Interview de Mme Catherine Albanel, ministre de la culture et de la communication, à France Inter le 8 janvier 2008, sur le projet de musée du Louvre à Abou Dhabi, la gratuité de certains musées, le conflit avec Bartabas, la restauration des colonnes de Buren et l'évaluation des actions du ministère de la culture. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Catherine Albanel, ministre de la culture et de la communication, à France Inter le 8 janvier 2008, sur le projet de musée du Louvre à Abou Dhabi, la gratuité de certains musées, le conflit avec Bartabas, la restauration des colonnes de Buren et l'évaluation des actions du ministère de la culture.

Personnalité, fonction : ALBANEL Christine, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication;

ti : N. Demorand.- Vous rentrez d'Abou Dhabi où des contrats ont été signés hier. Des contrats importants entre la France et Abou Dhabi, ce qu'on appelait un temps "le Louvre des sables" verra bel et bien le jour. C'est une bonne nouvelle pour vous ?
 
R.- C'est une nouvelle formidable, parce que maintenant on voit que tout le processus est engagé, ainsi que toutes les étapes et toutes les prestations. Et on peut imaginer tout ce que cela va être. J'ai été assez ahurie de voir cet ensemble culturel, de voir ce pari culturel que font les Emirats et qui ont choisi la France pour cela. Et ce n'est pas mal.
 
Q.- Vous avez survolé la zone paraît-il, en hélicoptère, qui est gigantesque, là, où il y aura bientôt donc des institutions culturelles.
 
R.- C'est une zone absolument gigantesque, désertique aujourd'hui. Justement, il y a quelques infrastructures. Et on se dit que d'ici cinq, six ans, il y aura un centre d'art moderne. Il va y avoir le Guggenheim, il va y avoir le Louvre, des pavillons pour des expositions temporaires. C'est un projet d'une ampleur incroyable !
 
Q.- Combien cela va rapporter à la France ?
 
R.- En tout un milliard d'euros sur l'ensemble de la période. Donc, c'est beaucoup mais je dirais...
 
Q.- A quoi sera affecté le budget ?
 
R.- Le budget sera affecté naturellement à tous les musées prêteurs, parce qu'il va y avoir un retour. Enormément, de musées en dehors du Louvre vont aussi s'engager. Et aussi à l'édification d'un centre d'archives qui va profiter à tous les musées et qui va être un élément très important de notre politique. Donc, c'est une excellente opération à tout point de vue.
 
Q.- Allez-vous chercher à l'étendre cette opération, à multiplier les opérations de ce type ?
 
R.- Nous allons commencer par essayer de réussir le Louvre. Et je crois que c'est en bonne voie. Et après, dans un second temps, nous feront peut-être, nous porterons notre ingénierie culturelle ailleurs. Mais c'est d'ailleurs ce qui se fait. Regardez Atlanta ! Il y a des quantités de projets, que font les établissements publics. Et je pense qu'on a un vrai... il y a une vraie estime vraiment autour de notre culture. C'est d'ailleurs un petit peu la meilleure réponse au Time. Quand j'avais vu le journaliste du Time, je lui savais dit," vous savez notre culture, elle n'est pas tellement morte. La preuve, regardez Abou Dhabi, regardez Atlanta. Regardez tous ce que nous portons !" Je crois que dans l'avenir, nous aurons vocation justement à l'exporter encore ailleurs.
 
Q.- Mais demandez-vous aux patrons de musée de travailler à ce type de projets aujourd'hui, d'essayer de trouver des accords avec des pays étrangers ?
 
R.- Ils le font spontanément. Le Louvre le fait constamment. Quand j'étais à Versailles, on avait fait tout un échange avec la Chine par exemple, la Cité interdite. C'est quelque chose qui maintenant est complètement entrée dans les moeurs.
 
Q.- Il y a eu également, début janvier, la mise en place de la gratuité dans un certain nombre de musées en France. Alors on peut finasser, mais en substance on sait que cela ne modifie qu'à l'extrême marge la sociologie des publics. Pourquoi l'avoir fait, alors qu'on le sait déjà ?
 
R.- Non, on ne le sait pas déjà, justement. On ne sait pas exactement...
 
Q.- Il y a d'autres expériences en Europe !
 
R.- Quand même, on ne sait pas exactement... Oui, mais elles ont donné parfois des résultats un petit peu contradictoires. L'idée, c'est de voir ce que cela donne en France et en déclinant en fond les différents types de gratuité. Cela veut dire qu'on va essayer la gratuité des collections de manière permanente de manière générale, mais aussi, des gratuités pour les jeunes de 18 à 21 heures à Beaubourg, à Orsay, au Louvre.
 
Q.- Des gratuités ciblées !
 
R.- Ciblées... On peut voir et on va voir ce que cela donne. Et on va voir, ce qui est le plus important, effectivement, si cela amène de nouveaux publics.
 
