Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 19 décembre 2007, sur les négociations à Bruxelles sur les quotas de pêche, les arrachages de plants de vigne, sur le projet de loi sur les ogm. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 19 décembre 2007, sur les négociations à Bruxelles sur les quotas de pêche, les arrachages de plants de vigne, sur le projet de loi sur les ogm.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, BARBIER Christophe.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti : C. Barbier.- Avant de parler Europe, un mot sur la libération de trois otages en Colombie. Vous avez géré le dossier I. Betancourt quand vous étiez ministres des Affaires étrangères. Sa libération vous semble-t-elle désormais proche ?

R.- Franchement, je crois qu'il faut être très prudent. C'est une formidable nouvelle que la libération de ces trois otages, dont la compagne la plus proche d'I. Betancourt. C'est un bon signal puisqu'on se rapproche d'elle, si je puis dire, dans les efforts qui sont faits par les FARC. Mais je pense qu'il y a encore beaucoup d'efforts à faire et, comme vous le savez, ce sont des affaires qui doivent se traiter, pour être efficacement menées, avec de la discrétion. Vous savez aussi la détermination de N. Sarkozy, qui s'est engagé personnellement dans beaucoup de ces négociations, avec un certain nombre de chefs d'Etat pour parvenir à la libération d'I. Betancourt et d'autres de ses compagnons de capture. En tout cas, c'est un espoir nouveau. Je pense à ses enfants, à sa mère, à sa soeur, à tous ses proches, à tous ceux qui, comme moi, plus modestement, ont eu à connaître cette famille formidable, et cette femme formidable. Je l'avais rencontrée quelques semaines avant qu'elle ne soit enlevée, à Bruxelles, et je trouve que c'est une femme qui fait honneur, si je puis dire, à la politique et à l'engagement.

Q.- Vous êtes à Bruxelles, vous n'avez pas dormi de la nuit, mais un accord est intervenu il y a quelques dizaines de minutes sur les quotas de pêche. Est-ce un bon accord pour les pêcheurs français ?

R.- C'est un accord difficile parce que, comme depuis plusieurs années, parce que les scientifiques et la Commission observent qu'il y a des ressources halieutiques qui diminuent, des espèces de poissons qui sont plus rares. Les autorisations, l'effort de pêche est ralenti, ou lui aussi diminué. Donc, derrière ces décisions bruxelloises que nous prenons ensemble, il y a des hommes et des femmes qui ont des inquiétudes économiques. Je viens de rencontrer les marins pêcheurs qui représentent les différentes pêcheries, ici, à Bruxelles, qui ont suivi ces négociations pendant toute la nuit, comme je le ai conduites avec mes collègues, et qui sont inquiets, parce que c'est moins d'autorisations, donc moins de travail, des contraintes supplémentaires. Et néanmoins, je veux dire que ces marins pêcheurs sont des gens responsables, qu'ils sont favorables à une pêche durable, que nous devons les aider. Cela justifie d'autant plus le "Plan pour une pêche durable" que je suis en train de travailler, de bâtir avec mes collègues du Gouvernement, avec le Premier ministre, dans le prolongement direct de qu'a décidé le chef de l'Etat au Guilvinec. Ce sera un plan que nous présenterons en début d'année prochaine, avec plusieurs aspects : l'économie, dont nous venons de parler, et aussi l'écologie, avec des bateaux qui consommeront moins de gasoil ou qui consommeront autre chose, par exemple, des huiles végétales ; la question de la sécurité. Nous parlons, là, du métier le plus dangereux de France, il y a un mort pour 1.000 marins ; il y a 10 % d'accidents du travail chaque année. Encore cette semaine, il y a eu un drame en Méditerranée. Donc, ce métier qui est à la fois dangereux et qui est essentiel pour l'alimentation, pour l'activité des côtes françaises et du littoral, mérite d'être soutenu et c'est l'objet de ce plan que nous allons présenter dans quelques semaines.

Q.-
ercredi 19 décembre 2007t, le 19 décembre 2007On va revenir sur ce plan. Côté pêche, avec cet accord qui vient d'intervenir, par exemple, sur le cabillaud, on va être mangés à quelle sauce, si j'ose dire : moins 9 %, moins 10, moins 18 ?

