Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec I-Télé le 22 février 2007, sur la captivité de Mme Ingrid Betancourt, otage des FARC, et le dossier nucléaire iranien. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec I-Télé le 22 février 2007, sur la captivité de Mme Ingrid Betancourt, otage des FARC, et le dossier nucléaire iranien.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Mélanie Betancourt dit que le Comité Betancourt a refusé de vous voir aujourd'hui et critique votre action. Que lui répondez-vous ?

R - C'est un triste anniversaire. J'ai parlé avec Mélanie Betancourt au téléphone et je travaille avec les Comités internationaux de soutien. Je travaille aussi beaucoup avec la soeur d'Ingrid Betancourt, Astrid, et sa mère, Yolanda. Nous éprouvons tous, bien sûr, de la compassion. Mais l'heure n'est pas à la seule compassion mais à l'action.

Je travaille depuis deux ans, très concrètement, sur deux sujets.

Premièrement, l'action en direction du gouvernement colombien et du président Uribe. Je l'ai rencontré en janvier 2006 et je lui ai demandé cet accord humanitaire. Qui dit accord humanitaire dit zone démilitarisée - ce que demandent les FARC. Je regrette que le gouvernement de M. Uribe n'ait pas accepté cette zone démilitarisée.

Deuxièmement, nous menons une action en direction des FARC. Je vous le dis ici, pour la première fois, car il faut aussi dire ce que nous faisons en toute transparence. J'ai envoyé à quinze reprises des émissaires, des fonctionnaires du Quai d'Orsay, qui, au péril de leur vie, ont demandé cet accord humanitaire aux FARC : laisser partir 57 prisonniers des FARC contre des prisonniers colombiens. Je regrette qu'à l'heure où je parle un tel accord humanitaire n'ait pas été conclu.

Q - Le dernier contact d'un de vos émissaires avec les FARC date de quand ?

R - Il y a quelques semaines. J'espère que dans les prochains jours, dans les prochaines heures, il pourra y avoir des réponses positives et, au moins, des preuves de vie. Je trouve tout à fait inacceptable le fait qu'il n'y ait pas de preuves de vie. Je comprends très bien que sa famille et ses amis puissent trouver cette attente intolérable parce que moi-même je la trouve intolérable.

Q - Vous placez les reproches de Mélanie Betancourt sur l'action du ministère des Affaires étrangères sous le coup de la tristesse de cet anniversaire ?

R - J'ai souvent parlé au téléphone à Mélanie Betancourt. Je l'ai souvent rencontrée sans caméra. Je comprends très bien qu'ayant sa maman en captivité depuis cinq ans, elle n'attende qu'une seule chose, c'est de la voir, de la toucher. Je fais, je ferai tout et je prendrai les risques nécessaires pour la libérer.

Q - La question porte aussi sur l'action du gouvernement. La famille Betancourt demande à la France d'inciter les Américains à faire pression sur la Colombie. Est-ce que c'est possible ?

R - C'est ce que nous faisons. Non seulement les Américains mais aussi l'ensemble de l'Union européenne. J'en ai parlé au Conseil européen. Nous allons, avec les Espagnols et les Suisses, voir à la fois le gouvernement colombien et les FARC.

Il faut évidemment sortir de cette situation d'une manière ou d'une autre, à condition que les deux parties acceptent qu'il y ait une zone démilitarisée. S'il n'y a pas de zone démilitarisée, les FARC ne veulent rien entendre.

Q - Vous renvoyez la balle dans le camp du président Uribe qui aujourd'hui même annonce l'inverse, une prochaine action armée contre les FARC ?

R - Je me suis déjà exprimé à ce sujet. Cela serait la pire des choses. Une opération armée serait extrêmement dangereuse pour tous les otages et, en particulier, pour Ingrid Betancourt.

Je souhaite que les deux parties puissent s'entendre. Vous comprenez que ce n'est pas la France qui va mener une action armée là-bas. La solution passe donc obligatoirement par un accord humanitaire entre les deux parties. J'y travaille sans relâche depuis bientôt deux ans.

