Interview de Mme Dominique Voynet, sénatrice des Verts et candidate à l'élection présidentielle de 2007, sur les intentions de vote en sa faveur, les débats autour de l'écologie et des problèmes sociaux et sur l'offre publique de débat faite par les Verts à la gauche. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Dominique Voynet, sénatrice des Verts et candidate à l'élection présidentielle de 2007, sur les intentions de vote en sa faveur, les débats autour de l'écologie et des problèmes sociaux et sur l'offre publique de débat faite par les Verts à la gauche.

Personnalité, fonction : VOYNET Dominique, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Les Verts, sénatrice ; FRANCE. Candidate à l'élection présidentielle de 2007;

ti : Q-. N. Demorand : Aujourd'hui, 19 mars, s'achève le cycle de ces lundis spéciaux, "Les invités se mettent en quatre". F. Bayrou avait ouvert le bal, et c'est donc vous qui allez le clore... Ce soir, le Conseil constitutionnel publie la liste définitive des candidats à la présidentielle, vous avez déposé plus de 600 signatures, donc, c'est bon pour vous a priori. Les choses sérieuses vont sérieusement commencer. Encore un gros mois d'ici au premier tour. Elle est dure quand même cette présidentielle, non ?

R-. Elle est très dure, et la collecte des parrainages n'a pas été "un long fleuve tranquille". Pendant que les candidats des petits partis s'échinent à les réunir, les grands partis sont déjà sur le terrain des idées. Nous avons devant nous cinq semaines pour rattraper.

Q-. N. Demorand : Et comment expliquez-vous cette difficulté supplémentaire en 2007, pour vous ?

R-. Pas spécialement pour moi, pour tous les candidats, je crois.

Q-. N. Demorand : Mais pour vous, spécifiquement, là ?

R-. Ça a été finalement dans la dernière période un peu moins difficile. Apparemment, un certain nombre de maires a considéré que ce serait grave que l'??cologie politique ne soit pas présente, et nous avons eu une bonne surprise, beaucoup de signatures arrivaient directement au Conseil constitutionnel, de la part de gens qui n'avaient pas promis leur parrainage.

Q-. N. Demorand : Alors, on sait qu'il faut les manier avec précaution, mais les sondages vous créditent de 1 % - 1,5 %, enfin de très peu d'intentions de vote. Comment analysez-vous cela ?

R-. D'un côté, effectivement, des préoccupations très fortes sur le terrain de l'environnement, avec des projets d'incinérateurs partout, la menace de semi-OGM dans le Sud-Ouest, dans les jours qui viennent ; avec des déchets nucléaires qui s'accumulent, et un projet de nouvelle centrale nucléaire, avec des autoroutes dont la quantité à travers notre territoire s'est bizarrement multipliée...

Q-. N. Demorand : Donc, il y a du boulot pour les Verts !

R-. Donc, il y a du boulot ! Et, paradoxalement, effectivement, une vraie difficulté à passer à l'acte qu'on ressent partout. Des discours très courageux sur l'environnement, une vraie paralysie sans la décision publique, une vraie difficulté pour nos concitoyens à concilier leur aspiration à vivre mieux, et leur besoin de gagner leur vie.

Q-. N. Demorand : Mais est-ce l'écologie a triomphé, dans la mesure où elle est endossée aujourd'hui par tous les partis ou est-ce l'inverse ?

R-. Elle n'a pas triomphé. La réalité, c'est que plus on en parle, moins on fait. Mon travail, c'est de faire en sorte...

Q-. N. Demorand : Vraiment ?

R-. Eh oui ! Regardez concrètement. Dans la plupart des communes, on vous parle d'effet de serre et on va inaugurer quelques panneaux solaires sur le toit d'un gymnase, ou on va équiper une école d'équipements permettant de réduire les consommations énergétiques. Ce n'est pas du tout à la mesure des besoins. On a 17 millions de logements qui ont été construits sans aucune norme d'isolation, c'est un gisement d'emplois magnifique, et ce serait vraiment irresponsable de ne pas l'utiliser. Même chose pour les énergies renouvelables. En Allemagne, en Belgique, en Scandinavie, partout à travers le monde, on crée des emplois dans ce domaine, il n'y a qu'en France qu'on continue effectivement à développer des machines extrêmement coûteuses qui incarnent plutôt la fin d'une époque que la période qui vient.

