Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (Modem), à Europe 1 le 18 février 2008, sur les opérations de police à Villiers-le-Bel, l'appel publié par le journal "Marianne" sur le refus d'une "monarchie élective" et sur l'enseignement de la Shoah aux élèves du primaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (Modem), à Europe 1 le 18 février 2008, sur les opérations de police à Villiers-le-Bel, l'appel publié par le journal "Marianne" sur le refus d'une "monarchie élective" et sur l'enseignement de la Shoah aux élèves du primaire.

Personnalité, fonction : BAYROU François, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. UDF - Mouvement démocrate, président;

ti : J.-P. Elkabbach.- Une opération de police de grande ampleur, visant les auteurs de violence contre les forces de l'ordre fin novembre, est en coure à Villiers-le-Bel. Trente-trois personnes ont été interpellées. Les policiers sont donc intervenus massivement après enquête. Est-ce une bonne chose pour vous ?
 
R.- Tout ce qui est le droit et la justice est nécessaire et doit avoir notre soutien. Notre soutien à tous, et en tout cas le mien, parce qu'il y a un certain nombre de choses, d'agressions qu'on ne peut pas laisser sans suite. Et de ce point de vue-là, je l'approuve. J'ai entendu cependant ce matin dans les bulletins de radio, que la presse avait été invitée, "conviée", disait-on, à participer à cette opération.
 
Q.-...Et tenue à distance.
 
R.- Et là, je suis vraiment nettement plus réservé. J'ai toujours considéré que la justice ne devait pas s'accompagner d'une mise en scène. La justice, c'est fait pour obtenir l'arrestation et moins pour faire de la communication.
 
Q.- Sur le fond, vous êtes d'accord ?
 
R.- Ce n'est pas sur le fond : il est nécessaire de respecter le droit, la loi et la justice. Des incidents comme ceux qui ont eu lieu doivent avoir des suites.
 
Q.- Il n'y a pas la campagne électorale dans le climat ?
 
R.- A votre avis ? Je sens dans votre question comme une évidence. Si, je pense qu'il y a une partie de communication autour de ces faits. De ce point de vue là, je trouve qu'on ne doit pas mélanger la justice et la mise en scène.
 
Q.- On verra l'efficacité de cette opération. On en parlera sans doute...
 
R.- On souhaite qu'elle soit bonne !
 
Q.- Vous avez signé l'appel publié par l'hebdomadaire Marianne. D'abord, saviez-vous qui il y aurait sur cette liste ?
 
R.- A la vérité, non. C'est J.-F. Kahn qui m'a soumis cet appel, j'ai trouvé que les termes en étaient justes. Je savais que les personnalités seraient de tout bord et de toute sensibilité, depuis l'ancien chef de cabinet du général de Gaulle, jusqu'à des personnalités du monde républicain de gauche, en passant par D. de Villepin ou...
 
Q.- Les contradictions de la liste ou de la pétition, ne vous ont pas effrayé ? F. Bayrou et D. de Villepin, par exemple, que vous avez si souvent critiqué, est-ce que c'est crédible ?
 
R.- Je suis monté à la tribune sur un certain nombre d'affaires précises comme l'affaire Clearstream et je ne le regrette pas, la preuve a été abondamment donnée par la suite que tout cela était fondé. Pour moi, chaque fois qu'il y a le sentiment dans le pays, chez des hommes et des femmes responsables ou d'expériences, et même de grandes expériences parfois, chaque fois qu'il y a le sentiment que des valeurs essentielles de la République sont mises en cause ou sont fragilisées ou sont troublées, alors je considère que nous avons le devoir, non pas seulement le droit, mais le devoir, de nous exprimer. J'approuve et je souhaite qu'on puisse s'exprimer au-delà des frontières.
 
Q.- Je rappelle que les signataire disent, "refuser toutes dérives vers une forme de pouvoir personnel confinant à la monarchie élective" ; l'argument a fait sourire hier F. Hollande et J. Dray. Sérieusement, est-ce que la République est aujourd'hui en danger ? L'heure est si grave que cela ?
 
R.- Je n'ai jamais utilisé cette expression. Cela dit, si on ne voit pas qu'aujourd'hui - je prends notamment l'exemple de la laïcité - un certain nombre de piliers de la République sont ébranlés sciemment par le pouvoir et par N. Sarkozy, alors c'est qu'on ne voit pas le même monde. Comme vous le savez, c'est un pilier essentiel de la France que la séparation entre l'Etat et la religion. Et comme vous le savez aussi, beaucoup de sensibilités ont été troublées par cette affaire de confier un enfant juif à un enfant....
 
Q.- Oui, mais on procède par ordre si vous le voulez bien. Vous dites, "la monarchie élective et le risque de pouvoir personnel" ; cela veut dire que vous serez favorable à la prochaine révision de la Constitution qui prévoit un renforcement des pouvoirs du Parlement ?
 
