Interview de M. Brice Hortefeux, ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement, dans "Les Echos" le 21 décembre 2007, sur l'harmonisation des politiques européennes d'immigration "choisie" et la coopération policière aux frontières de l'espace Schengen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Brice Hortefeux, ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement, dans "Les Echos" le 21 décembre 2007, sur l'harmonisation des politiques européennes d'immigration "choisie" et la coopération policière aux frontières de l'espace Schengen.

Personnalité, fonction : HORTEFEUX Brice.

FRANCE. Ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement

ti : Q - L'élargissement de l'espace Schengen va-t-il se traduire par un afflux de migrants sur le territoire français ?

R - Pour ces neufs pays européens, les frontières intérieures sont désormais levées. Cela signifie, par exemple, qu'une personne entrant en Pologne par voie terrestre peut désormais circuler partout dans l'espace Schengen et donc en France. Mais cela veut dire aussi concrètement qu'un immigré clandestin, qui entre en Europe via la Pologne, rejoint la France et s'y fait interpeller, sera renvoyé vers la Pologne, ce qui n'était pas possible jusqu'à présent. Il y a désormais une responsabilité partagée qui oblige chacun de nos partenaires européens à la vigilance. En termes de flux migratoires, les précédentes expériences d'élargissement de Schengen n'ont pas foncièrement bouleversé les équilibres. Je suis donc serein sur l'impact de cette nouvelle vague d'adhésion. L'Europe n'est ni une forteresse ni une passoire.

Q - Les frontières extérieures de l'Union bordent désormais des pays d'émigration et de transit comme l'Ukraine, la Biélorussie et la Serbie. Quelles garanties avez-vous que ces points d'entrée sont sécurisés ?

R - J'ai demandé au directeur central de la Police aux frontières de renforcer nos relations avec les différentes polices européennes, notamment pour échanger des informations sur les filières d'immigration clandestine. Concrètement, depuis le 1er septembre, toutes les polices nationales de l'espace Schengen sont connectées à un fichier unique des personnes recherchées. Et des efforts opérationnels ont été faits. Par exemple, sur la frontière orientale de la Pologne, 10.000 gardes-frontières ont été déployés, ainsi que 1.000 policiers spécialisés dans la lutte contre les filières. Quant à la police européenne des frontières, j'y suis favorable. Nous avons déjà Frontex, une agence dont la mission est d'aider les Etats membres à coordonner la surveillance des frontières extérieures. Elle a démontré son utilité, mais force est de constater aujourd'hui que les engagements pris par les Etats européens pour l'appuyer, en termes de moyens, matériels et humains, ne sont pas tenus.

Q - Cet élargissement justifie-t-il une harmonisation des politiques européennes d'immigration ?

R - L'organisation de la gestion des flux migratoires devient chaque jour davantage une préoccupation européenne. Les cinq pays qui concentrent 80 % des flux migratoires - la France, l'Espagne, l'Italie, la Grande-Bretagne et l'Allemagne - adoptent peu à peu des mesures convergentes, et ce, quelle que soit leur orientation politique. Pour autant, il n'existe pas encore à ce jour de véritable cohérence. Or les opinions publiques ont de fortes attentes en la matière : pour faire accepter l'Europe, nous devons rendre ses politiques plus lisibles. C'est pourquoi le président de la République propose un Pacte européen pour l'immigration.

Q - De quoi s'agit-il ?

R - Tout d'abord, les pays européens doivent s'engager à ne pas pratiquer de régularisations massives de sans-papiers. L'Italie et l'Espagne y ont clairement renoncé. Deuxièmement, il s'agit d'affirmer une volonté commune de lutter contre le travail illégal, qui a pour conséquence de fausser la concurrence. Troisièmement, nous souhaitons lancer une politique européenne de retour, volontaires ou contraints, des étrangers en situation irrégulière dans leur pays d'origine. Frontex doit ainsi devenir un outil organisant ces retours via des vols groupés. Quatrièmement, nous voulons une définition commune du droit d'asile. Je suis convaincu qu'il faut rapprocher nos systèmes nationaux de l'asile et suis partisan, à terme, de la création d'un office européen d'asile qui recevra toutes les demandes et prendra des décisions valables pour l'ensemble du territoire. La création d'un bureau européen constituerait une première étape. Cinquièmement, nous pourrions développer une approche commune d'aide au développement prévoyant, notamment, une aide aux migrants investissant dans leur pays d'origine.

Q - L'actuelle multiplication des accords bilatéraux signés par la France n'est-elle pas contradictoire avec la mise en place d'une politique européenne harmonisée ?

R - La nouvelle politique d'immigration de la France constitue une rupture avec les pratiques passées puisque, désormais, le pays d'accueil gère l'immigration de façon concertée avec les pays d'origine. Nous avons déjà signé des accords avec le Sénégal, le Gabon, le Bénin et le Congo et nous avons amorcé des discussions avec le Mali, la Tunisie, le Maroc. L'Egypte et le Tchad viennent de nous faire savoir qu'ils étaient demandeurs. Cela montre que ces accords, qui organisent la gestion des flux migratoires, ne sont pas déséquilibrés comme certains le prétendent. Prenons l'exemple du Bénin : nous leur proposons 150 cartes "Compétences et talents" par an et 3 millions d'euros pour développer leur système de santé. Eux, de leur côté, s'engagent à réaccepter sur leur territoire leurs ressortissants en situation irrégulière. Notre politique d'immigration choisie et concertée pourrait servir d'exemple à l'échelon européen, à tel point que nous envisageons un accord franco-allemand avec le Togo. Par ailleurs, nous sommes favorables à l'accueil harmonisé de travailleurs très qualifiés, grâce à la "Blue card" proposée par Bruxelles, sur le modèle de notre carte "Compétences et talents".

Q - La France a-t-elle engagée des discussions avec la Libye ?

R - A l'évidence, des pays comme la Libye, mais aussi le Maroc, vont demander à l'Europe d'assumer une partie du coût de la protection de leurs frontières. Je mesure l'effort déjà consenti par les Marocains, qui mobilisent ainsi quelque 12.000 hommes pour éviter que des flux massifs de clandestins se dirigent vers les Canaries.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 janvier 2008

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