Interview de M. Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat, porte-parole du gouvernement, à Radio Classique le 20 février 2008, sur la laïcité et la loi de 1905, la chute de popularité du chef de l'Etat, ses engagements sur le pouvoir d'achat et la transmission de la mémoire de la Shoah à l'école. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat, porte-parole du gouvernement, à Radio Classique le 20 février 2008, sur la laïcité et la loi de 1905, la chute de popularité du chef de l'Etat, ses engagements sur le pouvoir d'achat et la transmission de la mémoire de la Shoah à l'école.

Personnalité, fonction : WAUQUIEZ Laurent, NAHUM Olivier, JEAMBAR Denis, LE BOUCHER Eric.

FRANCE. Secrétaire d'Etat, porte-parole du Gouvernement; ; ;

ti : O. Nahum : Bonjour L. Wauquiez.
 
R.- Bonjour.
 
O. Nahum : Vous êtes secrétaire d'Etat, porte-parole du Gouvernement. Merci d'être avec nous. D. Jeambar et E. Le Boucher pour leurs éditos évidemment. Puis, avant de commencer à développer tous ces thèmes d'actualité, partons pour Cuba puisque F. Castro s'est retiré de la présidence. Quel est l'avenir de Cuba, en particulier son avenir économique... [Edito d'E. Le Boucher] O. Nahum : L. Wauquiez, vous êtes porte-parole du Gouvernement, évidemment cette actualité est importante. C'est une page d'histoire qui se tourne. Est-ce que pour vous, c'est le début de la fin d'une dictature ?
 
R.- Je pense que c'est encore quand même un petit peu tôt pour le savoir mais ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est une page d'histoire extrêmement importante, une histoire géopolitique, qui se tourne. Moi j'ai passé ma jeunesse historique avec la figure de F. Castro.
 
O. Nahum : Et du Che aussi ?
 
R.- Oui c'est vrai. Enfin c'est des figures qui sont des figures fondatrices de cette période de l'après Guerre, de l'après Seconde guerre mondiale. Et ce qui est important maintenant pour la France, c'est de bien finir de réaliser, avec le départ de ces grandes figures historiques, qu'on bascule dans un autre univers, un autre monde et qui suppose aussi que la France adapte et reconçoive sa diplomatie étrangère et notamment l'intérêt apporté par le président de la République à l'Amérique latine s'inscrit aussi dans cette dimension.
 
O. Nahum : Et ça veut dire que la France est préoccupée, de fait, si j'ose dire, par ce qui se passe à Cuba et que, disons-nous, la France est plutôt optimiste en voyant R. Castro accéder avec peut-être cette volonté d'ouverture susmentionnée par Eric ?
 
R.- Je pense que vraiment à ce stade, c'est encore très prématuré pour savoir comment les choses vont évoluer. Derrière les changements des hommes, il y a aussi la pesanteur d'un système politique et il faut qu'on se laisse le temps de voir comment tout ça va bouger.
 
O. Nahum : A 8h20, on va replonger dans les arcanes de la politique française - élections municipales, évidemment - et on sait qu'il y a un résultat qui est intéressant, c'est celui de Pau, qui sera intéressant à suivre, puisque F. Bayrou y est candidat. Est-ce qu'on peut dire, a priori, et on le pense, que le leader du MoDem y joue gros à Pau ? [Edito D. Jeambar sur l'enjeu de la municipale à Pau.] O. Nahum : L. Wauquiez, dans cette actualité politique, il y a une première question qu'on a envie de vous poser- vous n'allez peut-être pas répondre - mais X. Bertrand annonce ce matin, enfin explique ce matin dans L'Express qu'un ministre n'a pas le droit de mentir et il reconnaît être franc-maçon. Est-ce que vous trouvez la démarche, si j'ose dire, cette quête de vérité, quitte à effectivement présenter au public des attachements intellectuels, est-ce que vous trouvez cette démarche utile à la démocratie ? Savoir que tel ou tel ministre peut avoir une obédience, un attachement intellectuel à telle ou telle famille de pensée ?
 
R.- En tout cas c'est une démarche personnelle très originale. Derrière, la question qui se pose c'est quoi ? C'est la question de la transparence, finalement.
 
