Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, et Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères, avec l'hebdomadaire Paris Match le 22 février 2007, sur leur conception de la politique étrangère et de la diplomatie. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, et Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères, avec l'hebdomadaire Paris Match le 22 février 2007, sur leur conception de la politique étrangère et de la diplomatie.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Vous avez occupé tous les deux la même fonction. Avez-vous le sentiment qu'il existe de réelles différences entre une diplomatie de droite et une diplomatie de gauche ?

R - Philippe Douste-Blazy - Les vrais clivages se font à l'intérieur des familles. L'exemple européen est typique. Ainsi, la construction européenne, pour contrebalancer la puissance américaine, mais aussi la Chine et l'Inde, s'impose à nous. Et la famille gaulliste a fini par l'admettre.

R - Hubert Védrine - Il n'y a pas d'opposition globale mais des oppositions droite-gauche et internes à la droite comme à la gauche sur la politique étrangère. Sur l'intégration européenne, la relation avec les Etats-Unis, le règlement du conflit du Proche-Orient ou encore la politique africaine, on voit bien qu'il y a des points de vue différents au sein des mêmes familles politiques.

Q - Peut-on parler dans ce cas d'une ligne de fracture entre les atlantistes, représentés par Nicolas Sarkozy et les tenants d'une ligne "gaullo-mitterrando-chiraquienne" ?

R - Hubert Védrine - Sur certaines grandes orientations, il y a, en effet, un axe "gaullo-mitterrando-chiraquien". Aujourd'hui, il existe un courant, que l'on retrouve à l'UMP, dans une partie du PS et dans certains médias, qui prétend que la politique étrangère de la France est dépassée, obsolète et archaïque, avec l'idée qu'il est mal de s'opposer aux Etats-Unis, même pour de bonnes raisons, et l'arrière-pensée d'une normalisation. Une partie de la majorité, par exemple, était mal à l'aise au moment de la prise de position française contre la guerre en Irak. Ce n'est pas ma ligne.

R - Philippe Douste-Blazy - Il est évident que la relation transatlantique est une notion essentielle de la vie politique française. Personne ne conteste que l'on soit amis et alliés des Américains. La question est : est-ce que l'on s'aligne ? On ne s'est jamais aligné et je suis persuadé, en tout cas pour mon camp, qu'il n'y aura aucun alignement.

Q - Quel doit être le premier voyage officiel du futur président français ?

R - Hubert Védrine - C'est une question gadget ! A lui ou à elle de choisir ! Rien ne s'impose d'urgence. Mais la France est une puissance globale, ses positions seront attendues sur une douzaine de sujets, où elle aura à dire ce qu'elle assume de son héritage, ce qu'elle modifie et en quoi elle innove. Cela commencera au Conseil européen de juin.

R - Philippe Douste-Blazy - Il n'y a pas, évidemment, de voyage qui s'impose, mais un discours, une politique diplomatique : quel équilibre entre le monde arabe et non arabe dans la Corne de l'Afrique ? Quel équilibre entre monde musulman et occidental au Moyen-Orient ? Quelle relation transatlantique et quelle politique en Afrique ?

Q - Vous dites que la France est attendue sur tous les sujets. Mais quelle est vraiment son influence ? Prenons l'exemple du Proche-Orient. En quoi la France aide-t-elle au règlement du conflit israélo-palestinien ?

R - Hubert Védrine - La France ne compte pas pour du beurre ! Même les Etats-Unis connaissent des limites à ce qu'ils peuvent faire : en Irak, ils n'atteignent aucun de leurs objectifs.

R - Philippe Douste-Blazy - Si la France n'était pas là, les Territoires palestiniens ne seraient pas aidés comme ils le sont aujourd'hui. Si Mitterrand et Chirac n'avaient pas été là, quelles auraient été les voix au sein de l'Union européenne pour défendre les Palestiniens ? L'esprit des accords d'Oslo, c'est la France ! C'est nécessaire pour le droit à la sécurité d'Israël.

