Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, lors du point de presse conjoint avec M. Ahmad Allam-Mi, ministre tchadien des relations extérieures, sur la situation au Tchad, le déploiement de la force européenne EUFOR pour la protection des camps de déplacés tchadiens, les combats au Darfour et la disparition d'opposants civils au président tchadien, Paris le 22 février 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, lors du point de presse conjoint avec M. Ahmad Allam-Mi, ministre tchadien des relations extérieures, sur la situation au Tchad, le déploiement de la force européenne EUFOR pour la protection des camps de déplacés tchadiens, les combats au Darfour et la disparition d'opposants civils au président tchadien, Paris le 22 février 2008.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Visite en France du ministre tchadien des relations extérieures le 22 février 2008 : entretien avec Bernard Kouchner le 22 à Paris

ti : J'ai reçu le ministre tchadien des Relations extérieures, M. Ahmad Allam-Mi. C'est la seconde fois que vous nous voyez ensemble en quelques jours. Le ministre tchadien a entamé une tournée et je le félicite d'avoir pu fournir des explications sur la situation au Tchad à travers l'Europe et dans bien des pays. Il vient encore de m'apporter des éléments complémentaires sur la situation à N'Djamena et dans le reste du Tchad.

Je sais que vous avez été, la presse en particulier et l'opinion publique en général, alarmés par la disparition de trois des opposants civils au régime de M. Idriss Déby, au régime légalement élu du Tchad. M. Lol Mahamat Choua a été visité et nous le savons en bonne santé. On vient de nous annoncer que M. Yorongar aurait lui aussi été retrouvé à N'Djamena ; nous attendons confirmation. J'ai demandé à mon collègue qu'il nous le confirme et nous attendons que notre ambassadeur puisse lui rendre visite. Ceci n'a pas encore été fait.

Quant au troisième dirigeant, nous n'avons pas de nouvelle de lui, ni bonne ni mauvaise. On nous dit qu'il pourrait s'être réfugié chez des amis, loin de N'Djamena. En tout cas, nous sommes très insistants auprès des autorités tchadiennes pour que l'on nous rassure à son propos.

Vous allez sans doute me poser des questions sur le déploiement de l'Eufor qui se passe très bien. Nous avons reçu de bonnes nouvelles de la région d'Abéché et de la façon dont le déploiement des troupes européennes se poursuit.


Q - Monsieur le Ministre, si vous avez des précisions vous pouvez le faire.

R - Vous avez compris que nous étions très insistants sur le sort des trois personnes portées disparues. Deux d'entre elles ont réapparu - pour l'une, c'est certain et pour la deuxième, nous cherchons à prendre contact avec elle -, nous en sommes satisfaits.

La Commission d'enquête internationale va se mettre en place, c'est aussi un élément de grande satisfaction pour nous. Nous espérons que le dialogue politique avec l'opposition pourra se rétablir. Pour cela, nous sommes en contact avec M. Louis Michel, commissaire européen et responsable du suivi des accords dont a parlé le ministre, c'est-à-dire les accords du 13 août.

Quant à l'Eufor, c'est une grande satisfaction de savoir qu'atterrissent à présent, à N'Djamena et à Abéché, les avions qui apportent le matériel et qui permettent aux troupes, les troupes suédoises et polonaises dans un premier temps, de se déployer.

Environ 500 personnes sont déjà arrivées, cela ne fait que commencer. Tout ceci sous le commandement du général irlandais, le Général Nash.

Je partage le sentiment du ministre tchadien des Affaires étrangères sur la situation au Darfour : on n'en parle pas sauf quand cela va mal et actuellement, cela va très mal. Les effets des bombardements sont redoutables sur les populations civiles et entraînent un flux à travers la frontière du Soudan vers le Tchad. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons souhaité, depuis maintenant près de neuf mois, que se déploient les forces européennes et c'est ce qu'elles font aujourd'hui.

Je vous rappelle qu'il fut long de convaincre, d'une part, le président Déby et, d'autre part, l'Union africaine. Vous pouvez constater que depuis trois jours, M. Konaré - c'est-à-dire l'ancien commissaire, président de la Commission de l'Union africaine, remplacé par M. Jean Ping qui ne prendra ses fonctions que dans quelques temps - appelle à grands cris le déploiement de l'Eufor.

