Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec LCI le 1er février 2007, sur les déclarations de Jacques Chirac concernant le nucléaire iranien et les risques d'escalade militaire du côté américain, le futur statut du Kosovo, la constitution d'une OPEP du gaz proposée par Vladimir Poutine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec LCI le 1er février 2007, sur les déclarations de Jacques Chirac concernant le nucléaire iranien et les risques d'escalade militaire du côté américain, le futur statut du Kosovo, la constitution d'une OPEP du gaz proposée par Vladimir Poutine.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Pourquoi Jacques Chirac a-t-il dit que, si l'Iran possédait l'arme nucléaire, ce ne serait pas très dangereux ? Philippe Douste-Blazy, vous êtes là comme le porte-parole de l'Elysée.

R - D'abord, il ne faut pas laisser croire des choses fausses sur le dossier nucléaire iranien et sur la position française concernant ce dossier. Tout d'abord, parce qu'elle n'a pas changé et ensuite, parce que c'est un sujet très grave qui concerne à la fois la politique étrangère française, mais aussi c'est un sujet qui est l'un des plus grands enjeux de la planète aujourd'hui.

Le président a répondu à des questions, il a précisé la position française vis-à-vis de l'Iran. Il l'a fait en deux temps.

Q - C'est un gros rétropédalage tout de même ?

R - Vous souhaitez des exemples : le président a toujours dit que l'Iran avait droit au nucléaire civil. Il faut tout faire pour s'assurer, avec l'AIEA, que les activités nucléaires iraniennes ont des fins pacifiques.

Q - "Le danger n'est pas dans la bombe qu'il va avoir, ça lui servira à rien, il va l'envoyer où cette bombe ? Sur Israël ! Elle n'aura pas fait 200 mètres dans l'atmosphère que Téhéran sera rasé."

R - Vous avez commencé votre journal en indiquant que, toute phrase et tout silence sont importants dans une interview. Le plus important encore dans la vie politique internationale, ce sont les actes concrets. Le 23 décembre dernier, pour la première fois depuis le début de ce dossier nucléaire iranien, si dangereux pour le monde, la France a voté au Conseil de sécurité des Nations unies, avec tous ses partenaires, des sanctions économiques contre l'Iran.

Q - D'accord.

R - Mais c'est un fait ! C'est le président de la République qui décide, c'est lui qui donne le cap stratégique.

Q - C'était il y a un mois, les choses changent et les choses bougent. Je vais donc vous poser la question différemment.

R - Mais le président ne change pas en un mois sa position sur le dossier nucléaire iranien.

Q - La Russie qui fut l'Union soviétique à l'époque, stalinienne, a eu l'arme nucléaire et ne s'en est pas servie. La Chine sous Mao voulait l'arme nucléaire et ce dernier disait même qu'il était prêt à sacrifier 30 millions, prêt à laisser mourir 30 millions de Chinois, en cas de représailles nucléaires et la Chine ne s'en est pas servie.

L'Iran, avec un régime totalitaire et aussi inquiétant, ne deviendrait-elle pas sage en ayant l'arme nucléaire ?

R - D'abord, je voudrais vous rappeler les propos du président Ahmadinejad sur Israël, propos non seulement choquants mais totalement inacceptables.

Mais au-delà et pour répondre à cette question, le président de la République n'a rien fait d'autre que de souligner que l'option pour l'Iran d'une arme nucléaire était sans issue. Il l'a dit et nous avons une position très ferme. Mais en même temps, nous avons une position équilibrée avec l'idée du président de la double suspension, même si cela ne fait pas plaisir à tout le monde. Cette double suspension signifie que l'on suspend les activités nucléaires civiles sensibles du côté iranien, qu'ils acceptent enfin d'arrêter ces activités et que, de notre côté, nous arrêtons alors les sanctions. C'est cela, la voix de la France, c'est la voix du président, celle du dialogue des cultures et des civilisations.

Q - A la fin du mois de décembre, une résolution a été votée avec les Américains, les Russes et les Chinois. Aujourd'hui, la réaction américaine, c'est de minimiser, de faire confiance : "La France et les Etats-Unis ont le même objectif, empêcher l'Iran d'avoir la bombe".

On ne met donc pas d' "huile sur le feu", c'est l'évidence tout le monde a droit à un "muligan" de temps en temps, c'est ce qu'a dit le porte-parole du Département d'Etat, c'est-à-dire à une seconde chance. En même temps, depuis le début de l'année, on voit bien que les Américains ont durci le ton depuis un mois face à l'Iran. Tous les jours, ils redoublent les pressions, les mises en garde, les accusations. On dirait vraiment qu'ils sont engagés dans une sorte de nouvelle croisade, prêts à aller bien au-delà de ces sanctions prévues par le Conseil de sécurité. Croyez-vous à l'escalade militaire ?