Q - Marie-George Buffet vous demande d'empêcher cette opération militaire. Ségolène Royal juge qu'il est temps d'agir de "façon beaucoup plus opérationnelle", je la cite, pour la libération d'Ingrid Betancourt. Que leur répondez-vous ? Y a-t-il une récupération politique d'après vous ?

R - Nous ne faisons pas de politique politicienne. C'est d'ailleurs ce que les comités de soutien internationaux ont dit avec beaucoup de dignité. Il s'agit d'une affaire tout simplement humaine. Il faut que Mme Betancourt soit libérée et, pour cela, il faut que les FARC et le gouvernement comprennent qu'il faut une zone démilitarisée et un accord politique.

Permettez-moi toutefois de dire que j'ai pris mes responsabilités en envoyant des émissaires auprès des FARC. J'espère que vous comprendrez ce que je veux dire.

Q - C'était un risque que vous faisiez prendre aux fonctionnaires français ?

R - Ils sont allés dans des zones de conflit au péril de leur vie, vous vous en doutez. Car c'est la guerre là-bas entre les FARC et le gouvernement colombien.

Q - Le gouvernement colombien reproche-t-il à la France d'avoir eu cette démarche ?

R - J'ai été très clair avec M. Uribe : "ce sont les FARC qui détiennent Ingrid Betancourt, ce n'est pas vous. En même temps sans votre consentement, il n'y aura jamais d'accord humanitaire. Comprenez que non seulement une Française mais aussi tous les autres otages sont en jeu dans cette affaire".

Q - Quand le président Uribe déclare dans Le Figaro qu'Ingrid Betancourt pourrait se trouver hors de Colombie, vous y croyez ? Vous parlez d'émissaires sur place, vous devez avoir des informations. Pensez-vous qu'elle puisse être hors du pays ?

R - Je n'ai pas de preuve de vie, malheureusement, et je ne sais pas où est Ingrid Betancourt. Ce que je pense c'est qu'elle est toujours en captivité auprès des FARC.

Q - L'AIEA vient de rendre son rapport sur le dossier nucléaire iranien qui démontre que Téhéran n'a pas cessé ses activités d'enrichissement d'uranium. Cela signifie-t-il que la pression internationale depuis des mois n'a servi à rien ?

R - Cela veut dire que, devant ce rapport de M. El Baradeï, que nous n'avons pas encore lu, tout porte à penser que l'Iran ne met pas en oeuvre ce que nous lui avons demandé, c'est à dire l'application de la résolution 1737.

Nous avons pris des sanctions économiques contre l'Iran que nous suspendrons à condition que ses activités nucléaires sensibles à des fins non pacifiques cessent. Nous avons donc une double approche.

Premièrement, continuer les sanctions et je demande donc une deuxième résolution, en accord avec les Chinois et les Russes, d'un côté, les Américains et les Britanniques, de l'autre, pour qu'on adopte une résolution sur des sanctions.

Deuxièmement, reprendre le dialogue, si l'Iran suspend ses activités, nous suspendrons les sanctions, mais pas avant.

Q - De nouvelles sanctions, cela signifie-t-il que l'Iran sera convoqué devant le Conseil de sécurité des Nations unies ?

R - Non, cela signifie des sanctions économiques. D'ailleurs, j'observe que les sanctions économiques que nous avons déjà prises commencent à produire leur effet. Pourquoi ? Parce qu'il y a un débat en Iran. On voit que l'ancien président Khatami, ou Rafsandjani, son frère, des personnes de l'entourage du Guide Khamenei, commencent à s'interroger sur le bien-fondé de la politique du président iranien, M. Ahmadinejad.

Q - Il est fragilisé aujourd'hui dans son pays, selon vous ?

R - En tout cas il est fragilisé par les résultats des élections municipales à Téhéran, c'est sûr. Il a été très largement mis en minorité.

Q - Est-ce que les lignes diplomatiques américaines et françaises sont les mêmes sur ce dossier ? Y a-t-il deux logiques différentes qui s'opposent ?

R -Non, la France défend une position d'équilibre, aujourd'hui, entre les Américains qui voudraient plus de sanctions et les Russes et les Chinois qui voudraient des sanctions plus faibles.

