Extraits de l'entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec LCP-Assemblée nationale le 7 mars 2007, sur le dossier nucléaire iranien, le développement du nucléaire civil en Algérie, les opérations extérieures de la France, la conférence internationale sur l'Irak, et l'avenir du traité constitutionnel européen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de l'entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec LCP-Assemblée nationale le 7 mars 2007, sur le dossier nucléaire iranien, le développement du nucléaire civil en Algérie, les opérations extérieures de la France, la conférence internationale sur l'Irak, et l'avenir du traité constitutionnel européen.

Personnalité, fonction : DOUSTE-BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Commençons par le dossier du nucléaire iranien. Sur quelle base un accord pourrait-il intervenir pour une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies puisque actuellement les négociations sont en cours ?

R - L'approche française n'a pas varié. C'est à la fois celle de la fermeté et de l'ouverture avec l'appel au dialogue.

La fermeté, c'est ce que vous venez de rappeler, c'est-à-dire la résolution 1737, celle que nous avons votée à l'unanimité, le 23 décembre dernier. Cette résolution n'a pas été mise en oeuvre par l'Iran et les propos tenus par le président Ahmadinejad, il y a quelques jours, sont toujours aussi choquants.

Nous nous sommes donc mis d'accord, les directeurs politiques des Six, c'est-à-dire les trois pays européens - l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France - qui négocient au nom de l'Union européenne, la Russie, la Chine et les Etats-Unis, pour qu'il y ait une seconde résolution qui soit conçue selon le même esprit que celui de la résolution 1737, mais en allant légèrement plus loin.

Q - Légèrement plus loin, c'est-à-dire ?

R - C'est justement la discussion que nous avons actuellement. La seule chose que je peux vous dire, c'est qu'il me semble que nous atteindrons l'unanimité. Je reviens de Chine où nous avons évoqué ce sujet avec le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères chinois. Je crois qu'il y aura l'unanimité - et c'est d'ailleurs cela qui compte - sur des sanctions économiques contre à la fois le programme nucléaire iranien - les personnes et les entités qui sont responsables de ce programme qui serait conduit à des fins non pacifiques - et aussi contre le programme balistique iranien.

Q - Une unanimité pour demander quoi ? Pour dire quoi ? Pour proposer quoi à l'Iran ?

R - Cette résolution est placée sous le chapitre 7 - Article 41 de la Charte des Nations unies. Ce qui est important, c'est de voir que nos sanctions économiques et cette unanimité politique, qui en définitive isolent l'Iran du reste de la communauté internationale, sont en train de porter leurs fruits.

Q - Pensez-vous toujours, comme vous l'avez dit l'été dernier, que l'Iran peut jouer un rôle positif et stabilisateur dans la région ?

R - C'est ce que tout le monde pense. J'avais dit qu'il fallait que l'Iran joue un rôle stabilisateur et non pas un rôle déstabilisateur. La première partie de la phrase avait été seule retenue.

Q - Il y a une première version et une seconde alors ?

R - J'avais évoqué le rôle stabilisateur de l'Iran sur une radio que vous connaissez bien. Je souhaite, en effet, que l'Iran puisse être du bon côté, qu'il ne s'isole pas et qu'il puisse garder la raison. J'avais ajouté que pour la première fois, depuis longtemps, il existait un débat en Iran.

J'entends le président Rafsandjani, son frère, le Guide suprême, l'ancien président Khatami, qui commencent à dire que le président Ahmadinejad n'adopte peut-être pas la bonne attitude, ni la bonne politique, trop radicales vis-à-vis du dossier nucléaire iranien.

Q - Cela veut-il dire que vous misez, que vous souhaitez peut-être le départ du président Ahmadinejad. Est-ce la solution, le changement de régime et de président ?

R - Je n'ai évidemment pas à m'exprimer à ce sujet. Ce que je sais, c'est que j'ai été le premier ministre des Affaires étrangères à participer à un "chat" sur Internet, sur le site Roozeline en Iran, pour parler de cette question avec des étudiants iraniens. Récemment, de hautes autorités saoudiennes ont également parlé de la question libanaise avec l'Iran, pour indiquer, notamment, la nécessité d'obtenir la mise en place d'un tribunal à caractère international.

Pour avoir un gouvernement d'union nationale au Liban, il faut parler aux Iraniens afin qu'ils comprennent que l'isolement est une erreur. Ce que nous leur proposons, concernant leur programme nucléaire, c'est une double suspension : ils suspendent leurs activités nucléaires sensibles et nous serons prêts à suspendre nos sanctions.

