Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF et candidat à l'élection présidentielle, dans "Le Figaro" du 28 mars 2007, sur les thèmes de l'identité nationale, de l'immigration, de l'adoption d'enfants par des couples homosexuels et de l'emploi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF et candidat à l'élection présidentielle, dans "Le Figaro" du 28 mars 2007, sur les thèmes de l'identité nationale, de l'immigration, de l'adoption d'enfants par des couples homosexuels et de l'emploi.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF, président ; FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle de 2007

ti : LE FIGARO. - Le thème de l'identité nationale s'impose dans la campagne. Quelle est votre position ?

François BAYROU. - Dans l'Histoire de France, on n'a jamais cédé à l'exaltation de la nation, y compris le général de Gaulle. Je ne participerai pas à cette course-poursuite dans laquelle sont lancés Le Pen, Royal et Sarkozy.

LE FIGARO. - Êtes-vous d'accord avec Ségolène Royal qui veut que les Français mettent le drapeau tricolore à leur fenêtre le 14 Juillet ?

François BAYROU. - Jamais en France il n'y a eu cette obsession du drapeau. Cela, c'est la culture américaine. Ce n'est pas l'État qui doit régir le lien entre le citoyen et la nation. Quand l'État se mêle de la nation, il y a quelque chose de pernicieux. C'est comme si on voulait régir les liens que l'on doit avoir avec sa mère. Chacun honore ou aime sa mère comme il l'entend, chacun aime sa patrie comme il l'entend. Cela fait partie de la liberté.

LE FIGARO. - Est-ce choquant de dire qu'il faut chanter La Marseillaise ?

François BAYROU. - Ce qui est étonnant, c'est d'en faire un événement ! Dans nos meetings, nous chantons La Marseillaise tous les soirs, avec affection, et sans affectation. Quand on en fait un argument de communication, il y a quelque chose qui ne va pas.

LE FIGARO. - Pourquoi vous indigner quand Sarkozy propose un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale ?

François BAYROU. - Quand on met dans la même phrase immigration et identité nationale, on dit quelque chose de très précis pour exciter l'inquiétude d'une partie de la population sur le thème « mon identité est menacée ». Jouer sur cette peur, c'est rendre plus difficile l'intégration.

LE FIGARO. - Les Français n'ont-ils pas le sentiment que quelque chose se défait qui touche à la nation ?

François BAYROU. - La France est plus forte que ces candidats ne le disent. Ce n'est pas la nation qui est le problème. Mais la nation a des problèmes, chômage, éducation, culture, exclusion. Traitons ces problèmes qui n'ont jamais été réglés parce que l'antagonisme UMP-PS perpétuel a empêché même qu'on les pose. La France, c'est un peuple heureux d'être Français. Même dans la plus lointaine banlieue, on est heureux d'être Français, on est républicain, on croit à la devise Liberté, Égalité, Fraternité et aux valeurs qu'elle porte.

LE FIGARO. - Sur l'immigration, il y a tout de même des inquiétudes qui s'expriment...

François BAYROU. - Bien sûr, ces mouvements d'inquiétude et même de rejet existent. Faut-il pour autant les cultiver ? Se servir de ces sentiments dans la perspective de succès électoraux, c'est éthiquement critiquable et terriblement dangereux. Une partie de la population, 15 à 20 %, est en situation de tension forte sur ces sujets. Il y a désormais pléthore de candidats pour attiser les tensions. Moi je préfère être celui qui rassure et apaise les tensions pour que les Français avancent ensemble.

LE FIGARO. - Sur ce sujet, que proposez-vous ?

François BAYROU. - Il faut une action de régulation et de protection des frontières, une action européenne parce que nous sommes dans le système Schengen. Mais attention : on ne maîtrisera jamais les déplacements de population si on ne résout pas les problèmes de pauvreté des pays d'origine. L'urgence de l'urgence, c'est le développement. Je suis pour la protection de l'économie africaine, pour une préférence communautaire africaine et pour un plan Marshall. L'Europe a les moyens d'y contribuer.

LE FIGARO. - Et le regroupement familial...

François BAYROU. - Le regroupement familial a été restreint. Beaucoup. A-t-on obtenu les résultats promis ? Appliquons les lois avant de les changer. Évaluons-les, ne faisons pas de la communication à travers les lois. Sarkozy a fait trois lois sur l'immigration. N'aurait-il pas valu en faire une seule, juste et ferme, bien pensée. Qu'est-ce que ça a changé ? Y a-t-il beaucoup moins de sans-papiers en France ? Je n'en ai pas l'impression.

LE FIGARO. - Faut-il régulariser les sans-papiers ?

