Déclaration de M. François Fillon, Premier ministre, sur ses goûts littéraires, l'édition et la librairie indépendante face au numérique, et la mission "Livre 2010", Paris le 26 octobre 2007. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Fillon, Premier ministre, sur ses goûts littéraires, l'édition et la librairie indépendante face au numérique, et la mission "Livre 2010", Paris le 26 octobre 2007.

Personnalité, fonction : FILLON François.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Réception des romanciers de la rentrée littéraire à Paris le 26 octobre 2007

ti : Mesdames et Messieurs,


Je voudrais d'abord vous faire un aveu : je n'ai lu aucun des livres de la rentrée littéraire !

Mais c'est la première fois depuis des années, et je préfère devant vous le reconnaître avec simplicité : entre les livres et la charge du Gouvernement, j'ai dû faire un choix.

Vous savez que parmi les hommes politiques français, il est de tradition de se prétendre connaisseur, familier des textes : je ne m'y risquerai pas, et c'est en Premier ministre, non en lecteur, que je m'adresserai brièvement à vous.

Je ne développerai pas non plus - si séduisante soit-elle - la parenté entre homme politique et homme de lettres. S'il est vrai que nous produisons tous des textes ; que nous passons nos vies à les corriger et à les réviser ; que nous partageons la même envie de défier le réel avec notre part d'imaginaire et d'idéaux, nous sommes, les uns et les autres, suffisamment attachés à nos vocations respectives pour ne pas vouloir les confondre : vous, à la liberté de créer, moi, à l'efficacité qu'exige l'organisation de la Cité.

Alors pourquoi, est-ce que j'ai voulu vous rencontrer ?

D'abord parce qu'on m'a dit que, pour le Premier ministre, recevoir les auteurs français à l'occasion de la rentrée littéraire, ce n'était pas un rituel. C'est donc un événement nouveau, et, je le pense, utile. C'est ensuite une façon de montrer combien l'édition française est vivante. Mais j'ai surtout voulu cette rencontre, parce que je crois qu'une même réflexion sur l'avenir du livre nous occupe. Et j'ai voulu qu'elle soit la plus large possible, parce que le livre concentre une grande diversité d'enjeux culturels et professionnels.

Ecrivains de la rentrée, collaborateurs des maisons d'édition, président et délégués du syndicat national : personne, me semble-t-il - en tout cas, je l'espère - n'a été oublié. Il ne manque ici que les représentants des lecteurs - et encore : je sais que vous communiez tous dans ce vice impuni !

Parmi tous les auteurs, il a bien fallu faire un choix : j'ai fait celui des romanciers, parce que je crois qu'après la vogue de l'autobiographie, de la biographie, de l'essai historique, le retour en force de la fiction romanesque est aussi celui de la créativité, de l'enthousiasme et du vertige.

Par votre nombre, par la variété de vos ouvrages, vous représentez une particularité de la production littéraire : romans intimes, historiques, fantastiques, psychologiques, d'aventure ou de formation, elle accepte une diversité incroyable, que l'extension géographique de la francophonie accroît encore.

Elle accueille tous les talents. Elle ignore la saturation. Le seul défi reste d'en convaincre le lecteur ! On imprime parfois trop d'exemplaires, mais on n'édite jamais trop d'auteurs, jamais trop de textes. Plus qu'un artisanat, plus qu'une industrie, l'édition est une activité à part qui renouvelle et qui augmente la richesse de notre culture. Or, nous ne serons jamais trop riches sur le plan culturel.

Si je parle ici de culture, c'est au sens le plus fort, et parce que je crois toujours, en France, à la prédominance d'une civilisation de l'écrit. On entend souvent dire que nous sommes passés à une culture de l'image. C'est exact. Mais l'image peut elle rivaliser avec le texte pour amener l'esprit à se construire et les sens à s'épanouir ?

Dans notre monde, l'image est partout.

Colorée, rapide, insistante, elle nous bombarde, elle nous séduit parfois même elle nous agresse. Mais est-ce qu'elle nous touche aussi intimement qu'un texte qu'on déchiffre dans un silence intérieur ? Est-ce qu'elle nous bouscule aussi profondément ?

