle favorise l'accès à

l'information pour tout le monde. Mais elle se traduit aussi par une

exploitation frénétique des ressources de la planète et elle entraîne

des restructurations qui laissent de côté des hommes, des femmes et des

territoires. Les délocalisations ne sont pas un phénomène anodin. Vous

avez raison, Monsieur, de dire que ce n'est pas parce que vous ouvrez

des usines à l'étranger que vous détruisez des emplois : pour gagner

des marchés, les chefs d'entreprise doivent de plus en plus produire à

proximité de leurs marchés. Mais il y a des territoires, des femmes et

des hommes qui sont des laissés pour compte de la mondialisation. Nous

ne pouvons pas les laisser tomber. Nous devons au contraire faire

preuve d'un grand volontarisme politique. Je ne suis pas d'accord avec

ceux qui disent que face à la mondialisation il n'y a rien à faire. La

mondialisation rend nos faiblesses insupportables. Les 35 heures sont

le seul produit qui soit parfaitement inexportable. Il n'y a pas un

pays au monde qui nous ait copié. Cela devrait quand même nous inciter

à réfléchir. Les 35 heures sont une catastrophe dans le cadre de la

mondialisation mais personne ne peut dire que c'est la mondialisation

qui est responsable de cette catastrophe.

Q- Eric Moleux : récemment un de mes clients, une entreprise du CAC 40

a délocalisé, ce qui a provoqué la fermeture d'un de mes ateliers qui

employait vingt personnes. J'ai dû me débrouiller tout seul. Je n'ai

même pas pu utiliser sa cellule de reclassement. Ne serait-il pas

normal qu'il y ait un partage des responsabilités entre les grandes

entreprises et les PME ?

R- Je suis pour la conditionnalité des subventions et des aides : toute

entreprise qui bénéficie de subventions publiques, nationale,

régionale, locale, européenne doit s'engager à les rembourser si elle

ne remplit pas ses obligations et ne fait pas preuve d'un minimum de

déontologie sur le licenciement. Ce n'est pas la même chose de

licencier quand on est pris à la gorge et qu'on ne peut pas faire

autrement et de délocaliser pour faire monter le CAC 40. Je suis

favorable à une modulation de la taxation des entreprises en fonction

de leur politique de l'emploi. Ce n'est pas la même chose de reclasser

tout le monde et de faire des préretraites ou du licenciement, aux

frais du contribuable. S'agissant enfin des PME, j'aimerais qu'on soit

moins naïf et qu'on accepte de pratiquer en France et en Europe ce que

les Américains font très bien : ils ne taxent pas de la même façon les

produits qu'ils fabriquent et ceux qu'ils importent. Et cela ne nous

empêche pas de vanter la grande puissance libérale que sont les Etats

Unis. Il y a aussi là bas une loi qui garantit aux petites entreprises,

hors conditions de prix, une part des achats publics. Je demande qu'on

fasse la même chose en France et en Europe. Pour moi, le mot préférence

communautaire n'est pas un gros mot. Le mot protection non plus

Q- Eric Moleux : vous avez récemment parlé, à propos des

délocalisations, de "patrons voyous". Ne regrettez-vous pas cette

expression ?

R- Non je persiste et je signe. J'en ai assez que le comportement de

quelques-uns uns mette par terre les efforts et les résultats de tous

les autres. Je défends un système de valeur qui valorise le travail et

l'audace. Les retraites chapeau, quand on est depuis deux ans seulement

dans une entreprise, je ne comprends pas. Les golden parachute non

plus. Si on ne réussit pas, on doit assumer ses responsabilités . Sinon

c'est tout notre système de valeur qui est mis par terre.

Q- Eric Moleux : les PME ont besoin d'être davantage épaulées à

l'export par le système financier. Que préconisez-vous ?