O. Nahum : Puisqu'il dit : « Je ne suis pas un ministre qui aime mentir ». Il explique, il justifie cette révélation par le goût de la vérité.
 
R.- Dans quelle mesure est-ce qu'un homme politique doit mettre la totalité de sa personnalité sur la table et la totalité de ses options spirituelles, philosophiques, politiques ? Je pense que derrière, il y a une question qui est plus importante et plus profonde, c'est dans quelle mesure est-ce que la politique française réussit à s'adapter à une exigence d'éthique ? C'est-à-dire qu'aujourd'hui le citoyen ne supporte plus tout ce qui est dissimulation, tout ce qui est comportement caché, l'impression que les décisions se prennent dans un autre univers. Et, de ce point de vue, je trouve que - en tous cas quand moi je l'ai découvert, j'ai trouvé que - la démarche de X. Bertrand était en tous cas intéressante. Je pense que c'est une démarche très personnelle, très réfléchie, personnellement, mais je pense que derrière, le point qui est intéressant c'est dans quelle mesure est-ce que la politique française réussit à s'adapter un tout petit peu plus à des comportements peut-être nordiques, de plus grande transparence de la part des hommes politiques.
 
D. Jeambar : Je ne dis pas que c'est calculé mais cette révélation tombe assez bien au fond, au moment où on soupçonne le Gouvernement, le chef de l'Etat de vouloir remettre en cause la laïcité et d'ouvrir un débat sur ce sujet, avoir à l'intérieur du Gouvernement un membre du Grand Orient dont on sait que c'est l'attachement de la défense de la laïcité, c'est plutôt une bonne chose, non, du point de vue tactique ?
 
R.- C'est des questions sur lesquelles j'ai beaucoup travaillé, notamment au moment de la commission Stasi dont j'étais rapporteur, qui travaillait sur la laïcité au moment où on avait eu les questions du voile. Je pense que c'est un peu réducteur de ramener uniquement la laïcité à l'approche qui est l'approche, si vous me permettez, l'approche du Grand Orient. Il y a aussi une vision de la laïcité qui est portée par les protestants, une vision de la laïcité qui vient aussi de l'Eglise. Donc il y a au contraire la vision de la laïcité républicaine française qui est faite d'une construction qui a été une construction plutôt portée ensemble au début du 20ème siècle. En tous cas, cette question de la laïcité est à la fois une des traditions de fond de la République et en même temps, le président de la République a cherché à montrer que dans l'univers dans lequel on est, qui est celui maintenant d'un cadre totalement différent de celui de 1905, nécessite quand même une réflexion, une adaptation historique.
 
D. Jeambar : Mais cette manière qu'a le chef de l'Etat de remettre en avant toujours la spiritualité, est-ce que ça vous convient, parce que ça ne correspond pas au fond à la tradition française qui départage vraiment, très nettement, le temporel et le spirituel ? Comme si au fond, on ne pouvait plus avoir d'espoir dans ces valeurs communes qu'incarne la République.
 
R.- Je ne suis pas tout à fait... Ce n'est pas très exactement la lecture que j'ai du message qui est porté par le président de la République. Son message c'est de dire quoi ? La laïcité française - et ça c'est sa tradition très forte -n'est pas une laïcité intégriste de combat, consistant à expulser en dehors du champ public toute question religieuse.
 
D. Jeambar : Mais c'était tranché ça depuis longtemps, tout de même ?
 
R.- Non, non, je ne suis pas du tout d'accord là-dessus. C'est-à-dire que quelque part, parler de religion, parler de spiritualité en politique était un gros mot. Et ce que fait le président de la République...
 
D. Jeambar : Ce n'était pas un gros mot mais ce n'était pas le territoire du politique.
 
R.- Je pense que c'est une erreur.
 