R.- Le prochain changement de la Constitution ne touche pas à l'essentiel, ne change rien d'essentiel à mes yeux. Tant qu'on ne posera pas la question de la liberté, de la séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif en France, tant qu'on n'ira pas vers une indépendance et une autonomie du Parlement par rapport au pouvoir exécutif, je considérerais qu'il n'y a rien de fait. Et vous verrez que rien ne changera. Vous voyez bien qu'on a aujourd'hui une incroyable prééminence des cercles les plus étroits autour de N. Sarkozy. Ce sont les conseillers du président de la République qui s'expriment en lieu et place des ministres, en lieu et place du Gouvernement, qui font des annonces...
 
Q.- Depuis quelques jours, les ministres parlent beaucoup. Toute la Sarkozie monte maintenant au créneau pour protéger le chef...
 
R.- Depuis deux jours. Et puis, Il ne s'agit pas de protéger, ceci est très important, il ne s'agit pas de protéger N. Sarkozy ; il s'agit de revenir aux principes essentiels qui font la République. On peut avoir des divergences politiques, ceci est une chose, mais la France, elle vit avec un certain nombre de principes et c'est ces principes qu'il ne faut pas mettre à mal. Par exemple, pour en revenir au sujet qu'on est en train de discuter, il n'est pas de la responsabilité, ni de la compétence du président de la République de dire aux Français, qu'on est mieux avec Dieu ou sans Dieu", c'est un croyant qui vous le dit.
 
Q.- Il a dit : "la morale religieuse n'est pas supérieure à la morale laïque, elles sont complémentaires". Il l'a dit au CRIF, j'ai écouté le discours. Et dans le "Grand rendez-vous" sur Europe 1, J. Dray rappelait qu'à l'époque de la cohabitation Mitterand-Balladur - vous étiez ministre de l'Education nationale - vous aviez déclenché en 94 une manifestation d'un million de personnes à propos de la loi Falloux. On disait alors que vous portiez atteinte, vous, à la laïcité.
 
R.- Oui, on peut le dire. J'ai en effet eu un conflit sur une loi à propos du financement des immeubles des écoles privées qui étaient en mauvais états.
 
Q.- Le projet fut retiré !
 
R.- Non, jamais. Le projet n'a pas été retiré - cela n'a aucune importance historique aujourd'hui - c'est le Conseil constitutionnel qui a annulé un article essentiel de cette loi, mettant un terme au conflit.
 
Q.- Cela tombait bien !
 
R.- Oui, peut-être l'ironie mérite-t-elle d'être remisée dans cette affaire. Ce sont des affaires extrêmement graves même si vous ne voulez pas de voir. Il y a beaucoup de Français qui sont blessés dans leur sensibilité. Parce que l'Etat n'a pas à se mêler de la religion sous quelque forme que ce soit. Ni pour, ni contre. Et, je répète, je suis croyant. Ni pour, ni contre. Il n'est pas de la responsabilité du président de la République de comparer l'instituteur et le prêtre. Ce n'est pas de sa responsabilité. Chacun en ses matières, en ses affaires à sa propre sensibilité. Il y a beaucoup de gens qui pensent...
 
Q.- C'est ce qu'il a dit devant le CRIF.
 
R.- Vous voyez bien à quel point on est constamment obligé de revenir à ces sujets pour corriger des déclarations antérieures. Il y a un principe simple : tout cela ne doit pas être mélangé ! On n'a pas à mélanger une réflexion sur la morale, instituteur et curé. D'abord, parce que je ne suis pas sûr que la religion ce soit uniquement de la morale. Et ensuite parce que je ne suis pas sûr que cela soit du même domaine. J. Ferry l'a dit, une fois pour toutes : " une morale laïque, une morale qui est celle de tout le monde". Et c'est cette morale-là qu'il faut transmettre et enseigner.
 
Q.- X. Darcos va mettre en musique la proposition de N. Sarkozy de confier la mémoire d'un des onze milles enfants français victimes de la Shoah. Non plus chaque élève, mais maintenant on dit, "des groupes ou des classes de CM2". Cela vous paraît-il plus acceptable ?
 
R.- Est-ce que vous ne voyez pas qu'il y a là, sur le fond, un mélange des genres ? Je vais m'expliquer. L'éducation cela consiste à transmettre un certain nombre de connaissances. Ces connaissances elles sont définies dans des programmes. Les programmes sont arrêtés au terme d'une réflexion qui associe tous les partenaires de l'école, les parents d'élèves et les enseignants. Cela c'est l'éducation. En revanche, le domaine de la sensibilité des enfants, il n'appartient pas à l'Etat. Il n'appartient pas à l'Etat d'intervenir, de prendre, de mettre la main en quoique ce soit sur la sensibilité des enfants dans un domaine aussi fragile que la mort, les drames historiques épouvantables que nous avons vécu. Cela n'appartient pas à l'Etat et pas non plus au président de la République ! Le président de la République n'a pas à décider ce que mes enfants, mes petits enfants, les vôtres vont à l'école vivre comme sensibilité.
 