Q.- On peut imaginez le Louvre gratuit un jour, totalement, gratuit ?
 
R.- Complètement gratuit, difficilement ! Puis, est-ce que c'est le but aussi ? C'est là où il faut vraiment réfléchir. Quand j'étais présidente de Versailles, on ne vivait que de l'entrée des visiteurs, qui était à 75 % des touristes étrangers. Et c'est aussi parce qu'on trouvait nos ressources propres qu'on a pu après créer le domaine Marie- Antoinette, faire un centre de recherches etc. Et tout cela participe aussi de politique d'établissement. Par contre, il faut qu'il y ait des gratuités ciblées, le plus possible, et qu'on décline quand même cette notion de gratuité qui peut être très attractive.
 
Q.- Vous l'avez dit, "la gratuité, cela coûte cher". Qui paye ?
 
R.- Nous payons. C'est-à-dire que le ministère va compenser évidemment ce qui est perdu à la hauteur d'a peu près 2,2 millions d'euros.
 
Q.- Allez-vous autoriser les musées à vendre leurs oeuvres d'arts ou en tout cas celles qu'ils n'exposent pas ou qu'ils estiment mineures pour renflouer leur caisse ?
 
R.- La réponse est non, évidemment, en ces termes. Par contre, c'est vrai dans la lettre de mission, on me demandait de réfléchir sur la possibilité d'aliéner les oeuvres. On l'a confié à J. Rigaud - qui me rend la mission d'ici à peu près quinze jours. En fait, c'est deux conceptions : ou on a une conception où, on peut dire que tout ce qui rentre un moment donné dans une collection publique n'a plus vocation à en sortir jamais, ou se demander si, dans certain cas, avec toutes les garanties possibles, est-ce qu'on peut éventuellement avoir une conception plus dynamique des collections. Par exemple, quand il s'agit des fonds régionaux d'art contemporain, qui ne sont pas exactement des musées.
 
Q.- Cela veut dire revendre des oeuvres que l'Etat a achetées ?
 
R.- Eventuellement. C'est cela, un petit peu la réflexion. Cela ne veut pas dire qu'on va tout à coup aller faire les fins de mois.
 
Q.- Ce serait quand même une révolution ! Ce serait quand même une révolution ! Le principe dure depuis Philippe-Auguste à peu près, c'est cela ?
 
R.- Mais en réalité, ce qui existe, c'est que cela existe déjà.
 
Q.- On n'a pas le droit de vendre !
 
R.- Cela veut dire qu'aujourd'hui, vous pouvez déclasser. Et la loi de 2002, d'ailleurs, prévoit qu'on peut déclasser une oeuvre. Et après évidemment, elle pourrait éventuellement, être vendue. Cela ne s'est jamais fait ! Et je ne dis pas du tout d'ailleurs que cela va vraiment se faire naturellement. On réfléchit. Il y a les musées, mais il y a aussi les FRAC. On peut aussi avoir des réponses un peu différentes selon les instituions dont on parle.
 
Q.- Nous étions en ligne tout à l'heure avec Bartabas, célèbre cavalier, metteur en scène équestre, qui semblait extrêmement déçu de la relation qu'il a avec l'Etat aujourd'hui. Sommes nous obligés de faire de la mendicité pour monter des opérations de service public ? Voilà la question qu'il vous posait.
 
R.- Bartabas est terriblement déçu. Moi aussi, je suis terriblement déçue. Bartabas, c'est quelqu'un qu'on aime beaucoup, qu'on admire beaucoup. A Versailles, je l'ai bien connu. Je peux vous dire que je l'ai soutenu de bout en bout. On lui a commandé deux fois les fêtes de nuit. Et ce sont ces fêtes de nuit, portées par son académie équestre, qui ont permis à l'académie de vivre pendant deux ans. On s'est réunis, on a essayé de trouver un plan de financement, de soutien pour cette académie avec le conseil général, avec la ville. Et on a augmenté notre participation, alors même que Bartabas avait dit depuis le début, qu'il n'avait pas besoin de subvention. Le problème Bartabas, c'est qu'il est à la fois en dehors et un petit peu dedans. C'est-à-dire qu'il dit, " il faut m'aider", et en même temps, il dit, "mais je n'ai pas besoin d'être aidé". Et d'ailleurs, cela correspond bien... C'est quelqu'un qui est ...
 
Q.-... "un mendiant", c'est quand même un échec terrible de la part d'un ministre de la Culture !
 
R.- Il a tort de dire cela. C'est absolument injuste ! On est complètement prêts à soutenir Bartabas ; moi, je l'ai montré dans le passé. Et on va bien sûr le faire, parce qu'on l'admire beaucoup. Pour autant, il n'a pas le droit de faire n'importe quoi. Ce n'est pas parce que...
 
