Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec la publication Label France de décembre 2007, sur le bilan des six premiers mois de son action au niveau international et européen. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec la publication Label France de décembre 2007, sur le bilan des six premiers mois de son action au niveau international et européen.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - "On me jugera sur mes résultats", écriviez-vous le jour de votre nomination. Six mois après, quel premier bilan tirez-vous de votre action ?

R - Il est évidemment un peu tôt pour tirer des conclusions. La diplomatie est un univers dont la complexité répond à la complexité du monde, où les processus obéissent à des règles et à une temporalité bien particulières. Il y a toujours beaucoup à faire. Mais il me semble que nous avons déjà fait bouger certaines lignes...

Q - A quels dossiers pensez-vous ?

R - Il y a bien sûr l'Europe, qui s'est mise en marche grâce au traité simplifié imaginé par le président de la République et mis en oeuvre avec la présidence allemande de l'Union.

Il y a aussi le Liban, le Darfour, l'Irak, où nous avons posé les premiers jalons d'une méthode fondée sur la confiance, le respect, le dialogue. Et puis il y a plus généralement un souffle nouveau, incarné d'abord par le président de la République, une France qui retrouve le goût d'avancer, qui se montre fidèle à son histoire, à ses valeurs, aux Droits de l'Homme, à ses alliances aussi. Tout cela dessine, modestement, une nouvelle façon de faire.

Q - Vous avez dit que le ministre des Affaires étrangères devait devenir celui d'une mondialisation positive : qu'entendez-vous par là ?

R - Nous voyons bien que l'un des problèmes de la mondialisation est l'insuffisance des règles communes, le manque de contrôle démocratique sur les grands enjeux du monde. Si nous voulons que les peuples aient confiance dans la mondialisation, nous devons construire un multilatéralisme plus efficace.

Pour cela, nous devons renforcer les structures internationales, en particulier la première d'entre elles : l'ONU. Il faut consolider les progrès accomplis depuis 2000 sous l'impulsion de Kofi Annan. Je pense par exemple au Conseil de sécurité : il nous faut avancer sur son élargissement. Sa composition doit mieux prendre en compte les grandes puissances actuelles et émergentes. L'Allemagne, le Brésil, l'Inde et le Japon devraient y entrer. Les grands ensembles géographiques, en particulier l'Afrique, devraient également y être mieux pris en compte. Il en va de la légitimité du Conseil et de celle de l'ONU toute entière.

Autre problème : le manque de régulation dans le domaine du développement durable. Un constat largement partagé au nord comme au sud, notamment pour l'environnement où l'absence d'un système de gouvernance efficace compromet la mise en oeuvre des accords et des solutions négociés.

Dans les instances financières également, les outils dont nous disposons, comme le FMI, apparaissent illégitimes à certains pays du Sud qui n'y trouvent pas une place et une influence à la hauteur de leur nouvelle puissance. Au FMI, l'enjeu pour nous et pour son nouveau directeur général, Dominique Strauss-Kahn, sera donc de négocier la réforme et l'élargissement du système. Conseil de sécurité, développement durable, FMI : trois exemples sur lesquels la France a un rôle à jouer pour rendre la mondialisation plus juste.

Q - Rendre la mondialisation plus juste, cela passe aussi par le développement... Comment concevez-vous une politique efficace en la matière ?

R - Le développement, c'est d'abord une question de moyens : nous nous sommes fixés l'objectif - raisonnable - d'atteindre enfin le chiffre de 0,7 % du PIB consacré au développement en 2015.

Mais on ne peut plus parler de développement sans aborder toutes les facettes de la vie des sociétés : au-delà de la seule dimension économique, la santé, l'éducation, l'environnement doivent être pris en compte... C'est pourquoi on ne peut se limiter à une vision seulement financière, à une logique de guichet. Il faut passer à une logique de projet associant tous les acteurs, ici et là-bas : institutions, collectivités, entreprises, universités, comme des équipes constituées autour d'objectifs concrets, sur place. L'Etat ne peut pas tout, et la meilleure manière de promouvoir la démocratie locale en Afrique est de le faire avec les collectivités locales françaises...

Je veux aussi souligner l'importance de la responsabilisation des destinataires pour l'efficacité du développement durable : c'est d'abord à eux de trouver les recettes les mieux adaptées à leur société, et c'est à nous ensuite de soutenir et d'accompagner les programmes nationaux.

Q - La France assurera en 2008 la présidence de l'Union européenne. Quelles seront les grandes initiatives des six mois où l'Europe sera à l'heure française ?

R - Si l'Europe sera effectivement à l'heure française, c'est surtout la France qui, je le souhaite, sera à l'heure européenne. Nous voulons saisir l'occasion de cette présidence pour remettre la France et les Français au coeur du dynamisme européen. Ce dynamisme, bien sûr, naîtra du nouveau traité. Il nous appartiendra de mettre en place les innovations institutionnelles qu'il prévoit : président stable du Conseil européen, haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, service extérieur commun, nouvelles règles en matière de justice, coopération structurée en matière de défense, etc.

Mais nous comptons aussi, en plus du chantier institutionnel, pousser des priorités qui correspondent aux politiques d'avenir de l'Union : énergie, développement durable, relance de la défense européenne, immigration, lutte contre la pauvreté.

Q - Votre premier engagement international date de 1968, au Biafra. Depuis quarante ans, vous avez conduit des missions humanitaires sur tous les continents, été haut représentant du secrétaire général des Nations unies au Kosovo, plusieurs fois ministre... S'il fallait n'en retenir qu'une, quelle action choisiriez-vous ?

R - Une action qui n'est pas directement la mienne, mais à laquelle je crois n'avoir pas été tout à fait étranger : la reconnaissance par l'ONU du droit d'ingérence, sous le nom de "responsabilité de protéger".

Après les premières résolutions en ce sens que la France avait fait voter à l'Assemblée générale à partir de 1988, sous mon impulsion et grâce au soutien du président de la République de l'époque, François Mitterrand, l'inscription du droit d'ingérence dans la déclaration du Sommet mondial de 2005 a été l'aboutissement de longs combats.

C'est désormais admis par toute la communauté internationale : les massacres et les violations des Droits de l'Homme ne peuvent plus s'abriter derrière des frontières. Bien sûr, rien n'est jamais facile, et nous voyons bien au Darfour comme ailleurs qu'il faut du temps et de la persévérance pour passer du droit aux faits. Mais les textes sont là.

Q - Le livre est au coeur du dossier de ce numéro de Label France. Quel est selon vous son rôle dans le rayonnement de la France ?

R - Le livre est au coeur de notre action culturelle et de coopération. En vingt ans, grâce à un programme spécifique (le PAP), le ministère des Affaires étrangères a contribué à faire traduire plus de 12 000 titres dans 75 pays. Il a constitué un réseau de 400 médiathèques et il mène une politique volontariste en faveur du développement de la lecture.

Je crois que le livre est emblématique d'une politique de rayonnement qui doit se préoccuper du contenu et de ses vecteurs. Ce sont nos idées, notre langue, notre culture que nous voulons promouvoir. Mais pour cela, il nous faut mener des politiques actives sur les médias : le livre, bien sûr, mais aussi les nouvelles technologies ou l'audiovisuel extérieur, dont la réforme est une de mes priorités.

Et il nous faut aussi soutenir la pensée et la création françaises : nous le faisons avec nos ambassades et nos centres culturels. C'est aussi ce que fait Label France, non ?


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 janvier 2008

Rechercher