D. Jeambar : Vous pensez que c'est le territoire du politique ?
 
R.- Je ne pense pas que c'est le territoire du politique mais c'est que c'est une des questions qui est extrêmement importante dans la société et que c'est une des dimensions qui construit l'homme, la femme, qui construit le lien social. Et de ce point de vue, que le politique considère que c'est un sujet tabou qui ne doit jamais être évoqué, était à mon sens un peu surréaliste. Après, ça n'empêche pas d'avoir une réflexion là-dessus qui soit une réflexion de comment est-ce qu'on concilie à la fois la tradition historique de la laïcité, son adaptation à un contexte français totalement révolutionné aujourd'hui par rapport à ce qu'était 1905. 1905 c'est la laïcité qui est conçue par rapport au poids de l'Eglise dans la société française. Aujourd'hui, ce n'est plus du tout le même sujet. C'est quelle place est-ce qu'on accorde aux différentes options religieuses, aux différentes options spirituelles ? Comment est-ce qu'on fait aussi pour avoir à la fois un socle de valeurs républicaines ? Quelle place on accorde aux questions de l'intégrisme d'où qu'il vienne ? Ce sont des sujets qui sont complètement neufs. Et si vous me permettez...
 
D. Jeambar : Oui mais c'est un pays qui se déchristianise aussi. Donc on n'a pas le sens que vous avez, d'aller dans le sens de l'histoire. Au fond, on a plutôt le sentiment que la laïcité est en train de gagner du terrain et au fond qu'elle s'impose partout ?
 
R.- Vous voyez, là, si vous me permettez, vous utilisez un terme qui me semble très choquant. C'est-à-dire que ce que vous êtes en train de dire, c'est que la laïcité et le sens de l'histoire c'est la déchristianisation de la société.
 
D. Jeambar : Non, non.
 
R.- C'est exactement ce que vous avez dit.
 
D. Jeambar : Ne nous engageons pas sur une voie trop complexe.
 
R.- Je crois que c'est une erreur. La laïcité c'est finalement ce qu'a dit le président de la République, ce n'est pas la déchristianisation et le sens de l'histoire n'est pas nécessairement celui de la déchristianisation. Le sens de la laïcité c'est l'égal respect pour les différentes religions et les différentes options spirituelles.
 
D. Jeambar : Je suis d'accord avec ce que vous venez de dire. O. Nahum : On a retenu en tous cas que vous, comment dirai-je, vous souteniez, enfin vous souteniez, vous étiez reconnaissant de cette démarche personnelle de X. Bertrand et que vous avez évoqué beaucoup le mot de laïcité. D. Jeambar : Vous n'êtes pas franc-maçon ? Non. O. Nahum : Ecoutez au moins, vous avez eu le mérite de la transparence et cette transparence revient sans doute après le rappel des nouvelles, surtout qu'il y a des sondages qu'on va évoquer. [Rappel des titres.]
 
O. Nahum : L. Wauquiez, c'est vrai qu'il y a un océan d'actualités à évoquer. D'abord il y a eu, c'est vrai, l'appel signé dans Marianne de vigilance à l'endroit de N. Sarkozy. Aujourd'hui, on a un nouveau sondage qui montre manifestement une baisse de popularité du président de la République dans les enquêtes d'opinion. Alors est-ce à dire que vraiment, vous aussi comme d'autres à l'UMP, vous reconnaissez que le pouvoir, comment dirai-je, est face à un trou d'air qui semble persister si on en croit certains chiffres qui tombent ?
 
R.- Je crois surtout qu'en ce moment, notamment de la part de l'opposition, on est dans une posture de terrorisme intellectuel. C'est-à-dire qu'on utilise les mots, la tribune par exemple de Marianne, comme des bombes qui ont uniquement comme objectif de détruire et dans une hystérie uniquement centrée sur le président de la République et sur, quelque part, sa personnalité et sur des attaques extrêmement personnelles. Et j'ai vraiment envie de dire...
 
O. Nahum : Ca a vraiment une influence sur les sondages alors ?
 
R.- Non, ce n'est pas ce que je veux dire mais juste, que ça a une influence sur l'approche de la politique et sur la conception qu'on peut avoir de la place de l'opposition. Je trouve que là, trop c'est trop. C'est-à-dire qu'on a uniquement un champ d'attaques qui est sur la forme, l'exercice du Président, avec des attaques extrêmement personnalisées et ciblées et très peu sur le fond et sur la proposition. Et à mon sens, là, vraiment l'opposition est dans une déviation de son rôle. C'est-à-dire quelle est concrètement, je ne sais pas mais quelle est la dernière proposition faite par l'opposition au cours des derniers mois ? Je n'en vois pas.
 