R - Hubert Védrine - Les Français, depuis quelques décennies, ont trop cru que leur pays ne pesait plus. Il y a 192 pays aux Nations unies et la France est un des 8 à 10 pays que l'on peut qualifier de puissance globale. Je lutte contre cette idée que la France n'a plus d'influence et qu'elle doit se contenter de postures, de discours et de sermons. C'est faux ! Sans Mitterrand, puis Chirac, dans les Conseils européens, la position européenne sur le Proche-Orient n'aurait pas été la même. Je suis heureux que les Européens, sous l'impulsion de la France, essaient de se dégager de la ligne américaine qui avait imposé un blocus après la victoire du Hamas. C'est une erreur humaine lamentable et un désastre politique. Je profite d'ailleurs de ma liberté pour dire que la politique étrangère américaine de ces dernières années est la plus mauvaise depuis 1945, et n'a fait qu'aggraver les problèmes. Sur les questions israélo-palestinienne, iranienne ou irakienne, il est impératif que les Européens - et la France doit les y inciter - s'affranchissent des schémas d'analyse idéologiques et manichéens des néoconservateurs pour reformuler une politique occidentale différente.

Q - Sur quoi avez-vous l'impression d'avoir personnellement pesé au cours de votre ministère ?

R - Philippe Douste-Blazy - Nous avons pesé au cours de la guerre du Liban. C'est dans ce bureau que s'est écrite la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui a permis l'arrêt du conflit. Elle s'est imposée aux Etats-Unis, à Israël, comme à tous les Libanais.

R - Hubert Védrine - De mon côté, je pourrais citer la gestion de l'affaire du Kosovo, même si j'ai déploré qu'on soit, à la fin, obligé de recourir à la force ; la formulation de la politique européenne au Proche-Orient ; l'élaboration d'un partenariat franco-américain exceptionnel pendant la période Clinton ; en Afrique, l'engagement d'un processus de convergence entre les diplomaties française et britannique ; la modernisation de l'outil diplomatique.

Q - Le choc des civilisations, fantasme ou réalité ?

R - Hubert Védrine - C'est un vrai risque, même si cela provient d'une infime minorité dans l'Islam par fanatisme et d'une infime minorité en Occident par sottise. Pour le prévenir il ne faut pas le nier. Je ne crois pas que le dialogue des cultures prôné par Jacques Chirac, entre autres, soit suffisant. L'Occident est convaincu de l'universalité de ses valeurs mais le monde entier ne les considère pas comme telles. Cela pose donc un problème, en tout cas d'efficacité. Les Occidentaux sont irréalistes. Soit ils croient sans limite à la puissance militaire comme les Américains, soit ils croient ingénument comme les Européens à la "communauté internationale". Je voudrais un Occident plus réaliste. Si nous nous montrons trop ingénus, le monde multipolaire se fera sans nous.

R - Philippe Douste-Blazy - Je ne suis pas très éloigné de ce que pense Hubert Védrine. Une partie de notre avenir se joue au Moyen-Orient. Nous le savons tous : la mondialisation augmente la fracture entre les pays occidentaux qui deviennent de plus en plus riches et les pays pauvres du Sud, dont une grande partie sont musulmans. C'est à la fois l'enjeu et le risque du XXIe siècle. La seule réponse réside dans un seul concept : celui de la mondialisation équitable et solidaire. C'est par exemple le projet UNITAID : à partir d'une contribution de solidarité sur les billets d'avion, la distribution de médicaments aux plus pauvres. Ce doit être demain l'école pour tous, seule solution pour combattre les fondamentalismes. L'éducation est la nécessité absolue. Elle est même une vision politique, comme le président tunisien Bourguiba l'avait démontré dans les années 50. Comme Chirac le rappelle, "le choc des civilisations, c'est le choc des ignorances".

Q - Est-ce réellement un danger pour le monde que l'Iran dispose de l'arme nucléaire ?

R - Philippe Douste-Blazy - Le rôle de l'Iran s'accroît dans la région, mais personne n'a intérêt à ce qu'il ait la bombe atomique. Ni nous, ni la Chine, ni la Russie, ni les Etats-Unis. Pour la première fois depuis le début de la crise, les anciens du régime - Rafsandjani ou Khatami - se posent des questions sur le bien-fondé du discours radical d'Ahmadinejad. Lors d'un chat sur Internet, j'ai pu discuter avec des jeunes étudiants iraniens : la société iranienne est beaucoup plus ouverte qu'on ne le dit. Internet est plus développé en Iran qu'en Chine et le rôle des femmes y est considérable. Il faut donc des sanctions, de la fermeté, sans double langage, mais aussi prendre en compte les évolutions possibles du régime iranien et donc laisser toujours sa chance au dialogue.