R- En France, l'Etat est trop endetté mais les particuliers ne le sont

pas assez. Culpabiliser les acteurs économiques sur l'endettement est

une erreur économique grave car un pays qui n'emprunte pas pour

investir est un pays qui ne croit pas à son avenir. Au lieu de mettre

l'argent public sur le financement des préretraites ou des plans de

licenciement, j'aimerais qu'on le mette davantage sur le financement

des projets. Je veux par exemple développer le crédit hypothécaire en

France. C'est ce qui a permis de soutenir la croissance économique des

Etats Unis. Je veux aussi que l'Etat utilise son crédit pour cautionner

et garantir des emprunts pour l'investissement. Je ne verrais que des

avantages à ce qu'il se porte caution d'un chef d'entreprise pour son

premier investissement.

Q- Eric Moleux : aujourd'hui, on ne jure que par les services. N'est-il

pas temps de rappeler que la France a encore un avenir industriel ?

R- D'abord, il arrive que les services soient délocalisables. Il faut

donc être prudent. Pour ma part, j'ai beaucoup agi pour l'industrie

lorsque j'étais à Bercy : pour rapprocher Sanofi d'Avantis ; je ne suis

battu pour sauver Alstom de la disparition ; j'ai crée les pôles de

compétitivité. Parce que je crois à la nécessité absolue de conserver

une industrie puissante. La France a une mémoire industrielle à

sauvegarder. Elle a mis des décennies à créer ce savoir-faire. Il ne

faut pas qu'elle le perde en quelques mois. Il faut l'aider à le

conserver mais je n'aime pas le terme de patriotisme économique qui est

beaucoup trop défensif. Ce que je défends moi, c'est le droit pour la

France d'avoir une véritable stratégie industrielle. Je suis pour que

l'Etat sélectionne une dizaine de secteurs majeurs comme l'énergie, la

pharmacie, les communications etc. et qu'il mette le paquet pour les

développer et en faire des champions. J'ajoute que cela n'a rien à voir

avec la taille des entreprises : on peut être une toute petite société

et être un champion mondial. A Bercy, on me disait qu'il fallait fixer

la création d'un pôle de compétitivité à au moins un milliard de

dollars de chiffre d'affaire : c'est complètement absurde ! On peut

être tout petit et mondial.

Q- Frédéric Bedin : face aux fonds anglo-saxons qui s'intéressent aux

entreprises françaises, comment réagissez-vous ?

R- On a besoin - et c'est le libéral que je suis qui le dit - d'un

instrument financier public pour des prises de participation dans des

entreprises stratégiques, dont la base et le coeur pourrait être la

Caisse des dépôts. Il ne s'agit pas de faire du mécano mais d'aider les

secteurs ou entreprises qui, à un moment donné, ont besoin d'un coup de

main. C'est ce que j'ai fait pour Alstom. S'il n'y avait pas eu le plan

de Gaulle pour l'énergie, la France n'aurait pas de centrales

nucléaires. Par ailleurs, il faut créer les conditions fiscales

favorables pour le développement de fonds de pension français. Enfin je

trouve très curieux que les Européens se soient donnés tant de mal à

créer une monnaie puissante - l'euro - et qu'ils s'acharnent autant à

ne pas s'en servir. Est il besoin de rappeler l'utilisation que font

les Américains du dollar et les Japonais du yen? Je suis pour l'euro,

et pour l'indépendance de la Banque de France. Mais l'arme monétaire ne

doit pas uniquement servir à prévenir les risques d'inflation. Elle

doit être mise au service de la croissance.

Q- Frédéric Bedin : comment faites-vous pour influer sur la BCE, tout

en respectant son indépendance ?

R- Je ne confonds pas indépendance et indifférence. J'ai vu comment M.

Greenspan discutait trois fois par semaine avec le secrétaire au trésor

américain. Or personne ne pense que la Federal Reserve Bank n'est pas

indépendante. La monnaie n'est pas un sujet si confidentiel qu'elle

doive être de la compétence exclusive des banquiers.

Q- Frédéric Bedin : en matière de concurrence fiscale et sociale, vous

avez récemment émis l'idée de créer une TVA sociale.

R- C'est un sujet extrêmement difficile sur lequel je suis, à vrai

dire, très hésitant. Je regarde ce que fait Angela Merkel. Je sais

qu'au Danemark la TVA est à 25%. J'écoute, je réfléchis. Peut-être

qu'une solution serait d'en parler avec nos partenaires européens.