O. Nahum : Vous rappelez à l'ordre l'opposition ?
 
R.- Ce n'est pas du tout pour moi une question et puis ce n'est pas mon rôle de rappeler à l'ordre l'opposition. Je dis juste que si jamais l'attaque est uniquement destinée à cacher le vide sidéral de propositions, je ne suis pas sûr qu'on soit dans une bonne approche de la politique.
 
D. Jeambar : C'est quand même un jeu assez classique dans la politique. Je comprends que pour répliquer, vous disiez ça mais au fond moi je me souviens qu'en 81/82, les attaques de la droite contre F. Mitterrand et contre sa personne étaient aussi virulentes au point que F. Mitterrand finissait par se sentir assiégé comme Allende.
 
R.- Si je puis me permettre, je pense que de la même manière que c'était une erreur en 81/82, c'est une erreur aujourd'hui et encore pire parce qu'on est quand même près de trente ans plus tard. Donc je crois quand même que la politique française peut aussi évoluer et que le travail de l'opposition peut aussi se concevoir sous des dehors plus modernes. Mais il y a un point qui m'intéresse beaucoup dans le parallèle que vous faites sur 81/82 et qui vous surprendra peut-être. Je pense que finalement, dans l'histoire politique française, on n'a pas eu depuis 81/82 une telle, un tel mouvement de réformes sur les premiers mois de début d'un président de la République. Et que malgré tout, si jamais vous mettez sereinement sur la table tous les sujets qui ont été abordés, que ce soit le Grenelle de l'environnement, l'enseignement supérieur, les sujets de relations au sein de l'entreprise, la question de l'emploi, les heures supplémentaires, la participation, la refonte des régimes spéciaux, énormément de sujets ont été mis sur la table.
 
E. Le Boucher :.Et qu'est-ce qui explique que Fillon ne se porte pas si mal, lui, dans les sondages et que si N. Sarkozy plonge c'est bien peut-être parce qu'il l'a bien cherché, si je puis dire, de mélanger vie privée et vie publique. Est-ce que ce n'est pas ça le problème ?
 
R.- Ce n'est pas du tout la grille de lecture que j'ai. Il me semble au contraire que ce que N. Sarkozy paie, entre guillemets, dans la période actuelle, c'est d'avoir accepté de se mettre en tant que président de la République aux avant-postes. C'est-à-dire de ne pas être dans la posture de la figure du commandeur caché derrière les ors de la République et dont on n'entend la voix qu'à intervalle régulier.
 
D. Jeambar : En creux, vous dites que c'est la posture que prend F. Fillon alors ?
 
R.- Non, ce n'est pas du tout ça ce que je dis. Je crois que F. Fillon est exactement dans son rôle qui est le rôle du Premier ministre, de l'animation de l'ensemble du Gouvernement et de vérifier que les impulsions, les changements voulus par le Président s'appliquent. Et je crois que le changement et c'est ce changement-là, qui est un changement institutionnel qui expose beaucoup plus le Président, le président de la République a choisi effectivement d'assumer les réformes qu'il fait. Et donc dans une période délicate où les réformes ont commencé mais où les Français ne voient pas les résultats suffisamment vite, en terme de sondage comme il est devant, c'est lui qui est exposé.
 
O. Nahum : Mais ça veut dire que vous reconnaissez l'existence de ce trou d'air ?
 
R.- Evidemment, je ne l'ai jamais caché d'ailleurs quand on m'a interrogé plusieurs fois là dessus. Vous savez, je pense qu'on peut être porteparole et ne pas faire de langue de bois. Il y a évidemment une période de trou d'air pour une raison simple : c'est que par exemple on a beaucoup parlé d'heures supplémentaires. Les heures supplémentaires s'appliquent, elles réinjectent à peu près 130 millions d'euros dans l'économie, ce qui est quand même relativement important. Mais en même temps, les Français n'ont pas encore...
 
D. Jeambar : 130 millions sur une année ?
 
R.- Bien sûr, mais en même temps on n'a pas encore totalement, les Français n'ont pas encore totalement fait leur calcul, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas vu la feuille d'imposition, ils n'ont pas vu ce que donnait l'absence d'imposition sur le revenu sur les heures supplémentaires. Donc tous les calculs n'ont pas encore été intégrés. Donc ce dossier-là illustre très bien la période dans laquelle on est. Le changement a commencé. Dans les faits, ça commence à se traduire mais les Français n'ont pas encore totalement intégré la nouvelle donne et donc il y a une impatience.
 