Tout le monde est d'accord. Alors allons-y, c'est ce que nous faisons.

Evidemment, cela prendra encore quelques semaines parce qu'il faut aménager le terrain. Par exemple, en ce moment, les troupes aménagent la plate-forme qui recevra l'hôpital italien à Abéché. Cela prend du temps mais les premiers éléments se sont déjà déployés. C'est important de savoir que les populations tchadiennes déplacées seront prises en charge par l'Opération Eufor.

Q - Pourriez-vous préciser ce que veut dire cette commission internationale qui va rechercher le troisième opposant disparu ?

R - Ce n'est pas pour rechercher le troisième opposant disparu mais pour examiner l'ensemble des conditions dans lesquelles tous ces événements se sont déroulés.

Il vous faut vous reporter au communiqué de la présidence tchadienne et à la mise en place d'une commission à caractère international.

Q - Oui, mais cela veut dire qui exactement ?

R - Ce n'est pas à nous de la désigner. Nous ferons des propositions et le choix sera fait ensuite. Dès qu'un nom sera connu, je vous le ferai savoir. J'ai quelques noms en tête mais il faut d'abord les contacter et qu'ils acceptent.

Q - Je voulais le demander à votre collègue tchadien. Peut-être pourrait-il nous renseigner ?

R - La commission ne les intéresse pas. Ce sont les noms composant cette commission qu'ils souhaitent connaître.

(M. Allam-Mi) - Nous ne voulons pas obliger qui que ce soit, il faut déjà qu'il y ait des candidatures.

R - Ne vous inquiétez pas, il y en aura. Vous pouvez déjà imaginer qu'au sein de la communauté européenne, des gens se manifesteront. Mais ce n'est pas pour rechercher ces trois opposants civils. D'ailleurs, d'ici-là, j'espère qu'il n'y aura plus à les chercher car nous les aurons retrouvés. Il n'y a pas que ces trois personnes, il y a la situation dans son ensemble et il faut que la commission puisse se déployer de façon libre.

Q - A propos du déploiement de l'Eufor, ne craignez-vous pas que cela crée une sorte d'appel d'air des populations venant du Darfour ?

R - Pour qu'il y ait un appel d'air, il faudrait déjà que ces populations soient là ! D'après l'Oxfam, il y a 500.000 personnes. Avez-vous vu l'appel de Human Rights Watch qui demande que nous fassions cet "appel d'air" ? C'est ce que l'on appelle le "pool factor" - lorsque l'on vient protéger la population et que des personnes se sentent, d'une certaine manière, en nécessité d'être protégés. Je ne crois pas que nous ayons besoin d'être là pour qu'ils viennent puisqu'il y en a déjà 500.000.

Je parle des Tchadiens déplacés au Tchad. Quant aux personnes réfugiées, il y en a au moins 800.000 qui sont prises en charge, dans le meilleur des cas, par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies. Nous ne faisons pas cela pour attirer les gens qui, de toute façon, reçoivent des bombes.

Q - Mais je parlais des réfugiés du Darfour !

R - Je parle des réfugiés du Darfour qui reçoivent des bombes en ce moment ! Est-ce la protection qui les fait recevoir des bombes ou la protection qui pourra peut-être leur permettre d'échapper aux bombes ?

La réponse est la deuxième hypothèse. Nous allons, je l'espère, permettre à ces réfugiés d'être pris en charge de meilleure manière puisque l'Eufor est là pour les personnes déplacées et pour les réfugiés. Nous ne pensons pas que nous les faisons partir. Pensez-vous que le médecin provoque la maladie ou bien pensez-vous que, de toute façon, les gens sont malades et qu'il vaut mieux des médecins ?

Q - A propos de l'Eufor, au moment où vous l'avez souligné, les combats reprennent au Darfour de manière intensive...

R - Ce ne sont pas les combats, ce sont les bombardements des populations civiles.

Q - Donc, les bombardements des populations civiles, au moment où, dans l'Est du Tchad, un certain nombre de groupes armés circulent en assez grand nombre, le mandat d'Eufor n'apparaît-il pas quelque peu sous-dimensionné aujourd'hui ?