R.- Non, la Commission proposait moins 25 %, en Mer celtique, pour la pêche au cabillaud, et finalement, j'ai obtenu qu'on ramène cette diminution à moins 9 %, avec un rendez-vous dans quelques mois, parce que nous avons pu faire valoir une étude scientifique, sérieuse, de l'IFREMER, que tout le monde respecte, qui démontre que, sur une classe d'âge de cabillaud en 2006 -je rentre dans les détails techniques - il y avait une reconstitution du stock, donc, à nouveau une capacité de pêcher correctement. Nous nous appuyons sur des études.

Q.- La France a été pointée du doigt sur le thon rouge. Les pêcheurs français cachent-ils des pêches, fraudent-ils ? Greenpeace parle de 850 tonnes de thon rouge cachées. Avez-vous l'impression que le système de contrôle français facilite les fraudes ?

R.- Nous sommes très rigoureux sur le contrôle. J'ai demandé qu'on les augmente, et d'ailleurs pas seulement pour les pêcheurs français parce qu'ils ont droit à être traités normalement mais aussi équitablement, et je voudrais que ces contrôles soient de la même manière menés pour tous les autres pêcheurs d'Europe et même de la Méditerranée qui ne sont pas tous dans l'Union européenne. Et je n'oublie pas aussi des pêches illégales, de véritables bateaux gangsters, par exemple, qui pillent des ressources halieutiques près d'autres côtes françaises, mais un peu plus lointaines - je pense à l'Océan indien, à côté de La Réunion. Oui, les contrôles se font, ceux qui ne respectent pas la règle du jeu doivent s'attendre à être sanctionnés, il y a même des poursuites judiciaires qui sont en cours actuellement contre certains bateaux en Méditerranée. Je veux de la transparence, et donc ce sera le cas. Et la règle pour l'attitude de notre pays : la transparence. Mais nous allons aussi nous appuyer sur de plus en plus d'études scientifiques, qui peuvent montrer dans certains cas que, après avoir été fermées à la pêche, certaines ressources se constituent, se reconstituent. Par exemple, c'est le cas, je l'espère, de l'anchois dans le Golfe de Gascogne, pour le 1er juillet prochain.

Q.- Justement, la bonne méthode n'est-elle pas la méthode recommandée par certains écologistes, c'est-à-dire on arrête complètement la pêche pendant un certain nombre d'années pour que se reconstituent tous les stocks ?

R.- Oui, on peut faire cette mesure brutale, elle a d'ailleurs été utilisée, je viens de parler de l'anchois qui est interdit à la pêche dans le Golfe de Gascogne depuis trois ans. Je vous rappelle, peut-être ne le savez-vous pas, qu'un anchois vit trois ans en moyenne, donc le stock se reconstitue. Je pense qu'il est reconstitué et qu'on pourrait espérer une réouverture, même maintenant, en tout cas, le 1ER juillet prochain. Il y a, selon l'analyse qu'on fait des stocks aussi, la possibilité d'étaler plus progressivement, sur quelques années. Parce que, n'oubliez que derrière ces mesures de bonne gestion, il y a aussi des hommes et des femmes qui travaillent beaucoup, qui vivent dangereusement, et qui ont besoin de vivre.

Q.- Demain, à Paris, vous recevrez les marins pêcheurs pour parler du "Plan pêche", dont vous avez dit quelques mots tout à l'heure. Vous allez taxer la distribution, mais au bout du compte, on sait bien que c'est le consommateur qui va payer, qui va payer plus cher son poisson ?

R.- Nous allons faire un plan qui va être très ambitieux sur beaucoup de directions : l'économie, le social, l'écologie, et la sécurité des marins pêcheurs. Ce plan coûtera un certain prix, nous allons le financer, à la fois, par des ressources de l'Etat, par des ressources européennes, et puis par cette éco-contribution sur le prix du poisson, en effet. Une écocontribution tout de même raisonnable, qui consiste quand même dans l'effort de solidarité auquel cette profession a droit, si l'on veut préserver une pêche française de qualité et des poissons de qualité. Donc, je pense franchement, compte tenu de la spécificité de cette profession, du rôle qu'elle joue pour notre alimentation, que cet effort est raisonnable.

Q.- Dans quelques minutes, vous allez regagner la table des négociations pour parler cette fois-ci du vin. La France va-t-elle encore souffrir, subir des arrachages de plants de vignes, pendant que l'Italie, dit-on, aurait des compensations financières, elle ?