Osons au moins poser la question car il ne doit pas exister de sujets

tabous sur les sujets économiques. Demandons-nous si taxer nos

importations comme le fait la TVA sociale est une idée pertinente pour

financer nos systèmes sociaux.

Q- Frédéric Bedin : taxer les importations, n'est-ce pas un retour au

protectionnisme ?

R- J'aimerais que dans une démocratie majeure on puisse avancer des

idées sans être caricaturé. Entre la protection et le protectionnisme,

je cherche un chemin équilibré. Ce n'est pas de l'idéologie, c'est du

réalisme.

Q- Frédéric Bedin : la mondialisation, c'est aussi l'opportunité

d'attirer en France des localisations étrangères et de créer des

emplois. Comment faire pour doper ce volet " offensif " ? Ne pourrions

nous pas lancer une vaste campagne pour défendre la marque " France ? "

R- Avant de défendre la marque " France ", il faut surtout réconcilier

le pays avec le capital, la réussite, l'ambition, la promotion. Je veux

que la France reste un pays jeune, c'est-à-dire que la catégorie la

plus dynamique de la population considère qu'elle y a un avenir. Je

n'accepte pas que les jeunes fassent rimer expatriation avec réussite.

Il faut réformer le système fiscal pour faire en sorte que le travail

paie et que le risque soit récompensé. La fiscalité, c'est la

conséquence d'un système de valeurs et je conduirai la campagne sur des

valeurs. On peut changer la donne en six mois. Je ne comprends pas

l'acharnement que nous mettons à assurer la prospérité de la Belgique,

du Luxembourg, de Monaco, de l'Angleterre en y laissant s'installer les

Français les plus dynamiques. L'expatriation du professeur Montagnier a

été un vrai scandale. Il était soi-disant trop vieux pour travailler en

France mais assez jeune pour être rémunéré aux Etats-Unis. C'est notre

statut qui est vieux et qu'il faut dépoussiérer. Ainsi, je suis pour la

suppression des droits de succession, parce que laisser le produit

d'une vie de travail à ses enfants, c'est conforme à l'idée que je me

fais du travail et de la famille.

Q- Frédéric Bedin : une suppression totale ?

R- Discutons des modalités : ce qui compte c'est l'idée. Moi je suis

pour la taxation de ceux qui ont le plus d'argent. Pas question de

supprimer l'impôt sur la fortune, par exemple, mais l'impôt sur les

successions c'est différent. L'égalité des chances, cela ne consiste

pas à aller prendre le patrimoine de celui qui a travaillé toute sa vie

; l'égalité des chances, cela consiste à faire en sorte que l'enfant

qui naît dans une famille qui n'a pas de patrimoine ait les mêmes

chances de réussir qu'un autre.

Q- Frédéric Bedin : trouvez-vous normal qu'une fortune investie dans

les entreprises soit taxée, alors qu'investie dans les oeuvres d'art,

ce qui ne crée pas d'emplois, elle est exonérée ?

R- Non. On le doit à Laurent Fabius. Je conteste à l'Etat le droit de

dire que tel investissement est meilleur que tel autre.

Q- Frédéric Bedin : et la résidence principale ?

R- C'est pareil. Au nom de quel raisonnement, faudrait-il exonérer

totalement la résidence principale ? On ne peut pas déplorer que la

France manque d'actionnaires et favoriser ceux qui ont investi dans la

pierre. En revanche, on peut envisager d'augmenter la franchise sur la

résidence principale pour tenir compte de la hausse des prix de

l'immobilier.
Mais en matière fiscale, la vraie révolution culturelle est ailleurs :

pour favoriser le travail, je propose l'exonération totale des charges

sociales et des impôts sur les heures supplémentaires. Aujourd'hui on

n'a pas assez d'heures supplémentaires, non pas parce qu'il n'y a pas

de travail, mais parce que les cotisations étant déplafonnées et les

salaires de l'heure supplémentaire plus élevés -ce qui est normal-,

cela coûte beaucoup trop cher.