Eh bien, je crois sincèrement que non. Quand l'image, immédiate, se donne, le texte, lui, doit se prendre. Le vrai lecteur, c'est celui qui gagne progressivement sa lecture. Le bon livre, c'est celui qui résiste à cette avancée, qui se dérobe, qui réclame un nouveau regard, qui s'apprivoise et qui, au fil de ce travail, modèle en retour nos manières de penser, de sentir et de vivre.

J'avais dis que je ne parlerai pas de mes textes préférés. Je vais quand même en dire un mot.

Quand j'avais 15 ans, j'ai entamé la lecture des "Mémoires d'outre-tombe", en me cachant d'ailleurs, parce que j'étais dans un collège où c'était interdit. A la première page, j'ai comme ressenti un souffle froid le long de ma nuque. J'ai le souvenir, quelques années plus tard, d'avoir dévoré l'oeuvre de Stephan Zweig. Je suis même tombé littéralement amoureux de "Marie Stuart".

Dans "Le monde d'hier", j'ai vu, l'Autriche d'avant la catastrophe. Et le livre m'en a plus appris sur la fragilité des sociétés que n'importe quel traité de philosophie politique.

"Les bienveillantes" de Jonathan Littell m'ont bouleversé. Et je n'ai pas participé à la polémique. Je n'y ai vu aucune banalisation de la monstruosité, bien au contraire... D'ailleurs la scène pour moi la plus violente, la plus insupportable, peut-être la plus significative de la réalité de la Shoah, ce n'est pas la description des chambres à gaz, ce n'est pas la description des massacres en Pologne ou dans les autres pays d'Europe orientale, c'est une scène quotidienne dans la vie des responsables du camps d'Auschwitz. Quand le commandant du camps d'Auschwitz, organise une soirée et que son fils qui a le même âge que le mien, c'est-à-dire 6 ou 7 ans, entre dans la pièce superbement habillé, avec un joli blouson et des jolies bottes, et qu'un SS lui fait des compliments sur sa tenue, et qu'il répond, "Oui, mon papa m'apporte chaque jour des vêtements du camp". Je trouve que cette scène est en soi tellement insupportable qu'elle décrit l'horreur comme aucune image ne pouvait le faire.

Oui, je crois que c'est sur le texte que repose toujours notre culture. Et sous la forme d'un petit volume in-12° [in-douze], ce sont nos sensibilités, nos héritages, nos tournures de pensée, nos préférences les plus subtiles que l'édition française nous glisse dans la poche.

La mission "Livre 2010" qui vient de s'achever a posé au sujet de l'avenir du livre et de cette culture des questions pressantes. Allons nous vers la dématérialisation des supports ?


Assistons-nous à une convergence de l'édition avec d'autres industries culturelles - celles de la musique, du cinéma ?
Sous ces interrogations, des inquiétudes légitimes apparaissent : aux yeux des plus méfiants, c'est la menace du "livre jetable" qui se dessine, avec une production de plus en plus formatée, dont la durée de vie décroît, et qui ne laisse à l'écrivain qu'une alternative : produire des best sellers que les scénaristes de cinéma attendent, ou devenir un auteur de niche pour quelques initiés.

A ce jour, les réponses de la mission "Livre 2010" paraissent plutôt rassurantes. La dématérialisation progressive ne tue pas la littérature. Il est même tout à fait probable qu'un progrès général de la lecture profite demain aussi bien au livre qu'aux supports électroniques.

L'explosion du nombre des points de vente le confirme : le livre qu'on disait condamné est aujourd'hui partout, dans les supermarchés, dans les kiosques des gares, dans les stations service ; et en soi, c'est une excellente chose. Le livre perd sans doute son exclusivité au sein des pratiques de lecture, mais rien n'annonce sa mort, au contraire.

A ses côtés, l'Internet apparaît comme un support de création, de réinvention et de diffusion dont les utilisateurs, en France, se comptent déjà par millions.

L'autre bonne nouvelle, c'est que le modèle économique de l'édition française survit à ces évolutions. Je saisis d'ailleurs cette occasion pour saluer sans réserve le travail des éditeurs présents.