Q - Pensez-vous que le président iranien est en perte de vitesse, en perte d'influence dans son pays et que cette tendance peut se poursuivre jusqu'à son remplacement ?

R - C'est ce que je viens de dire. Les dernières élections municipales à Téhéran prouvent qu'il a vécu une défaite cinglante et il est, je crois, tout à fait nécessaire aujourd'hui que le débat puisse s'engager en Iran.

(...)

Q - Plus proche de nous, de l'autre côté de la Méditerranée, faut-il favoriser l'accès de l'Algérie au nucléaire civil ?

R - Aujourd'hui, nous assistons à un débat dans le monde entier concernant l'effet de serre et le réchauffement climatique. Si nous observons des pays comme l'Inde, la Chine, l'Algérie, mais on pourrait aussi parler du Brésil, qui connaissent un taux de croissance situé entre 5 et 10 %, accompagné d'un phénomène d'industrialisation majeur, nous devons reconnaître qu'il n'y a que le nucléaire civil qui pourra apporter une réponse au réchauffement climatique.

Q - Ce n'est pas tout à fait la même problématique pour l'Algérie. La France peut-elle être plus active en Algérie, car c'est un pays avec lequel nous avons des relations particulières ?

R - Quand je suis allé en Chine ...

Q - Non, mais là nous parlons de l'Algérie. Et ce sera aussi bon pour la technologie française.

R - C'est exactement ce que je veux dire. La France doit conduire une politique aussi volontariste sinon plus que les Etats-Unis ou d'autres pays et ne pas attendre que les Etats-Unis soient les seuls commercialement très agressifs. Il faut, nous aussi, que nous puissions expliquer avec Areva, Alstom ou EDF, que nous sommes capables de proposer des activités nucléaires civiles à tous ces pays.

J'ai vu qu'en Europe, pratiquement tout le monde est d'accord avec la France, y compris les nouveaux Etats membres.

Q - Cette question faisait suite à une déclaration de M. Sarkozy qui disait que la France doit aider l'Algérie à accéder au nucléaire civil en échange de contrats gaziers. Vous êtes donc d'accord avec cette position ?

R - Il est évident que la France doit être présente partout dans le monde où l'on peut développer la technologie du nucléaire civil. La technologie française est la meilleure au monde, reconnue depuis toujours. Grâce au général de Gaulle et au président Giscard d'Estaing, nous avons aujourd'hui la première des technologies nucléaires civiles au monde.

Q - Une question qui nous permettra de clore cette partie sur l'Iran et le Proche-Orient avant d'en venir aux opérations extérieures de la France : un sondage publié par la BBC indiquait que, dans le monde, Israël et l'Iran sont les pays les plus détestés, cela vous étonne ?

R - On ne peut absolument pas comparer une grande démocratie, comme la démocratie israélienne, avec l'Iran.

A propos d'Israël, j'ai toujours pensé que le système proportionnel intégral était toujours très difficile à mettre en oeuvre. Je connais le Premier ministre Olmert et mon homologue, Mme Livni, et j'ai le plus grand respect pour eux, même si j'ai dit ce que je pensais au moment de la guerre au Liban - dans la vie politique, il y a des hauts et des bas. Et, aujourd'hui, une Commission se penche sur ce qui s'est passé cet été. C'est tout à l'honneur de la diplomatie israélienne de regarder ce qui s'est passé, en toute honnêteté et en toute transparence.

Sur l'Iran, très franchement, les propos du président Ahmadinejad concernant Israël - avoir pensé un seul instant que l'on pouvait organiser une conférence sur l'Holocauste, totalement négationnisme et révisionniste -, sont profondément choquants et inacceptables.

Bien évidemment, je ne comparerai pas les deux pays.

Q - En Afghanistan, les troupes françaises sont engagées sur un théâtre très difficile et, d'ailleurs, le Quai d'Orsay communique très peu ces derniers temps concernant cette situation. Craignez-vous des répercussions dans le cadre de la campagne électorale ?

R - Non, ce n'est pas du tout cela. Le président de la République s'est parfaitement exprimé à l'occasion du dernier sommet de l'OTAN à Riga. La situation en Afghanistan est inquiétante mais il faut bien comprendre que le principal problème dans ce pays, c'est celui de la drogue.

Avec une augmentation récente de la production du pavot de 90 % dans ce pays, comment faire pour inciter un paysan afghan à cultiver autre chose que du pavot ? C'est cela le sujet numéro un.