R - Ce n'est pas l'avis de la Commission européenne dans son ensemble qui a voté à l'unanimité la poursuite de l'engagement européen. Ne soyons donc pas plus "royalistes que le roi". C'est évidemment une situation de brutalité et de guerre : les bombardements, les milices à travers la frontière - ces fameux Janjawids -, le départ des réfugiés et l'afflux des populations civiles tchadiennes. Il était prévu, bien entendu, que l'Eufor soit là pour protéger ces populations. Nous n'allons pas arrêter parce que cela continue !

Q - Non, ce n'est pas ce que je dis, au contraire, le mandat ne vous semble-t-il pas sous-dimensionné ?

R - Non, le mandat est très précis. Nous ne nous occupons pas de la frontière, nous nous occupons des populations qui doivent être protégées. Dans un deuxième temps, sûrement, si cela est possible, nous nous occuperons de sécuriser la zone qui permettra aux populations tchadiennes de reconstruire - c'est aussi une opération de développement - leurs villages détruits par les bombardements.

Q - Pour reprendre votre image médicale, Monsieur le Ministre, ne serions-nous pas en face d'un médecin qui soignerait les symptômes sans soigner la maladie ?

R - Oui, c'est déjà mieux de soigner les symptômes, surtout lorsque vous avez mal. Cela s'appelle un antalgique et "cela fait du bien par où cela passe".

Q - Votre comparaison n'est pas raison.

R - Monsieur, s'il vous plaît, je trouve assez scandaleux que l'on puisse dire que nous provoquons les départs - attendez, c'est ce que vous avez dit -, et je trouve un tout petit peu insistant de nous demander : pourquoi faites-vous l'Eufor ?

Nous faisons l'Eufor à l'appel des populations, à l'appel de toutes les organisations humanitaires qui ne pouvaient pas protéger les déplacés tchadiens. Les réfugiés, quant à eux, étaient pris en charge par le HCR. Avez-vous entendu ce que dit M. Guterres, le Haut Commissaire aux Réfugiés des Nations unies ? Il demande que l'on vienne à toute heure et il le demande depuis le début.

Ne nous accusez pas de provoquer l'afflux de réfugiés ! C'est toujours pareil, lorsqu'il y avait les "boat-people" et que l'on envoyait un bateau de secours, on disait que c'était nous qui les encouragions à partir. Mais non, c'était la situation qui les faisait partir. Ou bien alors on les laisse mourir ! Peut-on les laisser mourir ? Je ne le crois pas et, en tout cas, ce n'est pas la position de la France.

Q - On a parlé de la grâce pour les six membres de l'Arche de Zoé, où en est-on ? Y aura-t-il des contacts avec le président français ? Est-ce lié ?

R - Cette guerre aurait été provoquée pour que la grâce puisse être accordée, vraiment, c'est ce que nous pensons tous ? C'est un peu triste de demander cela, je n'en sais rien, excusez-moi, mais c'est un peu dérisoire. Ce que je sais, c'est que le président Déby a dit à M. Morin, il y a une dizaine de jours, que cela ne l'intéressait pas et qu'il était prêt à la grâce. Les avocats ont transmis les dossiers à N'Djamena. Nous en sommes là, je n'ai pas plus de nouvelles pour le moment. Mais ne mélangeons pas les deux problèmes qui sont vraiment très très différents.

Q - Le ministre M. Allam-Mi vient de nous dire que le Soudan est en train de réarmer les groupes rebelles actuellement. Si l'Eufor croise une colonne rebelle dans le cas d'une reprise des hostilités, pensez-vous Monsieur le Ministre qu'elle devra la stopper ou non ?

R - En tout cas, dans le cadre du vote du Conseil de sécurité des Nations unies, chapitre 7, l'Eufor peut, doit pouvoir se défendre mais - c'est très précis - l'Eufor ne défend pas la frontière, les troupes européennes défendent les réfugiés. S'ils sont attaqués ou si l'Eufor elle-même est l'objet d'attaques, elle est en droit de se défendre et très capable de le faire. Je vous assure que les troupes qui sont là-bas sont équipées pour cela.

