Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à LCI le 31 mars 2008, sur le rachat de l'usine métallurgique Arcelor- Mittal de Gandrange, le revenu de solidarité active et le pouvoir d'achat. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à LCI le 31 mars 2008, sur le rachat de l'usine métallurgique Arcelor- Mittal de Gandrange, le revenu de solidarité active et le pouvoir d'achat.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti :  

 
 
C. Barbier.- Un repreneur brésilien est intéressé par l'usine métallurgique de Gandrange où Mittal veut toujours supprimer un emploi sur deux, d'autres candidats sont attendus ; est-ce une bonne nouvelle ?
 
R.- Il faut voir plus précisément l'offre qui est faite. Moi, jusqu'à présent, je considère que Arcelor-Mittal a une responsabilité vis-à-vis de la suite. J'entends bien qu'il se refuse à examiner, pour l'instant, si j'ai bien compris, les propositions des organisations syndicales. Je me suis rendu à l'usine pour discuter avec les représentants du personnel, il y a un aspect scandaleux dans cette situation : Arcelor-Mittal dégage, vous le savez bien, plus de 7,5 milliards de bénéfices l'année dernière, voilà une usine, à Gandrange, qui est profitable, elle dégage des marges positives. On est sur une activité mondialement très profitable, la demande de l'acier, aujourd'hui, est très importante. Ce qu'il faut pour assurer la pérennité, c'est réinvestir dans les hommes parce qu'on a sous-formé...
 
Q.- Un nouveau four...
 
R.- Et dans l'appareil de production. Les experts se contredisent sur le montant, mais on peut dire qu'autour d'un peu plus de 100 millions d'euros, c'est quelque chose de praticable. Avec 7,5 milliards d'euros de bénéfices l'année dernière, vous comprendrez bien que cela devrait être examinable. Au contraire de cela, on a un grand groupe qui dit "moi, je peux aller faire davantage d'argent ailleurs, je condamne l'activité sur ce terrain-là".
 
Q.- N. Sarkozy est allé sur place aussi, que lui demandez-vous aujourd'hui ?
 
R.- Qu'il demeure attentif à la situation mais en même temps qu'il ne tienne pas les propos comme ceux qu'il a déjà tenus, en laissant à penser, par exemple, que l'Etat pouvait se substituer à la responsabilité des industriels dans ce domaine-là, tout simplement parce que ce n'est pas praticable. Je crois qu'il est attendu des responsables politiques qu'ils contraignent des industriels, des patrons d'entreprise, de respecter, y compris les responsabilités qui sont les leurs, sur des bassins. On ne peut pas simplement s'installer, faire de l'argent et puis claquer la porte, et partir ailleurs.
 
Q.- "Pas de plan de rigueur", a confirmé le Premier ministre hier soir sur TF1, en expliquant qu'on trouverait les économies ailleurs pour financer les projets de réformes sociales". Etes-vous rassuré ?
 
R.- Il n'y a pas besoin de parler de "plan de rigueur" pour que la rigueur soit là. Moi,je considère, comme beaucoup de Français, qu'on vit une période de rigueur en matière de pouvoir d'achat, et c'est ce qui explique le fort mécontentement et les conflits qui portent sur le pouvoir d'achat. En France, et pas simplement en France, en Europe, c'est aussi une caractéristique importante à retenir. Nous allons d'ailleurs samedi prochain manifester avec tous les syndicats européens à Lubjana, c'est la capitale qui préside l'Union européenne aujourd'hui...
 
Q.- En Slovénie.
 
R.-...sur les salaires, le pouvoir d'achat. Donc, il ne suffit pas de dire "il n'y a pas de plan de rigueur" pour qu'il n'y ait pas de rigueur effective pour des millions de nos concitoyens.
 
Q.- Alors, F. Fillon s'engage à généraliser le Revenu de solidarité active, promu par M. Hirsch. Est-ce une mesure que la CGT soutiendra ?
 
R.- Sur son principe, nous l'avons dit, il y a beaucoup de doute sur l'efficacité d'une telle mesure. Nous ne souhaitons pas que - comment dire ? -, par de l'argent public, on encourage les bas salaires ou la précarité.
 
Q.- Ça permet aux gens de reprendre un emploi...
 
R.- Oui non, mais nous entendons bien. Et d'ailleurs, avec M. Hirsch nous avons beaucoup discuté et j'espère que les discussions continueront à être précisées. Nous ne souhaitons pas que, par ce dispositif-là, les pouvoirs publics se substituent à la responsabilité des entreprises s'agissant de la rémunération du travail et de la reconnaissance du travail.
 
Q.- Le chômage baisse, F. Fillon l'a rappelé, vous devez le reconnaître, ça c'est une bonne nouvelle ?
 
R.- Il y a les statistiques du chômage officielles, qui sont toujours l'objet de la polémique, mais on ne peut pas, pour apprécier l'état du marché du travail, s'en remettre uniquement au nombre de chômeurs que font apparaître les statistiques. Une des caractéristiques de ces dernières années, c'est l'extrême précarité des emplois aujourd'hui créés. C'est donc aussi déstabilisant au plan social que le nombre de chômeurs. Lorsqu'on ne peut pas vivre décemment de l'emploi que l'on a, celui à temps partiel, celui faiblement rémunéré que les entreprises acceptent de consentir, la situation n'est pas meilleure que si on est totalement au chômage. En plus, ceux qui sont au chômage, je le rappelle, sont indemnisés à hauteur de moins de 50 %. La moitié des chômeurs n'a pas d'indemnisations chômage.
 