Q-. N. Demorand : Et donc, vous ne croyez pas à toutes les déclarations d'intentions écologistes venues des différents partis, hors les Verts ?

R-. Je les prends comme un hommage, un hommage du vice à la vertu. Nous avons énormément travaillé pour convaincre que la crise écologique c'était sérieux, nous sommes aujourd'hui en responsabilité de dire : il ne suffit pas d'alerter, nous devons passer à l'acte, nous savons comment faire, la plupart des solutions existent déjà.

Q-. N. Demorand : Un dernier mot de contexte politique large. Est-ce qu'avec le recul, vous ne croyez pas que le Pacte écologique de N. Hulot a été un formidable trompe-l'oeil, qui a permis à un certain nombre de partis de prendre des engagements comme ça, et d'évacuer ensuite la question ?

R-. La bonne foi de N. Hulot n'est absolument pas en cause, et la solidité des propositions non plus. Mais c'est vrai que la plupart des partis ont considéré qu'ils seraient quittes avec une signature symbolique au bas du Pacte. Je suis là, dans cette campagne, pour les inciter, pour les obliger à prendre cette question au sérieux jusqu'à bout.

Q-. N. Demorand : Alors pour éclairer précisément le débat, j'aimerais que vous essayiez de décrire l'écologie que vous défendez. Qu'est-ce que l'écologie pour les Verts, parce qu'on a eu toute une palette de Verts ces dernières semaines dans la campagne, mais pour vous, précisément, c'est quoi ?

R-. Alors, une double ambition : montrer que l'écologie ça s'adresse à tous, et que ce n'est pas réservé effectivement à ceux qui ont les moyens de s'en préoccuper, nous ne sommes pas intéressés par une agriculture biologique qui serait réservée aux classes supérieures de la société, nous voulons que tous puissent manger sainement, le bio c'est pour tout le monde. Nous ne sommes pas intéressés non plus par des solutions qui conduiraient à supprimer des emplois ; nous voulons montrer que l'écologie c'est 500.000 emplois à créer dans les prochaines années, dans le domaine des renouvelables, je l'ai dit, de l'isolation des bâtiments, des transports de l'agriculture paysanne. L'avantage de ces emplois c'est qu'ils sont localisés de façon très homogène sur le territoire, qu'ils sont de différentes catégories de formation, et qu'ils s'adressent à tous.

Q-. N. Demorand : Donc, vous conjuguez l'écologie et des préoccupations sociales, politiques, économiques ? Vous montrez que les deux sont possibles ?

R-. Des écologistes qui se désintéresseraient des questions sociales n'auraient aucune chance d'être efficaces et ils susciteraient la colère.

Q-. N. Demorand : Oui, mais ils vont peut-être sans être élus ?

R-. Non, parce qu'ils susciteraient la colère, parce que ce sont les pauvres qui vivent partout dans les environnements les plus dégradés, parce que ce sont aussi ceux qui n'ont pas le choix qui sont amenés à consommer, parfois sans l'avoir choisi, des biens qui dégradent l'environnement. Si vous croyez qu'on fait exprès dans les quartiers dégradés d'acheter des vieilles voitures d'occasion qui polluent... Non, franchement ! Donc, moi je ne suis pas du tout pour une société à deux vitesses dans laquelle il y aurait le bio pour certains, et Leader Price pour tous les autres, les vieilles voitures polluantes dans les quartiers et les Prius pour ceux qui se donneraient bonne conscience, je souhaite que chacun puisse avoir accès effectivement à des meilleures conditions de vie.

Q-. N. Demorand : Pour continuer à explorer les idées que vous défendez, on peut dire que l'écologie que vous prônez est compatible avec le modèle de la croissance. Vous n'êtes pas pour la décroissance par exemple ?

R-. C'est une autre forme de croissance qui est en cause. Si on veut effectivement isoler 17 millions de logements, si on veut construire des réseaux de transports publics, mettre les camions ou plutôt le contenu des camions sur le rail, il faudra investir beaucoup, il faudra remplacer nos ampoules conventionnelles par des ampoules basse consommation, nous équiper d'appareils électroménagers de meilleure qualité, ça va demander pas mal d'investissements. Mais c'est vrai que le message global c'est quand même qu'on doit critiquer et sortir de la société du gaspillage frénétique de quelques centaines de millions de personnes à travers le monde, alors que 6 milliards d'être humains continuent effectivement à vivre dans des conditions extrêmement précaires. Il n'y aura pas de paix sur la planète si on ne répartit pas mieux les richesses et si on ne rémunère pas mieux et le travail et les ressources des pays du Sud.