Ce que nous pensons, ce que le président Chirac a toujours obtenu, c'est qu'il y ait une unité de la communauté internationale. Dans le cas contraire, c'est l'Iran qui gagnerait. Ce pays est devant un choix stratégique. Soit il s'isole - ce qui est très dangereux pour lui, notamment sur le plan économique -, soit il suspend ses activités sensibles et nous négocions.

Je vois avec un certain plaisir qu'il y a de plus en plus de voix qui se font entendre, en Iran, pour que des négociations puissent avoir lieu. J'espère que le président Ahmadinejad le comprendra tant qu'il est temps.

Q - Aux Etats-Unis, d'autres voix se font entendre pour aller encore plus loin, peut-être jusqu'à la guerre. C'est une crainte majeure, selon vous, ou ces personnes perdent-elles de l'influence au sein de l'administration américaine ?

R - C'est le dossier international le plus dangereux. C'est la raison pour laquelle il faut croire jusqu'au bout à la possibilité de négocier sur le plan diplomatique. Il ne faut surtout pas répondre aux propos inacceptables et choquants du président Ahmadinejad - notamment sur Israël - qui a osé organiser une conférence négationniste sur l'Holocauste. Il faut au contraire isoler l'Iran sur le plan diplomatique en lui disant : la voie de la négociation est toujours possible à condition que vous suspendiez l'enrichissement, la conversion de l'uranium et toutes les activités balistiques et d'eau lourde.

Q - En ce qui concerne l'Irak, le Royaume-Uni et le Danemark ont annoncé un retrait de troupes et l'administration américaine y voit le signe d'une amélioration, vous dites quoi ? Que l'aveuglement continu ?

R - Oui, un triple aveuglement : un aveuglement sur les objectifs - tout le monde le sait, il n'y avait pas d'armes de destruction massive là-bas ; un aveuglement sur la stratégie - la stratégie militaire au Moyen-Orient n'a aucun sens ; un aveuglement terrible en termes de moyens - ils ont mis les moyens militaires pour changer de régime mais non pour y assurer la stabilité.

C'est donc le chaos aujourd'hui et la guerre civile. La seule solution c'est que le Premier ministre Al-Maliki puisse constituer un gouvernement qui soit le plus inclusif possible, avec toutes les composantes de la société civile et politique et qu'il y ait, à l'horizon 2008, un retrait progressif des forces internationales militaires qui occupent aujourd'hui l'Irak.

Q - C'est ce qu'a proposé récemment Dominique de Villepin. Avec un calendrier précis ?

R - Oui, avec un calendrier précis, qui n'appartient qu'aux forces occupantes.

Q - Si les troupes américaines partent, y a-t-il un risque de redoublement de la violence ?

R - La seule solution, justement, c'est de permettre au gouvernement irakien de devenir de plus en plus souverain en termes de police et de justice et d'assurer l'intégrité et l'indépendance du pays. C'est ce à quoi travaille la France.

Q - Vous publiez un livre sur votre expérience comme ministre des Affaires étrangères. Quel bilan dressez-vous de votre action au Quai d'Orsay ?

R - Ce n'est pas à moi de le faire. Il y a eu, bien sûr, des critiques. Il y a surtout dans ce livre deux ou trois idées "force" sur ce que la France peut apporter en diplomatie, en particulier ce point d'équilibre entre le monde musulman et le monde occidental. On le voit aujourd'hui dans la Corne de l'Afrique, au Darfour, au Tchad ou en Centrafrique.

Q - En Côte d'Ivoire, les Français sont-ils à leur place ?

R - Le fait d'avoir protégé les ressortissants français en Côte d'Ivoire, c'était certainement notre rôle, comme nous pourrions le faire dans d'autres endroits.

Mais, au-delà, il y a une vision plus large de la diplomatie française. Le fossé qui se creuse entre le Nord et le Sud va créer, au XXIème siècle, une pression migratoire et alimenter aussi le risque terroriste. Il y a là le ferment d'une déstabilisation de l'Occident. La France, pays des Droits de l'Homme, doit faire comprendre que les bébés qui naissent au Nord et au Sud sont tout aussi précieux. Je l'écris dans le chapitre 5 de ce livre à propos d'UNITAID.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 février 2007

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