Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, avec le quotidien "Al Hayat" le 3 mars 2007, sur la position de la France face à la situation en Irak, au Liban et au Proche-Orient, notamment sur la question du nucléaire iranien. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, avec le quotidien "Al Hayat" le 3 mars 2007, sur la position de la France face à la situation en Irak, au Liban et au Proche-Orient, notamment sur la question du nucléaire iranien.

Personnalité, fonction : VILLEPIN Dominique de.

FRANCE. Premier ministre

ti : QUESTION - pensez-vous que le retrait britannique qui commencé en Irak est une bonne chose pour ce pays ? Pensez-vous que les troupes américaines vont finir par être obligées à faire de même sous la présidence de Bush ? Comment voyez-vous l'avenir de ce pays va-t-il forcément être sous hégémonie iranienne ?

Dominique de VILLEPIN - Je veux être parfaitement clair : la situation en Iraq est très grave. Plus de 12.000 civils ont été tués pour la seule année 2006 ; chaque jour apporte son lot d'horreurs et d'attentats. Aujourd'hui, l'Iraq est devenu une source majeure d'instabilité et un foyer du terrorisme. Le défi qu'il représente nous oblige donc à chercher une réponse qui ne pourra être que collective. C'est une situation qui nous concerne tous.

Je constate qu'il y a désormais un vrai débat aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne sur les moyens de sortir de cette situation. La récente décision britannique doit conduire les autorités irakiennes à prendre leurs responsabilités.

Comment arrêter cette spirale qui entraîne ce pays vers le chaos ? J'ai, à chaque occasion, marqué ma conviction qu'il n'y avait pas de solution militaire en Iraq et plaidé pour un calendrier rapide de retrait des forces étrangères. Ce n'est qu'en se fixant une échéance précise, d'ici 2008, que la communauté internationale trouvera la force et la volonté d'avancer dans la stabilisation de l'Iraq. L'objectif de la communauté internationale doit être clairement celui du rétablissement de la pleine souveraineté de ce pays.

Pour nous donner une chance de réussir, il importe avant tout de rétablir une vraie perspective politique. Pour y parvenir, il faut une triple mobilisation.

Sur le plan interne d'abord, en parvenant à une vraie réconciliation nationale. Ce sera difficile, mais l'Irak est une grande nation, une nation très ancienne qui possède une conscience forte de son identité. La garantie de son indépendance tient dans l'unité du pays, dans le respect de sa diversité et dans l'affirmation de l'autorité de l'Etat irakien.

Sur le plan régional ensuite, il faut renforcer le dialogue avec les Etats voisins de l'Iraq, car ce pays ne doit pas devenir le champ clos des rivalités régionales.

Sur le plan international enfin, un horizon clair de retrait des forces étrangères et de retour à la pleine souveraineté est indispensable avec la tenue, le moment venu, d'une conférence internationale. L'annonce par les autorités iraquiennes de la tenue d'une conférence internationale avec les pays de la région et les membres permanents du Conseil de sécurité constitue un pas dans cette direction. La France entend, bien sûr, y participer.

La France, dont l'amitié pour le peuple irakien ne s'est jamais démentie, est mobilisée, avec ses partenaires européens, pour l'aider à surmonter ces difficultés.

QUESTION - pensez-vous que l'hégémonie iranienne est grandissante dans la région suite à la guerre américaine en Irak ? Craignez-vous une confrontation sunnite chiite dans la région en Irak, au Liban et dans les pays du Golfe ?

Dominique de VILLEPIN - Il est naturel qu'un pays comme l'Iran aspire à un rôle régional. Il a, pour cela, des atouts : son identité profondément ancrée dans l'histoire, son étendue, sa population nombreuse, jeune et bien éduquée, ses richesses et son potentiel économique.

Mais l'influence ne s'impose pas : elle doit être reconnue et acceptée. Or, l'Iran suscite aujourd'hui l'inquiétude, dans la communauté internationale comme auprès de certains de ses voisins, par son programme d'enrichissement de l'uranium, qui n'est pas justifié sur le plan économique. De même, au Liban, en Irak, sur le dossier palestinien, l'Iran doit rassurer la communauté internationale et ses voisins en oeuvrant à la stabilité.

Sur les rapports entre les chiites et les sunnites au Moyen-Orient, évitons les simplifications. La perception d'une "menace chiite" souvent brandie dans le passé par certains ne correspond pas à la réalité politique et sociale : les communautés chiites, en particulier celles du Golfe, sont depuis longtemps entrées dans des logiques nationales.

Toutefois, évitons de créer, par des calculs dangereux ou par des maladresses, les conditions d'un véritable affrontement entre communautés, aux conséquences difficiles à mesurer.

Pas plus sur le plan intérieur qu'en matière de politique étrangère, la France ne se détermine en fonction de l'appartenance d'une communauté à une religion plutôt qu'à une autre. Seules des considérations d'ordre politique fondées sur la recherche de la stabilité et de la paix, mais aussi le respect des identités, déterminent nos choix.