O. Nahum : Eric ? E. Le Boucher : Alors une des réformes ou une des promesses plus exactement du président de la République concernait le pouvoir d'achat. Et c'est, semble-t-il, ce que lui reproche l'opinion de ne pas être là au rendez-vous. O. Nahum : De le concrétiser. E. Le Boucher : Contrairement à sa promesse d'être le président du pouvoir d'achat. Mais pendant sa conférence de presse, il a reconnu que les caisses étaient vides et qu'il ne pouvait pas donner des ordres aux entreprises. Alors est-ce que c'était vraiment une erreur d'être parti sur cette voie-là que de faire des promesses de pouvoir d'achat qu'on ne peut pas tenir ?
 
R.- Je ne pense pas, monsieur Le Boucher, et vous êtes sans doute un des meilleurs commentateurs sur ces questions. Il faut aller jusqu'au bout du raisonnement qui a été le raisonnement du président. Qu'est-ce qu'il a dit ? Il a dit : "si vous attendez de moi que j'injecte de l'argent public, juste comme ça pour soutenir le pouvoir d'achat, ce serait stérile". Parce que les Français savent très bien que si ça ne se nourrit par du déficit public et que ça ne permet pas un surcroît d'activité dans le pays, l'économie y perdre immédiatement. Et c'est pour ça que la démarche qui est choisie c'est de dire, la construction et l'amélioration du pouvoir d'achat reposent sur la revalorisation et un surcroît de volume de travail dans le pays. Donc juste ce que voulait dire le président, c'est "je ne vais pas nourrir à coup de chèques en bois sur les caisses de l'Etat, le pouvoir d'achat ; je vous propose un cercle vertueux dans lequel on accepte tous de travailler plus pour vivre mieux, pardonnez-moi de reprendre la formule emblématique mais c'est bien celle-là. C'est-à-dire que l'amélioration de notre rémunération ne découlera que du fait d'augmenter le volume de travail dans le pays".
 
O. Nahum : Et soyez patients à l'endroit des Français ?
 
R.- Non ce n'est pas "soyez patients", c'est juste un travail de fond. Mais c'est un travail de fond qui commence tout de suite. Quand on a aujourd'hui 38 millions d'heures supplémentaires qui ont effectuées par 6 millions de salariés, c'est du résultat immédiat. Enfin voilà, si vous comparez très simplement la France par exemple par rapport à la Suède, la France travaille moins que la Suède, les Français gagnent moins que les salariés suédois. Donc le but, si jamais on veut redonner du pouvoir d'achat, c'est de faire en sorte que collectivement on travaille un peu plus.
 
O. Nahum : Alors dans ce contexte que vous décrivez, il y a le plan économique, il y a eu le plan historique. Et on a beaucoup discuté de ce sujet qui a fait beaucoup réagir les auditeurs ici, à Radio Classique, la transmission de la Shoah. Aujourd'hui, on sait que le ministre de l'Education va réfléchir au dossier et avec la communauté éducative mais il a bien parlé, le ministre, d'intuition du président de la République. On a vu E. Mignon monter au créneau pour défendre ce projet, qui est sa directrice de cabinet. Mais est-ce que le terme d'intuition pour parler de cette période de l'histoire qui est une période tragique évidemment, difficile à appréhender, est-ce que c'était le bon terme à mettre en avant ? Parce que est-ce qu'on peut risquer l'intuition dans un pays qui est le nôtre et qui continue à découvrir son passé ?
 