Q-. N. Demorand : Là ou les mesures à prendre rapidement pour en enclencher le cercle vertueux ?

R-. D'abord arrêter les sottises. Quatre moratoires...

Q-. N. Demorand : Vaste programme !

R-. Oui, c'est le plus difficile ! Mais franchement, arrêter l'EPR, cette centrale nucléaire qu'on nous présente comme nouvelle et qui n'est qu'une sorte de vieille séquelle des centrales actuelles, arrêter de construire des incinérateurs, c'est la diminution du volume des déchets qu'il faut engager, arrêter les OGM. Dans quelques jours, il y a des gens qui sont en grève de la faim pour le dénoncer, dans quelques jours les agriculteurs sous la pression de leurs coopératives vont semer dans le Sud-Ouest des OGM en achetant des graines, des semences en Espagne en espérant commercialiser en Espagne, on n'a pas de cadre législatif en France, il faut vraiment réfléchir, on doit aussi je crois engager vraiment la mutation du système des transports vers des transports moins polluants.

Q-. N. Demorand : Sur le nucléaire, on fait quoi ? On sait que les "réserves fossiles" sont de fait épuisées à terme, donc on fait quoi ?

R-. Vous l'aurez noté, la préoccupation majeure en matière d'effet de serre, c'est dans le domaine des transports dépendant quasiment à 95% du pétrole. Donc si on veut s'occuper des réserves fossiles, on s'occupe d'abord du secteur des transports. Après, le nucléaire c'est pour de l'électricité, c'est à peu près 18 à 20 % des consommations des énergies primaires en France, donc c'est 1/5ème du problème qui nous est posé. C'est dommage que ça utilise 95 % du débat démocratique.

Q-. N. Demorand : Sur des questions comme l'euthanasie, qui ont été en débat et même en procès la semaine dernière, que disent les Verts sur des questions de société ?

R-. Nous défendons le droit effectivement de choisir la fin de vie et d'interrompre la vie quand la personne en fait la demande. Cela dit, dans l'écrasante majorité des cas, quand on soigne la douleur, quand on soigne l'angoisse, quand on accompagne la personne jusqu'à la fin de sa vie, il n'y a pas de demande d'euthanasie. Ce sont donc des cas tout à fait exceptionnels. La loi qui a été votée l'année dernière dite loi V. Humbert n'a pas réglé le problème. Elle ne protège ni les familles, ni les médecins. Elle laisse les personnes en face d'une grande situation de solitude et de souffrance.

Q-. N. Demorand : F. Bayrou propose un ministère des questions de société. Il y en a eu d'autres...

R-. Non, il y a des questions de société dans tous les ministères. Une interpellation citoyenne, une préoccupation du long terme, une volonté de ne pas servir les intérêts des groupes de pression, des lobbies et du profit à court terme, ça doit être dans tous les ministères, à chaque instant et dans toutes les collectivités locales.

Q-. N. Demorand : La Cour de cassation, la semaine dernière, a dit "non", définitivement "non", sur le mariage homosexuel célébré par le Vert N. Mamère. Votre réaction, et je dirais votre désir, puisque la Cour de cassation dit que ce n'est pas à la justice de se saisir de ces questions-là, c'est aux politiques. Donc...

R-. C'est vrai, c'est aux politiques de le faire. Je pense que les politiques doivent mettre en accord effectivement le droit avec les usages de la société. Des centaines de milliers de personnes vivent en couple homosexuel, avec des enfants - enfin, ce n'est pas des centaines de milliers, des dizaines de milliers. La liberté de se marier elle doit être garantie, ça existe dans d'autres pays européens, sans que la société n'ait été percutée et n'ait volé en éclats.

Q-. H. Jouan : Hier, vous avez proposé à la gauche un projet commun, vous avez lancé une offre publique de débat. C'est quoi l'idée ? De reconstituer une gauche plurielle ?