François BAYROU. - Il ne faut pas de régularisation massive, automatique. Ce serait un appel d'air. Je suis pour une politique de régularisation au cas par cas, réaliste, sérieuse. Pour une politique ferme et compréhensive.

LE FIGARO. - Êtes-vous d'accord avec Benoît XVI qui souhaite une référence aux racines chrétiennes de l'Europe dans les futurs traités ?

François BAYROU. - Le Pape prend ses responsabilités en tant que pape, et moi, modestement, en tant que citoyen. Il n'y a pas de référence aux racines chrétiennes dans la Constitution française, ça n'empêche pas la France d'être ce qu'elle est dans son histoire. Je pense qu'on ne mélange pas la religion et la loi. Dans l'ordre de la foi, je suis un catholique pratiquant et je l'assume. Par ailleurs, il y a l'ordre de la société, et dans la société, je suis un laïque. Je ne veux pas que la loi traite de la religion. Je ne mélange pas la foi et la loi. Comme le dit l'Évangile, il faut « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

LE FIGARO. - Vous êtes pour l'adoption par les couples homosexuels et contre le mariage gay. N'est-ce pas paradoxal ?

François BAYROU. - Soyons compréhensifs et pas réactionnaires. Quand un enfant est élevé par un couple homosexuel, il n'a de lien juridique qu'avec un seul parent. Qu'arrive-t-il si ce parent meurt ? Je pense qu'il faut reconnaître un lien, non pas de filiation, mais d'éducation vis-à-vis de l'autre parent. C'est possible par le biais de « l'adoption simple » qu'il faudra peut-être adapter. Et je n'ai pas l'impression de secouer les piliers de la société en disant cela. Je ne suis pas favorable au mariage gay, mais plutôt à une union civile qui porte des droits équivalents, notamment de succession.

LE FIGARO. - Certains économistes sont sceptiques sur l'efficacité de votre proposition de créer deux emplois sans charge pendant cinq ans.

François BAYROU. - Chaque fois que l'on propose une idée nouvelle, des experts disent que ça ne sert à rien. Leur logique, c'est de ne jamais rien changer. Osez dire aux artisans, aux commerçants, aux chefs d'entreprise que ça ne sert à rien... Vous entendrez leur réponse. C'est une mesure qui pour des centaines de milliers d'entreprises change tout, et qui s'adresse pas seulement aux emplois bas de gamme mais à tous les emplois. Cette mesure sera évaluée au bout de deux ans. On verra qui a raison, des experts ou de la réalité.

LE FIGARO. - Le droit du travail est-il, selon vous, un frein à l'emploi ?

François BAYROU. - Le droit du travail, ce doit être l'affaire des partenaires sociaux, branche par branche. Il ne faut pas une chaussure à pointure unique, parce que les pieds ne sont pas à taille unique. Le contrat de travail classique, ce devrait être le CDI avec une période d'essai suffisante, de l'ordre de deux fois trois mois.

LE FIGARO. - Votre proposition de « small business act » se heurte à l'opposition de la Commission européenne.

François BAYROU. - Le gouvernement français doit se battre pour ce dispositif, qui existe aux États-Unis depuis cinquante-quatre ans. L'Europe ne doit pas se résumer au culte de la concurrence.

LE FIGARO. - Faut-il aller au bout de la fusion Suez-Gaz de France ?

François BAYROU. - Je ne suis pas pour la privatisation de Gaz de France. Quand on voit, en Espagne, l'immense combat autour de l'énergie, avec les risques qui existent dans le secteur du gaz, on voit bien que c'est un secteur où l'État n'a pas à replier son drapeau. À l'origine, j'étais favorable à un rapprochement avec EDF. Mais aujourd'hui, il y a beaucoup de réticences dans les deux entreprises. Est-ce encore possible ?

LE FIGARO. - Êtes-vous favorable au projet EPR, le réacteur nucléaire de troisième génération ?

François BAYROU. - Le débat n'a pas eu lieu comme il aurait dû. Cela mérite qu'on regarde si l'EPR est un vrai progrès ou pas. Il faudra conduire le débat à son terme sans tarder.

LE FIGARO. - Faut-il interdire les OGM ?

François BAYROU. - Je suis pour un moratoire. Ce qui est frappant, c'est l'absence de parole scientifique sur cette question qui mérite un grand débat. Il faut se tourner vers l'Académie des sciences, vers des experts pharmacologiques, pour que l'Assemblée puisse s'exprimer.


Propos recueillis par Alexis Brézet, Philippe Goulliaud et Guillaume Tabard.


Source http://www.bayrou.fr, le 28 mars 2007

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