Q.- Mais sur le principe, faut-il ou non enseigner, certes avec beaucoup de tact et de précaution pour respecter la sensibilité des petits, la tragédie incomparable que fut la Shoah ?
 
R.- Bien sûr ! Bien sûr !
 
Q.-...Et qu'un lycéen sur deux ignore encore aujourd'hui !
 
R.- Bien entendu ! Vous avez employé le bon terme : il faut enseigner ! Il ne faut pas engager dans cette affaire l'extrêmement fragile sensibilité. Si jamais on se lançait dans une affaire comme cela, alors vous auriez beaucoup d'autres demandes d'autres tragédies et cela nuirait même au caractère vous avez dit "incomparable", hélas dramatiquement hors du temps et unique de ce qu'a été la Shoah.
 
Q.- Mais alors, le ministre X. Darcos, qui est votre ami - enfin, il le dit aussi sur le plan privé - crée une commission ou un groupe de réflexion. Accepteriez-vous d'y participer ou en tout cas d'y être consulté, de donner votre avis ?
 
R.- Mon avis, je vous le donne : je suis contre le principe qui consiste à mettre la main d'une manière ou d'une autre sur la sensibilité de l'enfance. Je considère que la responsabilité de l'école c'est l'éducation. J'ai déjà dit, au moment de la lettre de Guy Môquet, qu'il y avait là mélange des genres, parce qu'on n'enseignait pas, on essayait de faire naître des vagues émotives. Ceci, comme S. Veil l'a rappelé, est dangereux, parce qu'évidemment cela crée des troubles infinis qui n'ont pas besoin d'être créés.
 
Q.- Vous avez noté que S. Klarsfeld dit le contraire, qui le dit lui-même qu'il peut arriver à S. Veil d'avoir tort.
 
R.- Oui, mais ceci ne m'engage pas. Je suis de ceux qui essayent de penser l'éducation en terme de respect de principes essentiels. C'est un principe essentiel que l'Etat n'a pas à se mêler, et le président de la République non plus, de la sensibilité intime des enfants. Il n'a pas à la solliciter ; il a à la respecter !
 
Q.- Vous ne m'avez pas répondu, ou alors je n'ai pas très bien compris, vous n'accepteriez pas d'être consulté par votre lointain successeur au ministère de l'Education ?
 
R.- Si je suis consulté, je dirais la même chose que ce que je suis en train de vous dire.
 
Q.- Donc, vous pourriez être consulté ! Accepteriez-vous ?
 
R.- Ne mélangez pas tout cela ! S'il vous plaît, arrêtez...
 
Q.- C'est ce que vous leur diriez ?
 
R.- Non, attendez ! Je leur dirais : "Arrêtez de faire du sensationnel, arrêtez de faire du spectacle avec quelque chose qui est un des moments les plus blessants de l'histoire de l'humanité. Arrêtez d'essayer de provoquer des évènements perpétuellement pour faire des guillemets à propos de choses de cet ordre.
 
Q.- Mais d'un crime unique contre l'humanité qu'il faut tout de même, comme vous le dites, enseigner aux enfants.
 
R.- Mais qu'il faut enseigner et dans lesquelles il faut éviter de mélanger des genres.
 
Q.- Je disais que vous étiez à Pau. Vous êtes à Pau. La presse raconte que votre campagne et celle de vos concurrents est dure, serrée, avec une prévision à 50/50. Vous avez en face de vous ou contre vous, les grands Partis : PS, UMP. Quelle alliance ferez-vous ou voudriez-vous au deuxième tour ? L'UMP ou le PS ?
 
R.- Mon intention est de ne pas faire d'alliance. Mon intention est d'offrir à cette ville, qui est une ville fière, grande, dont vous savez l'histoire et qui a besoin de la retrouver, mon intention est d'offrir à cette ville un choix qui soit un choix clair, sans ambiguïtés.
 
Q.- C'est-à-dire que les autres se débrouillent, qu'ils fassent ce qu'ils veulent face à vous !
 
R.- Sans ambiguïtés. Je reconnais que c'est seul contre tous. Mais justement, c'est une ville qui aime le panache, qui aime qu'on relève des défis et qui a besoin de relever des défis pour chacun des femmes et des hommes qui y vivent. Parce que beaucoup de choses se sont dégradées. A. Labarrère est resté 36 ans au pouvoir. C'est une très longue épreuve.
 
Q.- Donc, vous laissez les deux grands partis choisir pour le 16 mars, c'est-à-dire le jour du deuxième tour.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 18 février 2008
 
 

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