R - Hubert Védrine - Le principal danger dans cette affaire, ce sont les personnalités des dirigeants impliqués : Ahmadinejad pour l'Iran et Bush pour les Etats-Unis. Je reste convaincu que s'il y avait une politique occidentale moins contre-productive par rapport à l'Iran - je pense aux Etats-Unis -, qui consisterait à parler avec eux de tous les sujets, on aurait déjà renforcé les courants politiques qui essaient en ce moment de s'opposer à Ahmadinejad en Iran. Dans cette hypothèse, les Iraniens pourraient se satisfaire d'une situation à la japonaise avec la maîtrise de la technologie, mais sans disposer de l'arme. Mais il n'est pas trop tard : les Iraniens ne disposeront pas de l'arme nucléaire avant plusieurs années. La politique manichéenne de Bush ne fait que servir sur un plateau les intérêts d'Ahmadinejad, et une action militaire américaine, avec toutes les conséquences qu'elle entraînerait, reste possible. Cela serait une erreur de plus dans la liste déjà longue de l'administration Bush.

Q - A contrario, l'arme nucléaire iranienne peut-elle être un facteur d'équilibre pour la région ?

R - Hubert Védrine - En théorie, de la dissuasion, peut-être, mais personne n'a envie d'en faire l'expérience avec Ahmadinejad ! Il est vrai cependant que la demande de sécurité de l'Iran n'est pas absurde. Ce pays est entouré de pays nucléaires, il a été envahi par l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale, a fait l'objet d'un coup d'Etat de la CIA et a été attaqué à l'arme chimique par les Irakiens. Il faut leur parler, même si le régime nous déplaît. La diplomatie n'est pas faite pour s'envoyer des fleurs ! Il ne faut s'interdire de parler à personne.


Q - Cela avait-il encore un sens d'organiser la semaine dernière à Cannes un Sommet Afrique-France à l'heure de l'Europe ?

R - Hubert Védrine - Quand il s'agit de la France-Afrique, cela ferait ringard ! Et un sommet Chine-Afrique, cela serait l'avenir ? Certains sont favorables à une européanisation de la politique française en Afrique. Mais l'Europe, ce sont 27 pays ! Si on discute avec les 27, on constate que la grande majorité d'entre eux s'en désintéresse complètement. Il est déjà difficile de maintenir un minimum d'argent dans les programmes d'aide parce que nos partenaires ont toujours d'autres priorités. Je suis donc pour le maintien d'une véritable politique française en Afrique. Ni abandon ni défausse sur l'Europe. Mais parallèlement, menons une politique européenne intelligente en Afrique sans nous en remettre uniquement à l'Europe. Et ne faisons rien sans demander l'avis des Africains.

R - Philippe Douste-Blazy - Ce sommet était le 24ème, cela prouve que nous sommes des précurseurs. Comparez-les aux premiers sommets Afrique-Chine ! Les grands enjeux et les principaux risques du XXIe siècle se trouvent en Afrique ! Regardez la croissance, qui sait que la croissance africaine depuis dix ans dépasse les 5 % par an ? La croissance du monde va être là aussi. Les Indiens, les Chinois, les Américains, qui viennent de créer un commandement militaire en Afrique, les Iraniens, tous se ruent en Afrique parce que c'est un marché colossal. L'uranium du Niger, par exemple, intéresse tous les pays. La France a une longueur d'avance : Chirac connaît personnellement tous les chefs d'Etat, et cela est un indiscutable atout.

R - Hubert Védrine - Il faut néanmoins repenser la politique africaine de la France qui ne peut plus être fondée uniquement sur la camaraderie entre chefs d'Etat. Mais il faut le faire avec les Africains.

Q - Nous espérions une vraie confrontation entre vous, mais vous êtes d'accord à peu près sur tout !

R - Philippe Douste-Blazy - Nous ne sommes pas là pour nous battre ! Même si nous n'avons pas toujours les mêmes points de vue politiques, cela me fait plaisir de pouvoir parler avec Hubert Védrine. Nous nous connaissons, nous nous respectons : c'est fondamental pour des responsables politiques.

R - Hubert Védrine - J'estime qu'un dialogue gauche-droite sur ces sujets doit être possible. Les cohabitations l'imposaient. Mais il faut le faire en toute période dans le respect des positions de chacun.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 février 2007

Rechercher