Q - Y aura-t-il une demande à vous faire ?

R - Cela ne dépend pas du tout de moi mais du commandement de l'Eufor. Il n'y a pas de consigne, ce n'est pas une opération offensive, il n'est pas question que cela se transforme en une opération offensive contre un quelconque ennemi ou même un quelconque envahisseur, pas du tout. Les populations seront protégées. Elles ne pouvaient pas reconstruire leur village parce que la sécurité de la zone n'était pas assurée. Les commandos - je ne sais pas comment on peut dire -, les milices qui pénétraient sur le territoire tchadien à travers la frontière ne leur permettaient pas de reconstruire, c'est pour cela qu'elles ont tout abandonné. Cette zone sera donc sécurisée et il est sûr que le mandat permet aux troupes européennes de se défendre, mais pas du tout d'attaquer.

Q - Pensez-vous que la force hybride mettra fin, très rapidement, à ce qui se passe de l'autre côté de la frontière ?

R - J'ai tort de vous parler de l'Eufor sans vous parler de la MINUAD4 tout d'abord. Vous savez qu'il existe également un dispositif des Nations unies qui doit accompagner ces troupes européennes et prendre en charge les camps de réfugiés, etc. C'est très important que l'on parle de ces deux formations ensemble.

Votre question concerne l'autre côté de la frontière. J'ai vu M. Ban Ki-moon et M. Jean-Marie Guéhenno, le responsable des opérations de maintien de la paix, il y a quelques jours à New York et les obstacles sont grands. On dit qu'il y a 8.000 hommes, peut-être 9.000 qui seraient disposés de l'autre côté de la frontière, avec les troupes de l'AMIS qui étaient, vous le savez, au nombre de 6.000.

Mais les difficultés de déploiement sont très très grandes, tout le monde le déplore. Je crois que l'on peut dire, sans calomnier personne, que le Soudan n'est pas très coopératif. Il n'empêche que ce déploiement va se poursuivre. Cela prend du temps, c'est trop lent. Finalement, dans cette compétition pacifique entre les deux efforts - l'effort européen du côté du Tchad et l'effort de l'Union africaine et des Nations unies du côté du Soudan -, nous n'avons pas gagné la course de vitesse, ni la course politique ou de défense de la frontière, mais celle de la course de la protection des populations, lesquelles se trouvent dans un état catastrophique. A cet égard, vous pouvez consulter le site d'Oxfam, ou de toute organisation qui travaille là-bas, ainsi que la dernière déclaration de M. Konaré qui demande que nous nous hâtions.

Mais il faut aussi que, de l'autre côté, les forces des Nations unies et de l'Union africaine se hâtent également. M. Konaré était le président de la commission de l'Union africaine. Nous ne pouvons pas faire cela à sa place.

Q - Donc le Soudan a tout intérêt à envoyer encore quelques milliers de réfugiés ?

R - En effet, vous avez raison, c'est ce qui se passe actuellement. Ils ne le font peut-être pas sciemment mais, en tout cas, ils bombardent les populations qui se réfugient de l'autre côté de la frontière. C'est la raison-même de notre intervention et, malheureusement, il y aura de plus en plus de réfugiés.

Q - Justement, dans le cadre du déploiement de l'Eufor, M. Sarkozy compte-t-il s'arrêter au Tchad à la fin du mois ?

R - Il est en effet question qu'il s'arrête au Tchad sur le chemin de l'Afrique du Sud, mais la décision n'est pas prise. Je vous le dirai très vite. En tout cas, la décision sera certainement prise en fonction des éléments que vient de nous fournir le ministre des Affaires étrangères du Tchad et, sans doute, des éléments qu'il sera amené à nous fournir d'ici là, c'est-à-dire la lumière sur la reprise du dialogue avec l'opposition, sur les disparitions, en particulier des trois opposants, et sur la constitution de la commission d'enquête à caractère international.

Q - Ne serait-il donc pas concevable de se rendre au Tchad si tous les opposants n'étaient pas retrouvés ?

R - C'est du ressort du président de la République, mais je pense qu'il faudra qu'un certain nombre de conditions soient remplies bien entendu.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 février 2008

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