Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Famille chrétienne" du 11 novembre 2006, sur sa position en faveur de l'"adoption simple" par des couples homosexuels. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Famille chrétienne" du 11 novembre 2006, sur sa position en faveur de l'"adoption simple" par des couples homosexuels.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président

ti : Q- Vous avez pris le risque de passer pour un défenseur de « l'homoparentalité » ; quitte à provoquer un tsunami dans votre propre camp... Pourquoi ?

R- Je n'accepte sur ce sujet aucune déformation de ma pensée. Les sujets de société sont assez sensibles pour qu'on ne caricature pas les positions.
Pour moi, un mariage, c'est l'union d'un homme et d'une femme. Je défends cette vision que certains disent traditionnelle, mais que je trouve, au contraire, d'avenir.
Mais lorsque des couples homosexuels, y compris pacsés, viennent me voir en disant leur angoisse de ne pouvoir rien transmettre au survivant en cas de décès, je pense qu'il faut les entendre.

Q- Pour vous, l'altérité sexuelle est-elle toujours constitutive de la famille ?

R- Je signe des deux mains. Bien sûr que l'altérité est nécessaire ! Et même elle est source de vie et d'équilibre.
Mais des femmes et des hommes, au milieu de nous, vivent différemment. Ils méritent qu'on leur réponde. Ils ne sont pas nos ennemis.

Q- Toucher à cette norme fondamentale, n'est-ce pas jouer à l'artificier ?

R- A quelle norme pensez-vous que nous touchons ? J'aime le mariage et la famille stable. Et je les défends. Mais je prends en compte la vie des gens comme elle est, et non pas comme je la voudrais.

Q- Avec cette concession n'avez-vous pas l'impression de sacrifier la famille ?

R- Je ne vous autorise pas cette insinuation. La famille, j'en suis un défenseur actif. Et même la famille nombreuse. Quand on a six enfants, on sait de quoi on parle. La famille, c'est une communauté magnifique, vers laquelle tout le monde se tourne, avec espoir, ou avec nostalgie. Et les jeunes, peut-être plus encore que les générations précédentes.
Mais ce n'est en rien porter atteinte aux familles que d'accepter de regarder la situation de ceux qui ont une conception ou une expérience différente.

Q- Quitte à céder aux revendications des lobbies gays ?

R- Il y a des lobbies partout. Certains parlent du lobby laïc, d'autres du lobby juif, d'autre du lobby gay. Et d'autres du lobby chrétien...
En fait, ceux qui sont minoritaires essaient toujours de faire entendre leur voix et se groupent pour cela... Mais moi, je ne vois là que des Français avec qui on a le devoir de parler, à qui on a le devoir de répondre.
Je veux pouvoir défendre ma conception de la famille heureuse, nombreuse et en même temps, que cela ne soit pas une offense à l'égard de ceux qui ne peuvent pas en avoir. Pendant longtemps, j'ai eu du mal à parler de ces sujets. J'étais "coincé" comme on dit. Le poids de mon catholicisme faisait de moi une espèce d'ennemi de classe aux yeux des homosexuels. Je ne suis pas leur ennemi. Avec le temps, j'ai changé, j'ai mûri. Je peux désormais comprendre, parler et prendre en compte les difficultés qui sont les leurs.

Q- Dans votre dernier essai (1), vous prenez la posture du rebelle. Mais ne cédez-vous pas sur ce point au conformisme ambiant ?

R- Je sais qu'on ne choisit pas d'être homosexuel. Face à cette réalité, je m'exprime en responsable de mon pays, je prends en compte les situations réelles. Je cherche la réponse la plus juste possible. Je ne mélange pas l'ordre de la loi et la conception que chacun se fait de la morale. Et je veux apporter compréhension réciproque entre des gens qui se condamnent avant de se parler.

Q- La politique, est-ce faire le contraire de ce qu'on pense ?

R- C'est faire ce qu'on pense, ce à quoi on croit, et essayer de comprendre aussi ceux qui n'ont pas les mêmes idées que vous.

Q- Il y a un grand pas entre comprendre et justifier l' « homoparentalité »...

R- L'homoparentalité existe que nous le voulions ou non. Il y a beaucoup d'enfants dont les parents sont homosexuels. Des homme ou des femmes qui ont été mariés, qui ont eu des enfants, et qui ont révélé ensuite leur homosexualité. Ils ont une vie homosexuelle, et ils élèvent en même temps leur enfant. Leur situation n'est pas évidente.
Cela dit, beaucoup de famille d'hétérosexuels rencontrent aussi des problèmes graves.

Q- En fait, je fais confiance à la vie. Pourquoi insulter ces personnes qui font tout ce qu'elles peuvent pour que leur enfant soit équilibré ?

R- Il y a une homoparentalité plus radicale encore. Plusieurs dizaines de milliers d'enfants sont élevés exclusivement par des couples homosexuels, et n'ont jamais eu d'autre famille. Certains ont été adoptés par un célibataire. D'autres ont été conçus dans le cadre du couple homosexuel, par exemple par insémination artificielle. Ces enfants ont un lien de filiation avec l'un, et aucun lien avec l'autre des deux membres du couple qui l'élève. Et qu'est-ce qui se passe en cas de décès du parent « officiel » ? La question mérite réponse. C'est dans ce cadre que j'ai évoqué la procédure d'« adoption simple ».

Q- Sur Pink TV, vous avez distingué l'adoption simple et l'adoption plénière. Mais l'opinion ne semble avoir retenu qu'une seule chose : il y a un candidat de plus pour l' « homoparentalité ».

R- La différence est pourtant claire. L'adoption plénière, c'est la création d'un lien de filiation. L'adoptant devient le père ou la mère de l'enfant. C'est même pourquoi je mets en garde contre l'adoption plénière par un couple homosexuel, car l'enfant aurait alors deux pères ou deux mères, ce qui est pour moi un risque de confusion grave.
L'adoption simple, c'est la reconnaissance d'une responsabilité d'éducation, de prise en charge, sans création de lien de filiation.
Vous savez à quelle occasion on a inventé cette « adoption simple » ? C'est après la guerre de 14. Il y avait de centaines de milliers d'enfants orphelins dont la mère se remariait. Il fallait, en cas de décès de la mère, qu'il y eût un lien entre l'enfant et son beau-père. Ce lien, c'est l'adoption simple, inscrite dans la loi de 1924.

Q- L'adoption simple est donc pour vous un moindre mal...

R- Non. Ce n'est pas un mal. Reconnaître le lien qui existe entre un enfant et la personne qui l'élève, ce n'est vraiment pas un mal.

Q- N'est-ce pas une forme d'hypocrisie ?

R- Ce n'est pas une hypocrisie que de regarder en face la réalité même si cette réalité n'est pas celle de nos valeurs et de nos souhaits.

Q- Certains à l'UDF vous accusent de brader l'héritage démocrate chrétien...

R- Je ne prends aucune leçon, ni de démocratie, ni de christianisme. Je n'aime d'ailleurs pas que l'on revendique l'étiquette d'une religion en politique. Dans une famille politique, il faut que tout le monde puisse vivre ensemble, les chrétiens, les athées, les musulmans, les juifs, et ceux qui ne savent pas. Mon rôle n'est pas de parler en tant que représentant d'une religion, mais en tant que citoyen.
Je suis à la fois un chrétien assumé, qui croit et qui prie, et un défenseur de la laïcité.


Source http://www.udf.org, le 16 novembre 2006

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