R.- C'est un peu plus compliqué que cela. Je me bats depuis des mois sur cette organisation commune du marché du vin dont nous avons besoin. Je rappelle qu'une exploitation agricole sur quatre en France est une exploitation qui produit du vin, et des vins de qualité. Nous devons avoir une organisation commune, européenne, pour aller à la reconquête du marché européen, et surtout à la reconquête de marchés des pays émergents, sans complexe par rapport aux vins australiens, d'Afrique du Sud ou d'Amérique. Je me suis battu pour...

Q.- Sur le Beaujolais, il y a des soupçons de fraudes en ce moment, avec des tonnes de sucre qui ont mystérieusement disparu. Serez-vous sévère aussi ?

R.- Je serai totalement intransigeant - et la justice le sera d'ailleurs plus que moi encore - sur tous ceux qui ne respectent pas la règle, et la règle du jeu. Je pense que la quasi-totalité des marins pêcheurs, et la quasi-totalité des agriculteurs-viticulteurs, sont des gens qui travaillent dur et qui respectent la règle du jeu. Ceux qui ne le font pas doivent s'attendre à être sanctionnés, quelles que fautes qu'ils aient faites. Il n'y aura pas de complaisance. Mais sur le vin, nous parlons d'une production considérable. Je vous rappelle que c'est le premier poste dans notre exportation, c'est un poste économique très important ; je peux même dire que le bénéfice en matière d'exportation que nous faisons grâce aux vins français, ça correspond à 7 milliards par an, c'est une centaine d'Airbus A320, que représente l'exportation du vin français. Je voudrais simplement qu'on préserver des vignobles de qualité, une identité, une authenticité de ces vins, et donc éviter les dérégulations. Il y a une sorte de vent à la Commission - mais je pense que ce message a été entendu - consistant à vouloir ouvrir toutes les portes et toutes les fenêtres. Je ne pense pas qu'on puisse accepter que l'alimentation des gens en général, le vin en particulier, soit livrée à la merci de la spéculation internationale ou à toutes les possibilités éventuellement de produire tout et n'importe comment. Donc, je pense que nous allons aboutir ce matin, après deux journées de négociations, à un accord équilibré. En tout cas, je me battrai jusqu'au bout pour cela.

Q.- La loi sur les OGM est présentée ce matin en Conseil des ministres. Souhaitez-vous que la France utilise ce qu'on appelle "la clause de sauvegarde", c'est-à-dire, interdise sur son territoire des OGM autorisés dans le reste de l'Europe ?

R.- Cette décision n'a pas été prise par le Gouvernement, parce que nous avons adopté une autre attitude. Je crois qu'elle doit être bien comprise, même s'il y a des polémiques ici ou là. Nous faisons exactement ce que le chef de l'Etat a décidé le soir du Grenelle du l'Environnement. Un projet de loi va être examiné ce matin même en Conseil des ministres - je n'y serai pas puisque je suis ici - pour, conformément aux engagements de N. Sarkozy, de J.-L. Borloo, de F. Fillon et au mien, une Haute autorité qui va être une autorité indépendante pour évaluer, scientifiquement et de manière respectée, toutes les données scientifiques liées à ces OGM, les risques de contamination ou de dissémination. Et puis, il y aura aussi une loi qui va encadrer toute éventuelle nouvelle autorisation de végétaux OGM.

Q.- Cela n'empêche pas J. Bové de promettre une grève de la faim pour le début janvier alors que sa condamnation a été transformée en amende. En fait-il un peu trop ?

R.- Il en fait toujours un peu trop. Je pense qu'il doit accepter que, pour la première fois sur ces sujets, notamment, le sujet des OGM, qui est l'un des plus sensibles et je pourrais trouver d'autres exemples d'avancées du Grenelle, par exemple, sur la réduction de moitié dans les dix ans qui viennent, nous allons tout faire pour y arriver, des pesticides ou des phytosanitaires dans l'agriculture. Ce rendez-vous du Grenelle a été un vrai grand rendez-vous. Ce que je regrette, c'est que J. Bové soit resté de côté. Tout le monde n'est pas resté de côté ; il y a même eu des rencontres improbables entre écologistes et agriculteurs, ou forestiers. Cela a été la première fois dans notre pays depuis très longtemps, je peux le dire comme quelqu'un qui s'intéresse à l'environnement depuis toujours, que, pendant quatre mois, on a eu un débat démocratique. Au terme de ce débat, sur cette question des OGM, on fait une loi, on renforce l'autorité d'évaluation, et j'espère qu'on aboutira à une attitude plus rationnelle sur cette question.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 19 décembre 2007

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