R - La diplomatie est là pour éviter l'escalade et nous ne sommes pas du tout dans l'escalade militaire puisque nous sommes dans les sanctions économiques. N'oubliez pas qu'il y a un débat en Iran. L'ancien président Khatami, le Guide lui-même se posent la question de savoir si M. Ahmadinejad est dans la bonne voie. Les sanctions sont également là pour aider à ce débat.

J'écoutais ce que vous disiez sur les Américains. Personnellement, je crois au multilatéralisme. Je crois que nous sommes plusieurs sur la planète à décider et il n'y a pas qu'un seul décideur. Nous devons nous appuyer sur l'AIEA pour cela.

Q - Les déclarations américaines, c'est juste de la gesticulation ?

R - Non, je dis que nous sommes plusieurs. Il y a M. El Baradeï, le Prix Nobel de la Paix, le directeur général de l'Agence qui doit faire entrer ses inspecteurs en Iran. J'ai vu que l'Iran avait refusé, ce qui est très grave et totalement inacceptable. Le directeur de l'Agence doit faire très rapidement un rapport au Conseil de sécurité.

Q - Les rapports, les mises en garde, cela fait des années qu'ils existent !

R - Non, je ne peux pas laisser dire cela, car nous avons décidé des sanctions. C'est très concret, et si l'Iran s'isole, il doit comprendre qu'il y aura des sanctions.

Q - Dans votre livre, à la page 264, vous racontez que vous rencontrez M. Ahmadinejad, en marge du Sommet de l'ONU sur la réforme de l'Organisation des Nations unies. Les discussions tournent en rond et à ce moment-là, le président iranien lance : "Savez-vous pourquoi il faut absolument souhaiter le chaos, car, après le chaos, il y aura Dieu."

R - Nous sommes en effet aux portes d'un sujet qui est central pour l'avenir de la politique internationale du XXIème siècle. Certains veulent nous conduire vers la guerre de civilisations ou de religions. Il ne faut surtout pas y répondre, sauf en disant que c'est non seulement inacceptable mais choquant, et surtout, en disant aux Iraniens que, soit ils s'isolent, soit ils reviennent à la raison. Si vous vous isolez, alors, on entre dans la logique de sanctions.

Q - Pensez-vous que les sanctions économiques peuvent fonctionner sur quelqu'un qui dit qu'il faut le chaos et après, il y aura des temps nouveaux ?

R - Il faut savoir que le président Ahmadinejad a perdu les élections municipales à Téhéran, qu'il y a aujourd'hui un débat, qu'il ne décide pas seul, qu'il y a un Guide, M. Khamenei ainsi que l'ancien président iranien. Ce débat existe bien et ne croyez pas que c'est aussi monolithique. En tout cas, nous ne pouvons pas accepter l'idée d'avoir un pays comme l'Iran qui ait un programme nucléaire et balistique qui serait autre qu'à des fins pacifiques.

Q - Officiellement, officieusement, nous l'avons bien compris, la France ne veut pas du nucléaire militaire en Iran. Nous l'avons bien compris. Il y a une belle unité du reste du monde.

R - Notre position n'a pas changé.

Q - Sauf que, visiblement, les Américains doutent toujours de la fiabilité de leur allié européen, de leur allié français, c'est toujours l'image du Français qui correspond au "gars pas fiable" !

R - Connaissez-vous Monsieur Sean McCormack, le porte-parole du Département d'Etat ? Il vient de dire, il y a quelques minutes, qu'il était certain de la détermination de la France à avoir un Iran non nucléaire. C'est vraiment important.

Q - Nous ne sommes pas le maillon faible mais, en tant que ministre des Affaires étrangères depuis deux ans, avez-vous senti ce mépris américain pour la France ?

R - Non seulement je ne l'ai pas senti mais j'ai aussi senti que la France était capable, d'une part, d'unir, pour la solution de sanctions beaucoup plus fortes, les Américains à des Russes ou des Chinois qui préfèrent des sanctions moins fortes. Si la France ne se trouvait pas à ce point d'équilibre, avec le président Chirac, entre, la Russie et la Chine d'une part, et d'autre part, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, je crois que nous n'aurions pas d'unité. Or, si les Iraniens sont isolés aujourd'hui, c'est parce qu'il y a une unité de la communauté internationale au Conseil de sécurité. Et cela, on le doit à la France, oui, c'est vrai.

Q - La France est donc estimée aux Etats-Unis.

R - Estimée, je ne sais pas, mais respectée en tout cas.