R.- J'ai envie de dire : est-ce qu'on peut risquer l'inaction ? Je voudrais expliquer pourquoi. C'est un sujet qui me touche personnellement beaucoup parce que j'ai une partie de mes racines qui sont sur le plateau du Chambon-sur-Lignon, plateau qui a été reconnu comme « Juste parmi les nations » et qui pendant la guerre, alors que les habitants de cette commune auraient pu rester à l'écart de tout, ont caché 1.000 enfants juifs dans les fermes souvent au risque de leur vie. Or qu'est-ce qui se passe ? Tout simplement les « Justes » qui étaient les « Justes » qui ont caché les enfants pendant la guerre sont en train tout doucement de s'éteindre et de disparaître. Et le risque- je pars d'un exemple très simple - c'est qu'à l'échelle de ce territoire, la mémoire ne soit plus transmise. Donc on est à un moment où la mémoire vive, ceux qui sont capables d'en parler, des personnalités telle que S. Veil et qui, j'espère, resteront des figures de vigie en la matière, vont passer. Et à ce moment-là, comment est-ce qu'on fait pour que la mémoire de la Shoah ne s'éclipse pas et pour que ce fait historique qui a quand même une très forte connotation d'alerte morale, d'exigence pour l'ensemble des responsables d'un pays, ne soit pas progressivement oublié ou cantonné uniquement sur des pages d'histoire un tout petit peu désincarnées ? Ce n'est pas une question de.... Voilà, on a un vrai, là on a un moment de rendez-vous avec la mémoire et avec l'histoire. Et comment est-ce qu'on le gère ?
 
O. Nahum : S. Veil a été critique non pas sur le fait de transmettre évidemment mais sur la façon dont les choses ont été annoncées par le président de la République. On voit bien qu'il y a une problématique et certaines voix se sont élevées pour dire : au départ c'est un élève qui parraine un enfant tué dans la barbarie nazie, après on passe peut-être à un enfant par classe. Est-ce qu'on peut jouer à ce jeu d'une sorte de, excusez-moi l'expression, mais on l'a lue dans les réactions d'internautes, de marchandage de la mémoire ?
 
R.- Alors je voudrais juste qu'on prenne, si vous me permettez, un tout petit peu de champ parce que je trouve ce sujet très intéressant sur à la fois la méthode du président de la République et l'hystérie de critiques dont il fait parfois l'objet en ce moment. La méthode c'est de dire : il y a un sujet qui est effectivement la disparition ou non de la mémoire de la Shoah. Je fais une proposition. Le terrorisme intellectuel c'est tout de suite de dire : cette proposition est catastrophique, c'est totalement irresponsable de proposer quelque chose comme ça. Alors qu'on voit très bien que si on a un dialogue qui est plus serein, peut-être que la proposition initiale consistant à dire que chaque enfant prenne en charge la mémoire d'une victime de la Shoah était trop, n'était peut-être pas forcément la bonne orientation, mais n'empêche que le sujet mis sur la table est un sujet extrêmement important. Et que du dialogue, à condition qu'il soit respectueux, peut naître in fine une proposition qui soit parfaitement calibrée.
 
E. Le Boucher : Alors vous êtes un bon porte-parole assez habile mais en effet le sujet n'est pas la transmission de la mémoire parce que ça, tout le monde reconnaît que le sujet est sur la table. Le sujet, là où portent les critiques sur N. Sarkozy, c'est cette improvisation d'une certaine façon, c'est de faire une proposition sans en avoir discuté, quand bien même avec S. Veil qu'il a, à côté de lui à table ; ou bien, sur les télévisions, de supprimer la publicité sans en avoir parlé à personne. C'est-à-dire d'un coup, le Président, ce n'est pas un sous ministre c'est le président de la République qui dit : voilà on va faire comme ça. Donc tout le monde est choqué par cette improvisation.
 
R.- Je ne suis pas d'accord avec... enfin, ça ne vous surprendra pas, avec le terme d'improvisation parce que ça supposerait que, et là-dessus il y a un vrai changement dans l'approche du président de la République, le président de la République considère que son devoir c'est de prendre l'initiative et de faire bouger les choses sur un certain nombre de domaines qui se sont plus ou moins « tabouisés » en France. La publicité dans le service public de l'audiovisuel est un exemple typique. On en parle depuis 20 ans, il n'y a rien qui bouge. Il fait donc une proposition et il dit : voilà, je voudrais qu'on réfléchisse ensemble à quel est le sens du service public de l'audiovisuel et du coup également la place ou la pression qu'exerce le fait d'avoir de la publicité dans ce service public. Après, on est ouvert à la discussion. La preuve c'est qu'il rencontre les syndicats, la preuve c'est qu'on met en place une commission pour en discuter. L'erreur de raisonnement, enfin il me semble initiale, c'est de croire que quand le président prend la parole, il faudrait que le sujet soit entièrement ficelé.
 