Q- Valérie Loisel : que comptez-vous faire pour ces salariés qui ont 20

ou 30 ans d'ancienneté , qui sont brusquement licenciés et qui tombent

en dépression ? Il leur faut de vraies réponses car ils sont

complètement anéantis.

R- Un certain nombre de salariés prennent le choc de la mondialisation

en pleine figure. Ils sont en détresse parce qu'ils se sentent

abandonnés. Mais à côté des emplois perdus, d'autres se créent. Il faut

donc développer la mobilité et miser sur la formation. On ne cesse de

dire aux Français qu'ils doivent être mobiles mais tout est fait pour

entraver cette mobilité. Quand vous vendez votre appartement , vous

vous apercevez qu'entre les droits de mutation et les frais de notaire,

vous y perdez beaucoup. Il faut donc repenser complètement la fiscalité

et poser très clairement la question des droits de mutation.

Deuxièmement, il faut aider les oubliés de la formation, les employés

des PME et ceux qui n'ont bénéficié que d'une formation initiale

sommaire. C'est pourquoi je propose la création d'un compte formation

qui serait attaché non pas à l'emploi qu'on occupe mais à la personne,

et qui serait rechargeable tout au long de la vie professionnelle. Il

faut enfin que les salariés licenciés bénéficient de meilleures

indemnités de chômage mais à une condition : que l'obligation de

rechercher un emploi devienne beaucoup plus sévère. Il faut faire en

sorte que le demandeur d'emploi ne puisse pas refuser plus de trois

offres d'emploi, que chacun soit obligé de chercher véritablement un

emploi, d'exercer une activité ou d'accepter une formation. La Société

ne peut pas aider celui qui ne veut pas s'en sortir.

Q- Valérie Loisel : à Vitré, toutes les usines qui emploient des femmes

ferment. Alors où voulez-vous qu'elles aillent ? Elles ont des enfants,

leur mari travaille ou ne travaille pas malheureusement. Ou alors

seulement en intérim. Comment croire en l'avenir ?

R- Quand on visite vos usines en Bretagne, on est frappé par

l'importance du travail féminin : près de 90% des salariés. On doit

pouvoir développer de nouveaux métiers pour demain, dans la

distribution ou autour du service à la personne.

Q- Valérie Loisel : parlons-en. Actuellement c'est du temps partiel,

très insuffisant.

R- Avec le vieillissement de la population, les services à la personne

sont un gisement considérable d'emplois. Je suis favorable à leur

défiscalisation totale de l'impôt sur le revenu car je ne comprends pas

au nom de quoi la famille, lorsqu'elle est employeur, serait

fiscalement moins bien traitée que l'entreprise capitalistique.

Q- Valérie Loisel : en attendant, on nous dit : il n'y a pas de

travail.

R- Il n'y a pas de travail parce que tout est fait en France pour le

décourager : les 35 heures, la fiscalité. Ce que je veux, c'est une

société où l'on considère enfin que le travail crée le travail, que

l'emploi crée l'emploi, que le pouvoir d'achat crée la croissance.

Q- Valérie Loisel : vous croyez vraiment que les femmes salariées qui

ont plus de 30 ans d'entreprise, et qui ont commencé à travailler à 14

ans ont envie de rester jusqu'à 70 ans ?

R- Je comprends qu'elles n'aient pas envie de continuer et je suis pour

qu'elles aient la liberté de choix de l'âge de leur retraite. Mais

faut-il vraiment continuer de donner la retraite à certains conducteurs

de bus à 52 ans ? Nous sommes le pays où les jeunes rentrent le plus

tard sur le marché du travail, où la part des quinquagénaires au

travail est la plus faible et où il y a le plus de chômeurs. Etonnez-

vous après que la France enregistre 1% de croissance de moins que les

autres. Il n'y a pas de hasard : c'est le travail qui crée le travail.

Dans votre région, comme dans beaucoup d'autres, vous souffrez des

résultats d'une politique malthusienne qui a consisté à vouloir

partager le travail au lieu d'en créer davantage.