QUESTION - Que peut faire la France pour Mahmoud Abbas, les Américains ont-ils eu tort de ne pas pousser les Israéliens à accepter le processus de réconciliation de La Mecque? L'aide européenne aux Palestiniens n'a pas repris d'une manière globale : pourquoi la France ne pousse-t-elle pas à cette reprise ? Pensez vous que le Moyen-Orient est à la veille d'une guerre régionale ?

Dominique de VILLEPIN - La France a salué l'accord conclu à La Mecque pour deux raisons principales. D'abord, parce qu'il offre une occasion à tous les Palestiniens de faire taire les armes et de se rassembler. Ensuite, parce que le programme annoncé de ce gouvernement engage un processus vers la pleine adhésion aux demandes de la communauté internationale, auxquelles la France reste pleinement attachée, s'agissant en particulier de la reconnaissance d'Israël.

Il faut, bien sûr, rester très attentifs. Les préoccupations d'Israël sur la question de sa reconnaissance et en matière de sécurité sont tout à fait légitimes. Je les partage. Mais nous estimons que si un gouvernement palestinien d'union est formé et qu'il respecte les engagements de La Mecque, alors la communauté internationale devra travailler avec lui. Nous soutenons l'action du Président Abbas pour rassembler les Palestiniens et travailler à leur réconciliation. Quelle serait l'alternative ? La guerre civile à Gaza et demain peut-être en Cisjordanie ? Seuls les extrémistes de la région y ont intérêt.

C'est la position que nous défendons et défendrons auprès de nos partenaires européens notamment dans la perspective de la réunion du Conseil européen des 8 et 9 mars.

S'agissant de l'aide européenne aux Palestiniens, il est faux de prétendre qu'elle a cessé ou même baissé. En fait, celle-ci a augmenté en 2006 pour atteindre un montant global de l'ordre de 650 millions d'euros, notamment dans le cadre du Mécanisme international temporaire de soutien aux Palestiniens. Nous devons en revanche étudier les moyens de reprendre une assistance directe au prochain gouvernement palestinien d'union nationale dès lors que celui-ci sera formellement investi sur les bases annoncées.

S'agissant enfin de l'environnement régional, l'engagement renouvelé de certains pays arabes, en particulier de l'Arabie saoudite, dans le règlement de la question israélo-palestinienne, est très constructif. Je souhaite aussi saluer l'engagement de l'Egypte et de la Jordanie. Je constate que tous les pays arabes ont soutenu l'accord de la Mecque. L'initiative arabe de paix de Beyrouth doit également être un des facteurs de stabilité dans la région.

QUESTION - Croyez vous que les Etats-Unis ou Israël feront une opération militaire ponctuelle sur les installations nucléaires iraniennes comme ce qui fut fait en Irak ? Quelle est la position de la France vis-à-vis de cette éventualité ?

Dominique de VILLEPIN - Là aussi, soyons clairs : pour la France, une intervention militaire n'est pas la solution. J'ajoute qu'une frappe militaire contre l'Iran aurait des conséquences imprévisibles, profondément déstabilisatrices pour l'ensemble de la région. Nous devons parvenir à un règlement politique de cette crise.

Les Etats-Unis reconnaissent aujourd'hui que la stratégie que la France et ses partenaires européens a initiée, alliant disponibilité au dialogue et pressions dans un cadre multilatéral, produit des résultats. Le vote à l'unanimité, en décembre dernier, de la résolution 1737 du Conseil de sécurité en témoigne. C'est un acquis majeur du processus que nous menons depuis 2003.

Notre objectif est donc bien une solution négociée, dans le cadre du système multilatéral. Les autorités américaines se sont exprimées à plusieurs reprises et au plus haut niveau dans le même sens. La résolution 1737 est placée sous article 41 de la Charte, qui exclut le recours à la force.

Je constate par ailleurs qu'un débat semble se faire jour actuellement en Iran sur le coût d'une confrontation avec la communauté internationale.

J'appelle donc les autorités iraniennes à faire le choix du dialogue et à revenir à la table des négociations. Si l'Iran fait le geste de suspendre ses activités d'enrichissement, le Conseil pourra suspendre en contrepartie les sanctions : les propositions présentées à l'été 2006 au nom de l'Union européenne, mais également des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine restent sur la table ; l'Iran à tout à gagner à les saisir et tout à perdre, à l'inverse, d'une escalade. Dans le cas contraire, de nouvelles mesures restrictives pourront être adoptées. C'est le sens des réflexions actuelles sur une nouvelle résolution du Conseil de sécurité.

QUESTION - Liban : La France est très engagée pour le tribunal international pour juger les coupables des crimes de Rafic Hariri et des autres, la Syrie par le biais de ses alliés libanais déstabilise et bloque cette question, y a-t-il une chance que ce tribunal puisse être établi par le chapitre 7 au Conseil de Sécurité ? Serait-ce trop dangereux pour la stabilité du Liban ?

Dominique de VILLEPIN - Les exigences que représentent la stabilité et la souveraineté du Liban d'une part, et l'impératif que constitue l'établissement du tribunal d'autre part, vont de pair. La mise en place de ce tribunal doit montrer, précisément, que les pratiques qui ont tant contribué à déstabiliser le Liban sont révolues. Il s'agit d'une exigence essentielle aux yeux de nos amis libanais.