R-. De façon manifeste, on a perdu du temps. Depuis 2002. La gauche ne s'est interrogée ni sur les causes de son échec en 2002, ni sur les conditions qui lui permettraient de ne pas décevoir à nouveau. Je souhaite que ce débat ait lieu avant l'élection. Je souhaite que les uns et les autres disent qu'ils sont prêts à gouverner, sur quelle base, et ce qui est important pour eux. Pour moi, trois choses peuvent être débattues de façon urgente : les conditions permettant de faire face au défi écologique, les conditions permettant d'éradiquer la pauvreté - ce n'est pas normal que dans un pays aussi riche on continue à avoir autant de pauvres, autant de gens qui se découragent, qui se désespèrent, qui souffrent de discriminations. Et puis, troisième chose, les conditions pour moderniser la vie démocratique. S. Royal a avancé hier l'idée d'une VIème République. Il est plus que temps. Cela dit, j'ai bien noté qu'elle ne remettait pas en cause l'élection du président de la République au suffrage universel, ni l'inversion du calendrier électoral qui a accentué les défauts de la Vème République au lieu d'avancer vers la VIème République ni, pour ce qui concerne la décentralisation, la multiplication des structures. Moi, je suis pour la fusion progressive des régions et des départements, pour permettre d'être plus clairs et plus lisibles aussi pour l'Europe.

Q-. H. Jouan : Mais du coup, ce n'est pas un peu tard, là, à cinq semaines du premier tour, pour se réunir et dire qu'est-ce qu'on peut faire ensemble ? Pourquoi ne pas attendre, maintenant, l'élection de la future présidente ou du futur président ?

R-. Pendant des mois, le Parti socialiste a cherché à criminaliser ses partenaires potentiels en leur disant : si vous maintenez une candidature aux présidentielles, cela va nous rendre les choses difficiles pour le deuxième tour. Franchement, pour gagner, il faut aussi rassembler son camp. Au premier tour, effectivement, je ferai en sorte qu'il y ait le maximum d'écologie dans le pot commun, au deuxième tour, je ferai tout ce qu'il faut pour que la gauche gagne.

Q-. N. Demorand : Et F. Bayrou, vous le mettez où dans cette table ronde-là ?

R-. A droite.

Q-. N. Demorand : A droite ?

R-. Je le mets à droite, mais oui. Trente ans d'engagement à droite, une relative indépendance ces derniers mois. En matière de société, on peut discuter, en matière européenne aussi, bien sûr ; en matière économique, ses propositions sont furieusement classiques.

Q-. N. Demorand : Et quand D. Cohn-Bendit lance un appel à F. Bayrou pour lui dire : "Rejoins- nous, François, tu as fait une partie du chemin, ne reste pas au milieu du gué, viens, faisons une coalition à l'européenne, avec les Verts, les socialistes, et donc l'UDF nouvelle manière."

R-. Vous aurez noté que la question se posait à F. Bayrou pour savoir s'il était prêt à franchir le Rubicond et à rejoindre effectivement le camp progressiste, D. Cohn- Bendit est très influencé par son expérience européenne où il arrive effectivement que sociaux-démocrates, chrétiens démocraties et écologistes aient à réunir leurs forces pour faire face aux nationalismes, aux extrémistes, notamment issus de pays nouvellement adhérents, dans lesquels le marché prime toute autre considération.

Q-. N. Demorand : Et pourquoi pas en France, alors ?

R-. Parce que la situation n'est pas la même et que nous avons un mode de scrutin qui exclue qu'on puisse laisser au seul hasard le soin de construire ou de déconstruire des coalitions. Au soir du premier tour, il faudra dire clairement où on est.

Q-. N. Demorand : Quelle définition vous faites, vous, de l'identité nationale dont on parle beaucoup en ce moment ?

R-. L'identité nationale a évolué au fil du temps. Elle s'est enrichie de tous les apports successifs. Je ne crois pas qu'il soit acceptable, effectivement, de chercher à définir plus précisément, parce qu'elle bouge tous les jours, sous l'influence des arts, de la culture, de la gastronomie, des réflexions des poètes, des écrivains, des scientifiques issus d'autres pays et qui sont avec nous, à notre grand plaisir et à notre grande chance.

Q-. N. Demorand : L'identité nationale est-elle, en France, d'après vous ?

R-. Mais non, elle bouge tous les jours. Elle a toujours été en crise, elle s'est toujours renouvelée. Quand elle est figée, elle fait peur.

Q-. H. Jouan : Une question. Sur les réactions à l'arrestation de C. Battisti, vous pensez que le ministre de l'Intérieur et candidat à la présidentielle a instrumentalisé cette arrestation ?

R-. Je le pense fortement et je vous en reparle dans la revue de presse.


Source:premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 19 mars 2007

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