Q- Claude-Emmanuel Triomphe : en matière de restructurations, on est

depuis 30 ans, dans le chacun pour soi, avec à la clé des solutions

extrêmement inégalitaires. N'est-il pas temps de changer la donne ?

R- Je ne crois pas que quand une usine ferme, la réponse pertinente

soit de traiter tout le monde de la même façon. Chacun a son propre

parcours, ses propres potentialités. La meilleure garantie pour le

salarié, c'est le compte épargne formation individuel. Mais vous avez

raison, sur les territoires, il faut qu'on anticipe davantage les

restructurations.

Q- Cl-E. Triomphe : pourquoi ne pas accrocher aux pôles de

compétitivité un volet social qui permettrait de travailler au devenir

des personnes ?

R- Soyons clairs : on a le droit du travail le plus protecteur. Or

jamais les salariés ne se sont sentis aussi précaires. La France n'a

pas besoin de rigidités supplémentaires. C'est déjà très difficile de

mettre en place les pôles de compétitivité, de faire travailler

ensemble des chercheurs, des entrepreneurs. Si, en plus, on ajoute des

règles sociales spécifiques, on n'aura plus rien du tout. Il faut

d'abord veiller à créer de la richesse. Le vrai problème de la France,

c'est qu'elle ne crée pas suffisamment de nouveaux emplois. Le malheur

c'est que quand on parle de flexibilité on a l'impression d'être le

nouvel affameur du peuple. Mais c'est tout le contraire ! Si je veux

qu'on favorise la création d'emplois dans notre pays, c'est précisément

pour que les salaires augmentent. Et notre droit du travail, à qui

s'applique-t-il quand il n'y a plus d'entreprise ? On peut bâtir une

vraie flexi-sécurité et trouver un système gagnant- gagnant. Un exemple

: les entreprises réclament moins d'incertitudes sur la durée des

procédures de licenciement. On peut le leur garantir mais en échange,

elles doivent renforcer les obligations de reclassement. Si aujourd'hui

il y a tant d'intérim, c'est par crainte de créer des CDI, car

l'entreprise se dit que si elle rencontre une difficulté elle

n'arrivera pas à s'en sortir. La rigidité organise la précarité du

salarié. C'est pour cela que je préconise le contrat de travail unique.

Q- Cl-E Triomphe : que mettez-vous précisément dans ce contrat ?

R- Je veux y intégrer tous les contrats d'intérim et à durée déterminée

qui n'existent que parce que le CDI fait peur. Ce sera un contrat dont

les droits sociaux augmenteront au prorata du temps passé. Et qui ne

sera pas exclusif : il n'empêchera pas le maintien d'un certain type

d'intérim ou de certains contrats de mission.

Q- Cl-E Triomphe : pour améliorer la gouvernance, pourquoi ne pas

avancer sur la voie de la co-détermination ? Dans les pays européens où

cela existe, on anticipe mieux les choses.

R- Il faudrait d'abord que les syndicats se réforment. Leurs règles de

représentativité sont obsolètes. Ils sont trop faibles et pas assez

représentatifs. Dans notre dialogue social, il n'y a pas aujourd'hui de

vraies discussions, c'est un jeu de rôle permanent. C'est pourquoi je

propose, par exemple, la liberté de présentation des candidats au 1er

tour des élections professionnelles. Il y a d'autres progrès à faire

dans la gouvernance des entreprises : sur la transparence, la sanction

des erreurs, la responsabilité... Je suis très ouvert. Je ne pense pas

que l'actionnaire doive décider seul dans l'entreprise : la richesse

d'une société, c'est son capital mais aussi le travail des salariés. Je

suis favorable à ce qu'on associe les hommes et femmes au maximum ;

j'ai d'ailleurs proposé qu'on ouvre les stocks options à tous et je

suis prêt à aller plus loin. Mais à une seule condition : qu'on ne

rigidifie pas le fonctionnement des entreprises par des règles

nouvelles.

Q- CL-E Triomphe : dans la mondialisation, l'Europe souffre du manque

d'harmonisation sociale et fiscale. La France qui est un pays fondateur

ne s'est pas vraiment donnée les moyens de faire avancer son point de

vue. Quelle est votre stratégie pour que cela change ?