Q - Lorsque Nicolas Sarkozy, en visite aux Etats-Unis, il y a quelques mois, dénonçait les postures arrogantes dont la France aurait dû faire l'économie avant la guerre en Irak, avait-il raison ?

R - Dans mon livre, je m'en explique. M. Sarkozy estime, à juste titre je pense, que les Américains sont des amis, des alliés mais comme à tous les amis, il faut dire la vérité. Il s'est exprimé l'autre jour sur sa propre idée de ce qu'il fallait faire concernant la guerre en Irak ; il dit que le président Chirac a eu raison. En même temps, c'est vrai que la société américaine est fluide.

Q - M. Chirac a eu raison et M. de Villepin a eu tort, est-ce cela l'idée ?

R - Mais pas du tout. Le Premier ministre était à l'époque ministre des Affaires étrangères et il a parfaitement défendu l'idée de la France. La question n'est pas là. Nous avons aussi la possibilité de dire aux Américains que nous ne sommes pas d'accord. Ceci s'appelle la liberté de l'amitié.

Q - Il y a 8 ans, l'OTAN bombardait la Serbie pour empêcher le nettoyage ethnique du Kosovo. Aujourd'hui, il est quasiment achevé. Il ne reste que quelques Serbes, ceux qui n'ont pas encore fui et il faut des dizaines de milliers de soldats pour empêcher qu'on les supprime. Je ne veux pas vous demander si c'est une réussite mais croyez-vous que le Kosovo indépendant, comme le prévoit M. Ahtisaari, est viable ?

R - Le projet de M. Ahtisaari est bon. Nous le soutenons. En même temps et vous venez de le dire, il y a eu, le 21 janvier, des élections législatives en Serbie. Ces élections mettent en perspective, d'une part, l'avancée des ultra nationalistes mais, également, le Premier ministre qui doit choisir son prochain gouvernement. De quel côté ira-t-il ? Vers l'ultranationalisme ou vers une politique pro-européenne ?

Je souhaite qu'il aille du côté pro-européen et l'intérêt de votre question est là : si, en effet, nous allons trop loin et trop rapidement vers l'indépendance du Kosovo, il peut y avoir une réaction négative du Premier ministre actuel et ce serait dangereux.

Q - Mais c'est le gouvernement, c'est de la politique ! Mais les principes, la souveraineté de l'Etat, des nations... L'ONU taille en pièce un Etat qui n'est pas en guerre, la Serbie : est-ce cela le monde multipolaire ? Est-ce cela le respect de la souveraineté ?

R - Connaissez-vous le pourcentage d'Albanais et de Serbes qui vivent au Kosovo ? Il y a plus de 92 % d'Albanais au Kosovo. Il faut donc trouver - c'est ce que cherche M. Ahtisaari -, une sorte d'indépendance conditionnelle. Il faut que les Serbes puissent, en effet, être totalement protégés. Il faut que les centres de cultes soient protégés et la religion orthodoxe soit protégée. C'est la raison pour laquelle la France, par la voix du président Chirac, demande au Haut Représentant de l'Union européenne, M. Javier Solana, de favoriser la mise en place d'une police, d'une justice et d'une présence militaire internationale.

Q - Pour longtemps !

R - Vous savez, l'Europe a été menacée à plusieurs reprises dans cet endroit du monde, il faut faire attention, bien sûr, et je suis persuadé que c'est la seule solution possible.

Q - Un mot de la conférence de presse annuelle de M. Poutine, il dit qu'il juge intéressant une OPEP du gaz, il va y réfléchir, a-t-il dit et, évidemment, c'est tout ce que craignent les consommateurs européens. Nicolas Sarkozy est très sévère lorsqu'il parle de la Russie, il évoque chaque fois la Tchétchénie, il s'étonne des bonnes relations avec M. Poutine, il dénonce toujours la Realpolitik. La soutenez-vous, après deux années passées au quai d'Orsay ?

R - Chaque fois que je suis allé en Russie, J'ai parlé des Droits de l'Homme et de la Tchétchénie avec mon homologue. Je pense qu'il ne faut pas avoir peur d'en parler car c'est normal. A l'inverse, je pense qu'il n'y aura jamais d'Union européenne stable s'il n'y a pas de Russie stable.

Vous parliez tout à l'heure du gaz, nous ne sommes pas totalement dépendants, seulement à hauteur de 20 à 25 %.

Il y a un an, à l'occasion de la crise entre l'Ukraine et la Russie, nous nous sommes rendus compte qu'il était important d'entretenir de bonnes relations avec la Russie.

Oui aux Droits de l'Homme évidemment mais oui aussi à une Russie stable.

Q - Et vive la Realpolitik !

R - Oui, mais une Realpolitik qui n'oublie pas les Droits de l'Homme.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 février 2007

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