En ce qui concerne les opérations militaires, comme vous le savez, nous avons la responsabilité du commandement de Kaboul, avec près de 1.100 hommes, et la question est de savoir si nous devons en ajouter d'autres.

Q - On a vu qu'une dépêche indiquait que Tony Blair appelait les pays de l'OTAN à envoyer plus de troupes en Afghanistan.

R - Nous avons répondu à ce propos. Nous avons le commandement de la région de Kaboul, c'est une chose, et nous avons répondu que nous pourrions être amené, par l'intermédiaire de nos forces militaires, à agir, au cas par cas.

Q - Ceci en conservant votre autonomie ?

R - En conservant totalement notre autonomie et si nous pensons, au cas par cas, que nous pouvons agir militairement, nous le ferons. Mais nous ne voulons pas être entraînés dans une augmentation massive de l'action militaire.

Q - Il ne peut donc pas y avoir plus de troupes françaises en Afghanistan ?

R - Aujourd'hui, ce n'est pas d'actualité.

Q - De manière plus générale, les troupes françaises sont engagées sur toute une série de terrains à l'extérieur. On a une situation en France qui n'existe pas dans d'autres pays anglo-saxons. Jusqu'à présent, ces engagements de troupes n'ont fait l'objet d'aucune discussion à l'Assemblée nationale !

R - Comme vous le savez, la France, et le président Chirac en particulier, est l'un des grands acteurs dans le monde du multilatéralisme. Récemment, j'ai entendu parler de troupes françaises en Côte d'Ivoire, il faut savoir que celles-ci sont déployées dans le cadre des Nations unies.

Q - N'est-il pas envisageable que la présence sur une longue durée comme cela, de troupes dans un pays...

R - S'il y a une guerre entre la France et un autre pays, cela passe par le Parlement. Là, je vous parle du multilatéralisme et des Nations unies et les choses se décident au Conseil de sécurité.

Q - Mais ma question, c'est le contrôle du parlement sur l'envoi de troupes à l'extérieur du pays ?

R - Je pense en effet que c'est nécessaire. Je pense que le président Balladur a tout à fait raison.

Q - Il est président de la Commission des Affaires étrangères et non pas de la République, n'est-ce pas ?

R - Oui, je parle de M. Balladur, avec lequel je me trouvais à l'instant. Il fera des propositions pour que le parlement puisse jouer un rôle de plus en plus important sur le plan diplomatique. Je crois qu'il est en effet nécessaire que le parlement ait un rôle supplémentaire.

Q - Sur les troupes françaises en Côte d'Ivoire, Brigitte Girardin a indiqué que plus rien ne s'opposait au retrait des troupes françaises. Est-ce qu'un calendrier est prévu ? Est-ce que ce retrait peut commencer avant l'échéance présidentielle ou pas ?

R - Je veux simplement rappeler que c'est au Conseil de sécurité des Nations unies de le décider.

Q - Il n'y a rien de décidé pour l'instant ? Elle a parlé un peu trop vite ? Monsieur le Ministre, vous ne pensez pas que votre réponse était un peu sèche ?

R - Comme vous le savez, il y a eu un accord passé, grâce au président Compaoré, entre le président Gbagbo et M. Soro - qui est aujourd'hui le principal chef des rébellions ivoiriennes -, avec l'approbation de l'opposition ivoirienne. Je voudrais ici faire la remarque suivante : c'est bien que ce soit les Africains qui règlent les problèmes de l'Afrique.

Maintenant, il faut passer à l'Union africaine et au Conseil de sécurité. En début de semaine prochaine, très certainement, au Conseil de sécurité des Nations unies où nous siégeons en qualité de membre permanent, parmi les cinq autres membres permanents, nous aurons à tenir compte de l'évolution de la situation et c'est dans le cadre du Conseil de sécurité des Nations unies que l'on parlera de l'avenir des troupes françaises. Pourquoi ? Parce que les troupes françaises sont présentes au nom des Nations unies.

Q - Qu'est que vous attendez de la conférence internationale convoquée le 10 mars à Bagdad pour tenter de ramener la paix en Irak ?

R - Nous y serons parce que nous avons toujours pensé qu'il était nécessaire qu'il y ait une conférence internationale associant les pays voisins pour assurer la stabilité de l'Irak. Aujourd'hui, l'Irak est dans une situation de chaos, d'une rare violence, avec 100 à 200 morts par jour. Il reste maintenant plusieurs questions...

Q - Une petite précision là-dessus, deuxième round de cette conférence, cela sera au niveau ministériel, la France sera représentée par son ministère des Affaires étrangères ou pas ? La question est-elle réglée ?