L'accord, que nous appelons de nos voeux entre les Libanais, pour résoudre la crise qui les divise aujourd'hui doit porter également sur la question du tribunal. L'ensemble des grandes forces politique libanaises ont entériné, sur le principe, la mise en place de cette juridiction.

Si le blocage persistait, autrement dit si le Parlement libanais ne pouvait se réunir pour approuver les textes instituant ce tribunal, le Conseil de sécurité pourrait alors être amené à se saisir de la question. Aucune option ne peut être exclue à l'heure actuelle.

QUESTION - La France a voulu envoyer un émissaire en Iran pour parler du Liban, pourquoi a-t-elle reculé n'est-ce pas utile de parler aux iraniens du Liban ? L'Iran est-il en mesure d'obtenir des résultats du Hezbollah ?

Dominique de VILLEPIN - La France n'a pas reculé. Les conditions d'une telle visite n'étaient pas remplies. Mais la France reste convaincue de la nécessité d'un dialogue régional, dans un esprit de responsabilité. Les échanges ayant récemment eu lieu entre l'Arabie saoudite et l'Iran confirment que les efforts conjoints des pays intéressés à la stabilisation de la région sont susceptibles de porter leurs fruits.

Au Liban en particulier, Téhéran pourrait faire la preuve de sa capacité à contribuer à la stabilité régionale en utilisant positivement son influence.

QUESTION - Il y a beaucoup de voix en France qui appelle au dialogue avec la Syrie, pensez vous que la France reprendra le dialogue avec la Syrie et à quelle condition ?

Dominique de VILLEPIN - Notre position vis-à-vis de la Syrie est connue. L'amitié entre nos deux peuples n'est pas en cause ; nous poursuivons d'ailleurs avec ce pays, avec sa société civile, une coopération ancienne et riche en matière culturelle ou éducative.

En revanche, les dirigeants syriens doivent démontrer leur volonté de répondre aux demandes de la communauté internationale en mettant en oeuvre les résolutions du Conseil de sécurité. Damas doit comprendre l'urgence qui s'attache à son changement d'attitude sur le dossier libanais, et agir concrètement en ce sens.

QUESTION - Pensez vous que le Liban est à la veille d'une nouvelle guerre civile comme le dit l'ancien président Gemayel ? Croyez vous qu'un nouveau président en France changera l'impulsion de la politique française au Liban et les positions équilibrées sur la question palestinienne ?

Dominique de VILLEPIN - Le contexte d'aujourd'hui est très différent de celui d'avril 1975. Mais il est clair que les facteurs de tension et d'inquiétude sont réels.

Le Liban ne doit plus servir de champ de bataille aux "guerres des autres". Tel est le sens de l'action entreprise par la communauté internationale et par la France, en particulier depuis 2004, pour que l'Etat libanais puisse affirmer sa souveraineté.

Unie au Liban par des liens d'amitié et de solidarité très étroits, la France prend toute sa part à cette action. L'histoire, la géographie font que notre politique dans la région, singulièrement en ce qui concerne le Liban, se caractérise par une grande permanence et un large consensus dans la classe politique française. Comme le président de la République l'a souligné récemment dans son hommage à la mémoire de Rafic Hariri, la relation d'exception que la France entretient avec le Liban se perpétuera, quels que soient les résultats de nos échéances électorales.

QUESTION - Il y a beaucoup d'inquiétude au Proche-Orient concernant le candidat de votre famille politique à la présidentielle car il répète sans cesse qu'il est l'ami d'Israël, pensez-vous qu'il changera la tendance de la diplomatie française vers plus d'altruisme et plus de sympathie et compréhension pour la politique israélienne ?

Dominique de VILLEPIN - La France est l'amie d'Israël comme des Palestiniens. Elle a toujours considéré que la résolution du conflit israélo-palestinien était la clé de la stabilité au Proche-Orient et ne pouvait s'accomplir qu'en garantissant à Israël sa sécurité tout en reconnaissant aux Palestiniens leur droit à un Etat vivant dans la paix et la sécurité aux côtés d'Israël.

C'est parce que la France a toujours maintenu des positions équilibrées, fondées sur les résolutions pertinentes du droit international, que sa voix est écoutée par les parties au conflit, au sein de l'Union européenne et de la communauté internationale.

C'est cette position forte, qui repose sur l'expérience et sur des liens anciens et spécifiques tissés entre la France et son environnement méditerranéen, que continueront de défendre, j'en suis persuadé, les autorités de la République dans l'avenir.

QUESTION - Que ferez vous après les élections. Allez vous toujours vous occuper de politique étrangère et de la région du Proche Orient ? En France ? En Europe ?

Dominique de VILLEPIN - Vous connaissez l'engagement qui est le mien en faveur de la paix et de la justice. Vous connaissez aussi l'amitié que j'ai pour les pays de la région. Je continuerai quoi qu'il arrive à défendre les idéaux qui sont les miens.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 mars 2007

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