R- En Europe, il y a un blocage et un seul : la règle de l'unanimité.

On le voit sur l'immigration comme sur l'harmonisation fiscale et

sociale. Quand on n'est pas d'accord à 25, on ne peut pas avancer, et

comme on n'est d'accord sur rien, on n'avance pas. C'est comme cela qu'

on arrive à des aberrations. L'Estonie peut mettre le taux de son impôt

sur les bénéfices réinvestis à zéro et nous, nous devons avoir

l'unanimité pour changer le taux de TVA sur des produits qui ne sont

même pas délocalisables. Qui peut comprendre cela ? D'ailleurs, je

n'accepte pas que certains pays européens puissent se sentir

suffisamment riches pour mettre leur taux d'impôt à zéro et

suffisamment pauvres pour obtenir nos subventions et ainsi financer les

délocalisations. Cela s'appelle du dumping fiscal et social.

Q- Daniel Cohen : comment pensez-vous pouvoir réconcilier les Français

avec l'Europe ?

R- Je défends l'économie de marché, la liberté mais l'Europe a été

construite pour protéger, pas pour être le cheval de Troie d'une

concurrence déloyale. Je demande la réciprocité. " J'ouvre, tu ouvres ;

tu n'ouvres pas, je n'ouvre pas ". C'est basique, mais ça ne se discute

pas. Prenez l'affaire Bombardier, je n'ai rien contre le fait que la

SNCF ait choisi cette entreprise canadienne pour renouveler certains

matériels. Mais je n'accepte pas qu'Alstom ne puisse pas concourir à

Montréal ou à Toronto parce que ce sont des marchés de gré à gré. Il

n'y a pas de fatalité à subir la mondialisation. Il doit y avoir

réciprocité. Je veux aussi réintroduire la préférence communautaire. Je

le répète, ce n'est pas anormal qu'un continent se protège comme le

font les Américains, les Japonais ou les Chinois. S'agissant de la

négociation à l'OMC, qui constitue l'une des compétences les plus

importantes de l'Union européenne, je pense qu'il n'est plus possible

de la confier à un commissaire européen, quel que soit sa qualité. Je

souhaite qu'elle soit conduite par le Président de l'Union européenne,

élu pour deux ans et demi par le Conseil européen des chefs d'Etat,

afin de peser vraiment dans les discussions. Il faut politiser cette

négociation au bon sens du terme. Il faut enfin réformer l'OMC car je

n'accepte pas qu'elle ne tienne aucun compte de règles

environnementales et sociales.

Q- Daniel Cohen : le débat actuel concernant les pays les plus pauvres

consiste au contraire à les soustraire aux obligations de l'OMC pour

qu'ils parviennent à participer au commerce international.

R- Bien sûr, je ne remets pas en cause le fait que les pays les plus

pauvres du monde soient exonérés des règles de l'OMC. D'ailleurs,

l'Europe a toujours fait beaucoup pour eux. Mais ceux qui posent

problème ce sont les grands pays émergents : la Chine, l'Inde et le

Brésil. On ne peut pas avoir ces géants qui émergent - ce qui est une

bonne nouvelle - et dire qu'ils sont exonérés de toutes les règles

sociales et environnementales que nous nous appliquons.

Q- Daniel Cohen : mais pour accepter, les pays émergents demanderont

une réciprocité, et des concessions de notre part dans le domaine

agricole.

R- L'agriculture européenne est, à mes yeux, aussi stratégique que le

spatial, la communication ou l'industrie de la santé. Nous allons

gagner 2 à 3 milliards d'habitants sur la planète, il faudra bien les

nourrir et nous aurons besoin de notre agriculture. Ce ne serait

d'ailleurs pas dans l'intérêt du consommateur européen d'affaiblir

notre agriculture, car si notre agriculture disparaissait, qui peut

croire que les prix des produits agricoles ne remonteraient pas

immédiatement en Europe. Je ne laisserai donc pas tomber la PAC. On ne

peut pas céder. La Chine, l'Inde ou le Brésil ont bien des progrès à

faire avant que nous cédions sur la PAC, même s'il faudra certainement

la réformer un jour. Qui profite aujourd'hui largement du commerce

mondial ? Vous voulez que je rentre dans le détail des contrats des

centrales nucléaires ou des Airbus qu'on vend aux Chinois et qu'on va

fabriquer là bas ? Vous croyez que je n'ai pas vu cela ?