En distinguant et en épaulant le talent de tel ou tel auteur, ils posent pour nous les repères du paysage littéraire commun. En engageant l'avenir financier de leur maison sur ce choix, ils prennent aussi un risque important ; risque d'autant plus méritoire qu'ils dépendent peu, très peu des financements publics. La préservation de leur indépendance est un succès remarquable et précieux.

Mieux, le nombre des maisons qui participent à la rentrée littéraire augmente. Je sais que cette réussite ne repose pas, comme on l'entend souvent un peu naïvement, sur des "paris", ou sur des "coups de coeur" - en tout cas pas seulement -, mais sur un travail de fond, et sur une connaissance très fine de leur domaine et je veux leur en rendre hommage.

Deux points délicats réclament cependant notre attention.

Le premier, Christine, concerne la librairie indépendante. Au coeur des villes, les petits libraires effectuent un travail irremplaçable de passeurs, de conseillers.

Ils écoutent le lecteur, ils relaient, ils éduquent sa curiosité. Aujourd'hui, chacun le sait la concurrence des grandes surfaces du livre, la faiblesse des marges et le coût élevé de l'immobilier les étouffent. Ils méritent notre soutien, Christine m'a fait des propositions dans ce domaine, ils l'obtiendront.

La seconde inquiétude réside dans le passage du livre à la phase numérique, et dans les risques de piratage qu'elle comporte.

A l'heure où la balance française se trouve en excédent global pour la cession des droits littéraires, hors monde anglo-saxon, la diffusion clandestine de textes ou de traductions doit être efficacement punie, leur diffusion légale précisément encadrée et protégée. Je pense naturellement à la question très délicate des bibliothèques en ligne.

Ces sujets sont connus du Gouvernement, qui les prend très au sérieux. La mission sur la piraterie numérique qui été confiée à Denis Olivennes ne concerne pas explicitement la littérature ; mais il est néanmoins certain que les bénéfices de son action s'étendront au livre.


Mesdames et messieurs,

Je veux vous dire qu'avec Christine, nous avons plaisir à recevoir des hommes et des femmes qui ont mené jusqu'au succès, c'est-à-dire jusqu'aux mains des lecteurs, l'aventure d'écrire. Je sais la part d'énergie et de souffrance parfois, qui traverse l'acte d'écriture.

Notre rencontre amorce l'ouverture de la saison des prix littéraires, avec le Grand prix du roman de l'Académie française, qui vient d'être décerné.

Vous le savez, les observateurs aiment agacer jurys et récipiendaires, en excitant contre eux de petits soupçons. On sait bien que de grands auteurs n'ont jamais été récompensés. On sait aussi que certaines oeuvres, parmi les plus couronnées, ont sombré dans l'oubli.

Est-ce que les prix littéraires ont perdu leur valeur pour autant ? Non, de toute évidence. Avec leur part de folklore avec leur part de convention, les prix conservent un sens en France. Ils honorent une profession qui reçoit déjà l'hommage de chaque lecteur, pris un à un, mais qui a aussi besoin de reconnaissance publique et médiatique.

Ils amènent parfois le lecteur à des textes, à des voix, à des univers que son habitude ne fréquentait pas. Faut-il - sans distinguer aucun nom en particulier - rappeler que plusieurs prix sont allés récemment à des ouvrages épais, réputés difficiles ? La faveur du public les a accompagnés, c'est déjà un beau résultat.

Les prix encouragent et récompensent un travail lent, un travail solitaire, un travail ardu. Tous les prix. Même les plus modestes. J'ai envie de dire peut-être surtout les plus modestes !

Ce sont eux qui donnent un rythme et une vie à la production littéraire la plus discrète, celle des maisons d'édition artisanales, celle des provinces, celle des cercles locaux.

En France, le ministère de la Culture et de la Communication soutient plus de 300 manifestations nationales et régionales consacrées au livre.

Eh bien moi j'aime notre pays où l'on aime encore jusqu'au plus modeste écrivain.

J'aime notre pays où l'on est encore sensible à la force des mots, aux mots qui nous servent, qui nous animent, qui nous échappent, qui nous dépassent parfois ; ces mots en tout cas qui nous surprennent toujours par leur pouvoir.

Nous resterons, mesdames et messieurs, bien vivants tant que ce pouvoir continuera d'enrichir et de bouleverser nos âmes.


Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 29 octobre 2007

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