Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec TV5 le 17 février 2007, sur le réinvestissement politique américain au Proche-Orient, l'échec américain en Irak, le dossier nucléaire iranien, le sommet franco-africain et la crise en Guinée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec TV5 le 17 février 2007, sur le réinvestissement politique américain au Proche-Orient, l'échec américain en Irak, le dossier nucléaire iranien, le sommet franco-africain et la crise en Guinée.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Condoleezza Rice, Secrétaire d'Etat américaine, avant de se rendre en Irak, nous allons en parler, était au Proche-Orient, avant cette rencontre tripartite dont on espère beaucoup pour la relance du processus de paix. Est-ce que véritablement, cela peut marquer une étape historique ?

R - Je vois que les Américains veulent se réinvestir au Proche-Orient. C'est une bonne chose. En réalité, il n'y a aucune fatalité. Il n'y a qu'un problème de volonté politique au Proche-Orient.

Je salue l'accord conclu à La Mecque entre le président Mahmoud Abbas et le Premier ministre Hanyieh pour former un gouvernement d'Union nationale. Il revient à l'union européenne, et à la France, au sein de l'Union européenne, de dire "continuez". Même si le Premier ministre est d'origine Hamas, le Hamas sera minoritaire dans le gouvernement, et s'il reconnaît les accords d'Oslo, les accords souscrits par l'OLP, cela veut donc dire qu'il reconnaît implicitement Israël. Je dis alors que cela va dans le bon sens. C'est une occasion majeure, historique, qu'il ne faut pas laisser passer.

Q - Mais quelle initiative peut prendre la France, et avec elle l'Europe, pour ne pas laisser les Américains seuls ?

R - Ce qui est important à propos de ce gouvernement d'union nationale, c'est de faire en sorte qu'il y ait un interlocuteur face aux Israéliens.

Les amis d'Israël, la France moi-même, veulent sa sécurité. Mais pour assurer la sécurité d'Israël, il faut bien qu'en face, il y ait quelqu'un à qui parler. Nous pensons que cet interlocuteur, c'est le président de l'Autorité palestinienne avec son nouveau gouvernement d'Union nationale qui reconnaîtrait Israël.

Alors, ne mettons pas de l'huile sur le feu. Encourageons-les à faire cet accord parce que même au sein du Hamas, tout le monde n'y est pas favorable. Profitons de cette opportunité historique pour dire "Oui, allez-y. Implicitement, vous reconnaissez Israël et on va vous aider".

Q - Condoleezza Rice s'est rendue en Israël, à Bagdad. Elle affirme avec le commandement américain que la violence est en train de baisser. On voit bien pourtant que la situation reste très difficile et George Bush a reçu un rejet cinglant de la part de la Chambre des représentants sur sa politique irakienne. Vous en tirez une satisfaction ou vous pensez qu'en tous les cas, George Bush, même s'il lui est contraire, doit tenir compte de ce rejet de sa politique en Irak ?

R - Les vingt dernières années montrent qu'il n'y a pas de solution militaire au Proche et au Moyen-Orient. Il n'y a de place que pour la politique, pour le Processus de paix, pour la relance du dialogue, pour l'imagination, pour la volonté politique.

Donc, je crois que la politique menée vis-à-vis de l'Irak reflète un aveuglement : aveuglement sur la stratégie militaire employée ; aveuglement sur les objectifs - faire tomber le gouvernement et le régime de Saddam Hussein est une chose, stabiliser l'Irak en est une autre. Il faut des centaines de milliers d'hommes de plus.

Enfin, très franchement, il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. Les Américains l'ont cru et l'ont dit. Les objectifs n'étaient pas les bons. C'est un échec grave.

Regardez aujourd'hui la situation de l'Iran : les deux plus grands adversaires de l'Iran, qui étaient Saddam Hussein et les talibans, ont été combattus par les Américains. Je ne dis pas que Saddam Hussein n'était pas un dictateur, bien sûr, mais je dis que l'Iran est aujourd'hui en train de prendre une importance régionale indiscutable parce que ses deux principaux adversaires ont été déstabilisés.

Q - Alors justement, pour l'Iran, il y a ce délai qui a été donné pour l'arrêt de l'enrichissement nucléaire dans ce pays. On voit bien encore une déclaration de l'Ayatollah Khamenei qui dit que le programme nucléaire iranien reste l'avenir de ce pays. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il va falloir inventer de nouvelles sanctions ? Geler les avoirs de certains Iraniens à l'étranger ? Leur interdire de voyager ? Que va-t-on pouvoir faire ? Il n'y a pas de résolution prévue encore dans ce contexte ?

R - Je suis persuadé, plus que jamais, que la seule solution pour arrêter l'Iran dans ce dossier nucléaire iranien à des fins non pacifiques, c'est la combinaison de la fermeté et du désir de dialogue. La fermeté, nous l'avons prouvée le 23 décembre dernier lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1737, par laquelle tout le monde, y compris la Russie et la Chine, a voté des sanctions économiques.

M. El Baradei, le directeur de l'AIEA va nous dire maintenant où en est le dossier nucléaire iranien. Et s'il faut continuer les sanctions, nous continuerons. Nous disons aux Iraniens "Vous suspendez les activités nucléaires, nous suspendons les sanctions au Conseil de sécurité".