Q- Daniel Cohen : vous voulez qu'on arrête de leur vendre notre

technologie ?

R- Absolument pas. Je veux qu'on arrête d'être naïfs. Ce sont des gens

extrêmement pragmatiques, intelligents et qui savent, j'en suis sûr,

comprendre un discours d'une certaine fermeté.

Q- Daniel Cohen : que dites-vous aux Etats-Unis s'ils continuent à ne

pas appliquer le protocole de Kyoto ?

R- Je réponds " taxe de Cambridge ". Autrement dit taxe écologique. Le

système de libre concurrence est faussé si les industries, dans

certains pays, doivent limiter les émissions de CO2 et d'autres pas. On

me dit proche des Américains et je dis que les Etats-Unis sont une

grande démocratie et les Américains sont des amis. La question de

l'amitié et de la collaboration entre l'Europe et les Etats-Unis est

une question absolument majeure et structurelle. Je ne me considère pas

comme l'ennemi de ceux avec qui nous avons lutté contre les deux

totalitarismes les plus meurtriers du XXème siècle, le communisme et le

nazisme. Mais la liberté du commerce, c'est le commerce loyal. La

position de l'Australie et des Etats-Unis qui refusent de ratifier le

protocole de Kyoto, qui est pourtant déjà insuffisant, est

inadmissible. Dans une compétition, on ne peut avoir un concurrent qui

court avec un boulet au pied et l'autre qui n'en a pas, si tant est

d'ailleurs que respecter l'environnement soit un boulet.

Q- Daniel Cohen : faut-il un siège européen au FMI ?

R- A partir du moment où il y a une monnaie pour la zone euro, oui. Ce

qui ne veut pas dire que je suis favorable à un siège européen unique

au conseil de sécurité.

Q- Daniel Cohen : faut-il réfléchir à des règles de gouvernance

européennes qui ne soient pas celles des Etats-Unis ?

R- C'est vital. Il faut un statut de l'entreprise européenne, une façon

de faire européenne. La mondialisation n'est pas le triomphe d'un seul

système, d'une seule culture. C'est au contraire la chance pour toutes

les cultures de se faire entendre. Je ne suis pas partisan de

l'uniformité. En même temps j'apprécie certains aspects du capitalisme

américain, comme sa capacité à sanctionner les abus. Ce qui s'est passé

avec Enron, où les responsables ont été punis, me paraît remarquable.

Q- Daniel Cohen : y a-t-il place pour une stratégie industrielle

européenne qui favorise l'émergence de grands groupes ? Vous même avez

été critiqué sur Alstom.

R- J'aurais été ravi qu'un accord intervienne entre Alstom et Siemens.

Mais le PDG de Siemens s'est contenté de me proposer une joint venture

entre son entreprise et les activités rentables d'Alstom, pendant que

l'Etat français gardait pour lui toutes les activités déficitaires.

Cela n'avait donc rien à voir avec la constitution d'un grand groupe

européen. Il ne fallait pas le faire et les faits m'ont donné raison.

Alstom a été sauvé et l'Etat qui avait pris une participation dans ce

but, a finalement pu la revendre ensuite beaucoup plus cher au groupe

Bouygues. L'Europe doit, en matière industrielle, se montrer beaucoup

plus offensive qu'elle ne l'est. Je respecte la concurrence, mais la

concurrence comme idéologie, c'est néfaste car cela empêche la

constitution de champions européens. Nous en avons subi les

conséquences dans le projet de rapprochement entre Schneider et

Legrand. Sur ce point, je pense que la Commission européenne doit

revoir sa doctrine et faire plus de place à une véritable stratégie

industrielle européenne.


Source http://www.u-m-p.org, le 9 novembre 2006

Rechercher