D. Jeambar : C'est comme ça, c'est lui qui tranche. E. Le Boucher : C'est comme ça qu'il procède.
 
R.- Non, je pense que c'est de la vieille politique et c'est typiquement...
 
O. Nahum : Alors c'est une nouvelle méthode ?
 
R.- Oui bien sûr. Regardez, prenez celle des régimes spéciaux...
 
E. Le Boucher : Il avait dit 15 jours. Quand il a pris la parole la première fois, j'y pensais alors que vous parliez, quand il a pris la parole la première fois, il a dit : je donne 15 jours à tout le monde pour régler ce problème. Alors vous me direz ça n'a pris que trois mois, ce n'est pas très grave que ce soit en 15 jours ou trois mois. Mais à ce moment-là, il dit 15 jours. De la même manière sur la télévision, on n'a pas eu le sentiment qu'il y avait eu un débat, pas plus qu'en effet sur la question de la transmission de la mémoire de la Shoah.
 
R.- C'est là où je ne suis pas complètement d'accord. Il ouvre un sujet, mais après, il l'a toujours dit, il était totalement d'accord pour qu'à condition que la direction soit tenue, il y ait des marges de manoeuvre. Et la réforme des régimes spéciaux était typique de ça. Le cap qui était tenu, c'était de dire : on ne peut pas garder des régimes spéciaux de retraite qui ne correspondent plus aujourd'hui à des réalités de travail différentes. Après, on a été totalement ouvert pour prendre le temps d'une discussion et d'une concertation. Je pense que la vision comme quoi quand le président de la République s'exprime, tout serait figé est une vision, à mon sens, un peu dépassée.
 
E. Le Boucher : Donc c'est "Monsieur Ballon d'essai" ?
 
R.- Non ce n'est pas du tout "Monsieur Ballon d'essai".
 
E. Le Boucher : "Monsieur Brèche" alors ? Impulsion ?
 
R.- Pas du tout, c'est quelqu'un qui fixe le cap, qui met en mouvement un débat mais qui, derrière, le laisse ouvert à la concertation avec ceux qui sont touchés. Je pense que c'est une façon beaucoup plus moderne d'approcher la parole du Président. Il faudrait que quand lui s'exprime, il n'y ait plus aucune manoeuvre, aucune marge de manoeuvre de discussion ? C'est peut-être une vision à mon avis...
 
D. Jeambar : C'est bien de le décoder comme ça, en tous cas on a compris. Mais est-ce qu'on peut traiter tous les sujets de cette manière-là, en provoquant, au fond, un évènement chaque fois, une émotion collective et notamment sur des sujets comme la mémoire ? La mémoire c'est d'abord le savoir, à mon avis, avant d'être l'émotion et c'est une affaire collective avant d'être une affaire individuelle. Et tout d'un coup, on a plutôt le sentiment que l'intervention du chef de l'Etat sur un sujet aussi difficile, délicat, vient brouiller le débat et mettre du désordre, plutôt que d'ouvrir des perspectives. O. Nahum : C'est un débat qui s'engage là. L. Wauquiez ?
 
R.- Non, j'écoutais parce que je trouve la réflexion, enfin elle est très intéressante. Qu'est-ce que c'est que la mémoire ? Est-ce que la mémoire est uniquement un processus collectif ? Est-ce que c'est uniquement dans une objectivisation historique pure et simple ? Moi j'ai une formation d'historien donc c'est des sujets qui m'intéressent. Je pense que la mémoire, c'est un mélange de trois choses : c'est l'histoire, c'est effectivement une approche qui est collective, et c'est aussi une capacité d'émotion individuelle. Et c'est le lien entre les trois qui fait la mémoire.
 
D. Jeambar : Et pas le collectif vers l'individuel et non pas là, on renverse la proposition : on part de l'individuel par le collectif.
 
R.- Je pense qu'en tous cas, ce qui me semble assez clair, c'est que jusque-là on ne s'était pas interrogé sur le fait de dire : aujourd'hui, la disparition des victimes de la Shoah, quelle conséquence ça a sur la transmission de cet évènement historique.
 