R - Pour l'instant, nous ne savons pas exactement quand aura lieu cette conférence. Nous pensons que ce sera au mois d'avril mais nous ne savons pas encore où : première question.

Deuxième question, la plus importante : que vont faire les Américains ? La question est de savoir quand, (à quel horizon, la force multinationale quittera l'Irak). En effet, cette conférence internationale est une des proposition du rapport Baker/Hamilton et je vois avec plaisir que les Américains ont dit qu'ils seraient autour de la table.

Troisième question : jusqu'à quel point M. Al-Maliki, le Premier ministre irakien, acceptera-t-il une politique inclusive, c'est-à-dire faire rentrer dans son gouvernement les différentes parties de la société civile, les différents partis politiques et les différentes parties religieuses ?

Il faudrait que tous les pays voisins jouent en toute transparence le jeu de la stabilité de l'Irak.

Q - Est-ce que vous voyez la main de Al-Qaida dans l'attentat qui a coûté la vie à quatre Français en Arabie saoudite ?

R - Je ne peux pas le dire au moment où je parle. Mais je peux vous dire qu'en accord avec les autorités saoudiennes et en travaillant tous les jours avec eux, nous allons aller le plus vite possible pour faire la lumière sur ce drame.

Q - Vous confirmez que la France a été avertie du risque de nouveaux attentats en Arabie saoudite ?

R - Non, je ne peux pas confirmer cela. Ce que je peux vous dire, c'est que cela ressemble véritablement à un attentat. Ce qui s'est passé est évidemment abominable, d'une lâcheté extrême. Mais nous ne laisserons pas cela impuni. En étroite collaboration avec les autorités saoudiennes, je peux vous assurer que nous sommes en permanence mobilisés sur ce dossier.

Q - Que veut dire "nous ne laisserons pas cela impuni" ?

R - Il faut faire la lumière très vite.

Q - Et punir les auteurs de cet attentat ?

R - Il faut d'abord les arrêter.

Q - Dernière question sur la situation de Français à l'étranger, avez-vous des nouvelles de cette Française enlevée en Ethiopie ? Savez-vous qui est derrière cet enlèvement ?

R - Non, il y a, en effet, parmi le groupe de Britanniques, une Française qui travaillait pour le gouvernement britannique. Nous sommes sans nouvelle d'elle et là aussi nous travaillons beaucoup avec les autorités britanniques, mais aussi avec les autorités locales, pour faire le point, heure par heure, sur ce sujet. Nous n'avons aucune information aujourd'hui.

Q - Vous ne savez pas qui est derrière cet enlèvement ?

R - Non.

(...)

Q - A propos d'Airbus, sur le rôle de l'Etat actionnaire, est-ce que dans cette affaire l'Etat français ne s'est pas montré déficient ou spectateur alors que l'Etat allemand, lui en revanche, a pesé largement sur les choix de restructuration ?

R : Il y a un nouveau pacte de gouvernance. Il y a surtout des industriels qui doivent être trouvés pour relancer la machine.

Q - Quand Nicolas Sarkozy explique qu'il fera ratifier un mini-traité constitutionnel européen par le Parlement, dès l'été 2007, cela est-il crédible ?

R - Pourquoi dites-vous que ce n'est pas crédible.

Q - Donc, il le fera ?

R - Qu'est-ce qui vous fait dire que ce n'est pas crédible. Cela n'a rien à voir avec la crédibilité. Je vous réponds oui. C'est un choix.

Q - Donc à l'été 2007, Nicolas Sarkozy une fois élu en mai, le Parlement élu en juin, dès la session extraordinaire...

R - C'est un sujet très important. Sur le dossier européen, nous voyons bien les différences qui sont, d'ailleurs, très intéressantes. J'en ai beaucoup parlé avec mes homologues. Aujourd'hui que voit-on ? On voit 18 pays qui ont pratiquement ratifié la Constitution ; on en voit deux, la France et les Pays-Bas, qui ont dit "non" ; les autres n'ont pas encore engagé la procédure de ratification.

Qu'est-ce qu'il faut faire ? Est-ce qu'il faut relancer la réalisation d'une énorme Constitution ? Dans ce cas, je vous le dis tout de suite, on n'y arrivera pas avant plusieurs années. Ou faut-il prendre les sujets de consensus que l'on connaît bien : le ministre des Affaires étrangères, la majorité qualifiée et puis, évidemment, le mandat de la présidence du Conseil européen à deux ans et demi-renouvelable une fois ? Je ne serais pas choqué de faire passer tout cela devant le Parlement.

(...).


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 mars 2007

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