Vous parler de M. Khamenei mais il y a quand même, depuis trois semaines, depuis les élections municipales perdues par M. Ahmadinejad, un débat en Iran. En particulier d'anciens hommes politiques comme M. Rafsandjani, son frère, l'ancien président Khatami, posent la question du bien fondé de la position du président de la République iranien. L'Iran est devant un choix stratégique : ou il s'isole, ou il négocie avec la communauté internationale, comme je le lui demande.

Q - On va bien sûr parler du sommet Afrique/France qui s'est achevé à Cannes. Certains disent "maigre bilan pour ce sommet, engagements de principe sur le Darfour, grandes déclarations sur la France et l'Afrique, les relations qui doivent se poursuivre".

R - Je suis très surpris d'entendre cela. Quand la Chine et l'Afrique se retrouvent en Chine, les journaux en font leur premières pages en disant "c'est extraordinaire, la Chine reçoit 40 chefs d'Etat africains". Mais la France le fait pour la 24ème fois. Nous avons été les précurseurs dans ce domaine. Nous sommes les avocats de l'Afrique. Les enjeux sont majeurs. Le président Chirac connaît pratiquement tous les chefs d'Etat africains. Et vous êtes en train d'expliquer que c'est une erreur. Non, c'est une chance formidable d'avoir un chef d'Etat qui connaît l'Afrique.

Personne ne dit que la croissance de l'Afrique est de 5 % depuis dix ans. C'est trois fois celle de l'europe.

Q - La compétition est rude.

R - Justement, soyons présents. Bravo à tous les chefs d'entreprises - nous n'allons pas tous les nommer ici- qui sont présents, dans les secteurs des ponts, des routes, des autoroutes, du pétrole. Il faut être autant présent que les Chinois, les Indiens, les Iraniens.

Les Américains viennent de décider, il y a une semaine, qu'ils mettraient en place un commandement militaire en Afrique. Attention, je le dis ici aux Français : nous sommes en Afrique, nous sommes amis des Africains et en même temps, se jouent des enjeux majeurs sur ce continent. Regardez les enjeux écologiques : le poumon gauche du monde, c'est l'Afrique centrale. Regardez les enjeux sanitaires : un enfant meurt toutes les 30 secondes de paludisme en Afrique. On va laisser faire cela longtemps ? C'est pour cela que j'ai créé UNITAID.

Q - Cela vous a blessé quand Ségolène Royal, candidate à l'élection présidentielle, a critiqué les relations personnelles entre Jacques Chirac et certains chefs d'Etat africains ?

R - C'est une faute, car le président Chirac connaît l'Afrique et a fait énormément pour ce continent. C'est lui qui a permis de mettre en place l'Union africaine, ainsi que la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest), cette organisation qui rassemble les Africains afin de traiter eux-mêmes les problèmes du continent.

Je crois qu'il ne fallait pas dire cela. D'ailleurs, j'ai observé que le directeur de cabinet de Mme Royal avait dit que c'était une erreur et qu'elle ne voulait pas dire cela.

Q - On va parler de nos compatriotes français et puis des autres qui se trouvent actuellement en Guinée avec une situation extrêmement difficile. Beaucoup de Français désirent partir. Avez-vous mis en place les dispositions pour leur permettre de le faire. Quel est le dispositif à l'heure où nous parlons ?

R - Les moyens aéronautiques et navals sont prêts à être mis en oeuvre, en cas de besoin, en espérant qu'ils n'auront pas à intervenir. Nous avons près de deux mille Français en Guinée, comme vous le savez et il y a aussi d'autres ressortissants européens et américains.

Nous appelons les parties guinéennes à la raison.

Lors du dernier Sommet Afrique/France, les différents chefs d'Etat et de gouvernement se sont exprimés à propos de la situation en Guinée. Il faut que les syndicats, le Premier ministre et le chef de l'Etat puissent travailler ensemble. Il faut sortir de la crise actuelle. C'est ce que souhaitons le plus vite possible.

Q - Actuellement, beaucoup de Français désirent partir. On voit qu'il y a de longues files d'attente...

R - Comme toujours, le Quai d'Orsay et le ministère de la Défense seront là pour rapatrier les Français qui le souhaitent, s'ils sont en danger.


Q - Je vous signale "Des affaires pas si étrangères" suivie d'un petit dictionnaire de géopolitique à l'usage des nouvelles générations, paru chez Odile Jacob, dont on parle beaucoup, signé par vous M. Philippe Douste-Blazy. C'est un peu le bilan de toutes ces années au Quai d'Orsay. J'avais envie de vous dire avant de se quitter, cinq années bientôt pour Ingrid Betancourt, cela restera un de vos grands regrets de n'a pas avoir pu libérer Ingrid Betancourt ?

R - Il ne se passe pas un jour sans que nous ne nous occupions d'Ingrid Betancourt. Hier encore, la France, mais aussi l'Espagne ont entrepris une action de médiation afin de favoriser un accord entre les FARC, d'un côté, et les représentants du président Uribe, de l'autre. Je ne peux pas vous en dire plus, vous vous en doutez. J'espère de tout coeur que nous y arriverons parce que cette situation est tellement injuste et affreuse.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 février 2007

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