O. Nahum : Juste parce qu'on va bientôt conclure, il y a quand même deux sujets d'actualité à évoquer. Il y a l'histoire de ce député qui a été rapportée, qui touchait des indemnités Assedic et qui n'en avait pas le droit. Est-ce que vous comprenez que ça peut choquer certains Français ? Vous trouvez que la façon dont les choses ont été révélées par Le Canard était utile ? Comment vous analysez cette affaire dans un contexte où, c'est vrai, on a des Français qui pensent beaucoup à leur pouvoir d'achat, ce qui est logique ?
 
R.- Je trouve ça très utile et je n'ai aucun problème à ce que Le Canard Enchaîné sorte, quand il y a des scandales qui sont de cette nature, sorte les choses. Je pense qu'au contraire, c'est très sain. Ce qui nous renvoie d'ailleurs à notre premier débat sur l'exemplarité au nom du politique. Et je pense que si jamais, enfin en tous cas j'avais essayé de réfléchir à ça comme jeune député, si jamais le politique n'a pas intégré qu'il doit être exemplaire en terme de comportement et notamment de rapport à l'argent, il n'a rien compris. Quand on fait de la politique, c'est parce qu'on a l'espoir un petit peu fou de pouvoir faire bouger les choses dans son pays. Et ça doit s'accompagner d'une exemplarité totale. De ce point de vue, le modèle nordique est vraiment une exigence.
 
O. Nahum : Alors vous ne répondrez peut-être pas à la question mais somme toute, il faut le constater, les journaux n'arrêtent pas de nous ramener tous les jours des confidentiels sur d'éventuels remaniements ministériels. Ce matin encore, dans Le Parisien, on nous explique que C. Lagarde et Bercy c'est une histoire d'amour qui va peut-être bientôt se terminer. Est-ce que ça pollue l'ambiance de travail au Gouvernement, ces anticipations post-municipales ?
 
R.- Je ne sais pas si en sortant de ce studio, j'aurai encore mon poste.
 
O. Nahum : Oh je pense quand même. E. Le Boucher : Ou monsieur Martinon non ?
 
R.- Ni l'un, ni l'autre, j'espère. Non, enfin voilà, ces questions de remaniement c'est le mistigri. J'ai envie de vous dire, depuis que je suis porte-parole, on me pose la question à peu près tous les mois.
 
O. Nahum : Là, ça s'accélère, on a l'impression.
 
R.- En général les remaniements ministériels ne font pas l'objet d'un scoop annoncé par le porte-parole. C'est vraiment le domaine du président de la République.
 
O. Nahum : Et sur les municipales, compte tenu de tout ce qu'on s'est dit, vous êtes confiant, vous rejoignez certains propos d'UMP, d'ailleurs ici même, qui ont dit : les municipales ça va être difficile ?
 
R.- Elles seront nécessairement difficiles pour une raison simple, c'est qu'il y a beaucoup de maires qui sont des maires de droite ou du centre qui sont des maires sortants. Donc par définition, l'enjeu est un petit peu difficile. Je crois surtout que les municipales sont un enjeu qui est un enjeu essentiellement local, dans lequel les concitoyens se posent une question : qui est-ce qui va gérer au plus près de ma vie quotidienne sur les années à venir ?
 
D. Jeambar : Ca se présente bien pour vous ? O. Nahum : Au Puy, ça se présente plutôt bien.
 
R.- Non, je n'en ai aucune idée.
 
O. Nahum : Un sondage.
 
R.- Moi je ne crois pas beaucoup aux sondages. Le seul sondage, c'est les urnes.
 
O. Nahum : Alors une dernière question d'un auditeur de Neuilly. Ca ne vous étonnera pas, il vous demande si vous souhaitez que D. Martinon reste dans ses fonctions de porte-parole du président de la République ? Ca ne s'invente pas, c'est du direct.
 
R.- Ce n'est évidemment pas à moi de choisir mais je trouve que D. Martinon fait très bien son job de porte-parole et j'espère qu'il se relèvera d'une épreuve qui est évidemment une épreuve personnelle difficile.
 
O. Nahum : Merci beaucoup L. Wauquiez d'avoir été avec nous, secrétaire d'Etat et porte-parole du gouvernement.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 20 février 2008

Rechercher