Q.- Vous allez le poursuivre ou pas finalement ?
 
R.- Il est allé tout casser, il est allé menacer des agents...
 
Q.- Vous allez le poursuivre ou pas finalement ?
 
R.- Oui bien entendu ! Nous allons porter plainte. Sinon, cela voudrait dire qu'on peut faire absolument n'importe quoi, parce que vous êtes célèbre, parce que tout à coup on vous dit que vous avez un petit peu moins que vous pensez avoir. Ce n'est pas normal ! Mais ce que je crois aussi, c'est que son académie équestre doit quand même évoluer. Parce qu'aujourd'hui, elle aussi, elle est à la fois dans le système mais complètement en dehors. Cela veut dire qu'elle ne donne pas de diplôme par exemple, et donc, les gens qu'elle forme ne peuvent pas aller tellement ailleurs que chez Bartabas et Zingaro.
 
Q.- Autre polémique : D. Buren qui est, lui, scandalisé par l'état de son oeuvre les fameuses colonnes de Buren sous les fenêtres de votre ministère de la Culture à Paris. On vient les voir du monde entier. Et pourtant, dit D. Buren, "elles sont détruites à 50 %. Et c'est du vandalisme d'Etat". Votre réaction Madame la ministre de la Culture.
 
R.- D. Buren, là aussi, je l'ai vu plusieurs fois. Je l'ai eu évidemment en ligne. Ce que me dit D. Buren, c'est : "Je n'ai rien contre vous, etc. Et d'ailleurs, c'est simplement que mes colonnes ont été mal faites, absolument mal faites par les architectes qui ont participé à leur construction". Et il pose d'ailleurs un problème, c'est : comment on construit aujourd'hui ? C'est un problème intéressant. Est-ce qu'il est normal, c'est vrai que l'opéra Bastille, franchement, si peu d'années après, soit dans un état absolument pathétique ; Beaubourg a du subir une restauration massive au bout de trente ans ; les colonnes de Buren... Moi, je trouve que ça fait partie du patrimoine.
 
Q.- Allez-vous les restaurer ? Avez-vous les crédits et une date ?
 
R.- Bien sûr. D'ici à peu près 2009, 2010, nous lançons déjà un mouvement pour les consolider et ensuite pour les restaurer. Cela fait partie de notre patrimoine.
 
Q.- C. Albanel, les ministres seront donc évalués. Vos critères d'évaluation à vous, c'est notamment la part de marché du cinéma français. J'espère qu'"Astérix" va bien marcher ?
 
R.- Moi aussi...
 
Q.- S'il fait 20 millions d'entrées, vous aurez une bonne note ? Sur le fond, on peut en rigoler, mais est-ce que ce critère d'évaluation là n'est pas totalement grotesque ?
 
R.- D'abord, il y a des critères qui ont du sens, quand vous regardez...
 
Q.- Mais celui-là, il est grotesque !
 
R.- Bon...
 
Q.- C'est J.-P. Jouyet, votre collègue au gouvernement, hier, sur France Culture, qui disait : "je lui souhaite bien du courage, à C. Albanel" !
 
R.- Non, bon... Ce qui n'est pas absurde, c'est que nous avons des instruments... L'Etat investit dans les industries culturelles pour accroître nos parts de marché. Ça, c'est de manière générale. Donc, ce n'est pas absurde de voir si nos films français marchent bien ou pas, compte tenu de tout ce que fait le Centre national du cinéma. Maintenant, en effet, dire que c'est le nombre d'entrées qui va justifier la qualité ou pas du ministre de la Culture, c'est vrai ; on sait qu'il suffit qu'il y ait "Les bronzés" ou "Astérix" peut-être demain, tout à coup...
 
Q.-...Pour que vous puissiez sauver votre poste ministériel. Une toute dernière question : vous avez donné votre feu vert à un changement du régime de la publicité sur les ondes de Radio France. Il y a beaucoup d'inquiétude au sujet de cette réforme, éventuelle pour l'instant. Que répondez-vous à cette inquiétude ?
 
R.- Je trouve que c'est un peu une tempête dans un verre d'eau, parce que le feu vert est donné au fond ... Que va-t-il se passer ? Il y aura moins de volume de publicité, puisqu'on passerait de 30 minutes au total à 20 minutes ; il n'y en aurait pas plus dans les tranches du matin, et de toute façon, beaucoup de secteurs, qui de toute façon seraient interdits de publicité, comme la distribution, la publicité commerciale, etc...
 
Q.- Donc, vous garantissez aux auditeurs publiphobes de la radio publique que leur radio ne ressemblera jamais à une radio privée.
 
R.- Je leur garantis absolument que leur radio ne ressemblera jamais à une radio privée. C'est évident.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 8  janvier 2008

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