Q.- Vous parliez de la hausse des salaires. Le séminaire gouvernemental aujourd'hui veut regarder comment on va appliquer une promesse présidentielle ; moins de charges pour les entreprises qui joueront le jeu de la hausse des salaires. Vous l'encouragez ?
 
R.- En même temps, je ne pense pas qu'il soit sain de continuer à exonérer de cotisations sociales des éléments de rémunérations, qu'il s'agisse côté employeurs, côté salariés, et après de nous dire : «on ne peut plus financer les retraites par répartition». Et après : "on ne peut plus financer l'assurance maladie ! "Alors au contraire, dans les propositions que nous avons portées la semaine dernière, nous avons suggéré, s'agissant des retraites, de prendre en compte l'ensemble des éléments de rémunération pour les soumettre à cotisations sociales. Nous ne pensons pas que ce soit une bonne formule. Et de ce fait-là, à l'expérience sur les précédentes années, on peut voir les impasses financières qu'une telle approche peut générer.
 
Q.- Vous avez manifesté samedi, une sorte de mise en garde... Oui. ...par rapport à la réforme des retraites qui s'esquisse. N'êtes-vous pas déçu par la faible mobilisation ?
 
R.- Non, c'était la première étape. Il y a eu d'autres, en d'autres occasions, c'est arrivé plus d'une fois. Malheureusement la CGT était un peu seule dans les premières initiatives. Cette fois-ci, nous avons manifesté, notamment avec la FSU, qui a accepté...
 
Q.- Solidaire, oui.
 
R.-...d'exercer une pression dès maintenant, parce que c'est en ce moment que le Gouvernement réfléchit. Ce n'est pas à la fin du mois de juin, lorsque les arbitrages seront prononcés que nous pourrons en appeler à la mobilisation. D'autant plus que, vous le savez, par deux fois des réformes ont été prononcées durant les mois de juillet, une espèce de coutume française, on réforme les retraites durant le mois de juillet - c'est sans doute un hasard du calendrier ! -, en profitant du fait que beaucoup de salariés sont en congé à ce moment-là. Nous ne voulons pas rééditer cet exercice. Nous avons pris nos responsabilités. Ce sont des manifestations qui ont contribué à ce que le débat devienne public parce que, sans cela, on n'en parlerait pas beaucoup. Naturellement, il y a une réunion intersyndicale, aujourd'hui, pour faire le point sur cette situation. Nous allons voir, et à quel rythme il nous faudrait envisager d'autres étapes, si le Gouvernement nous y contraint.
 
Q.- C'est une vraie réunion intersyndicale pour lutter contre cette désunion du front qu'on a vue samedi. Vous allez vraiment accoucher d'une position commune aujourd'hui et d'un rendez-vous commun ?
 
R.- C'est une réunion de travail. Je ne dis pas qu'il y aura forcément un autre rendez-vous de programmé dès aujourd'hui. On va forcément attendre de voir, puisque le Gouvernement annonce un document d'orientation dans la quinzaine de jours qui vient.
 
Q.- Vous en espérez quoi de ce document ?
 
R.- On va voir quelles sont les orientations justement, pour ce que le Gouvernement va vouloir en dire, parce que nous ne savons pas s'il va aller très précisément, s'il va écrire noir sur blanc tout ce qu'il envisage de faire à propos de ce rendez-vous des retraites.
 
Q.- Force ouvrière propose une manifestation juste avant ou juste après. Quelle est votre préférence ?
 
R.- Force ouvrière a un coup de retard. Il aurait été bien que Force ouvrière accepte de manifester dès samedi. C'est une offre que nous avions faite à l'ensemble des syndicats. Peut-être que J.-C. Mailly considère qu'il a mal géré cette période, qu'il a loupé une opportunité. Nous avons déjà, nous, une étape de mobilisation qui a été réalisée.
 
Q.- Alors, le point de litige, c'est passé de 40 ans à 41 ans de cotisation, ce qui a été voté en 2003 et qui doit s'appliquer entre 2008 et 2012. Est-ce que c'est pas mieux de cotiser plus longtemps plutôt que, par exemple, de repousser l'âge légal de la retraite ?
 
R.- Cela ne repousse pas l'âge légal de la retraite mais ça repousse, de fait, l'âge effectif de départ en retraite pour les salariés, s'ils veulent avoir une retraite à taux plein. Ce que nous avons dit, dans ce rendez-vous des retraites, et ce que nous disons, pour le rendez-vous des retraites 2008, c'est qu'il nous faut faire un arrêt sur image parce que la situation du niveau des retraites se dégrade. Souvenez-vous, il y a quelques jours, toutes les organisations syndicales de retraités ont appelé à des manifestations. Il y avait, d'ailleurs, beaucoup de monde pour dénoncer la diminution du niveau des retraites versées au fil des années. C'est la conséquence directe des réformes antérieures. Allonger la durée de cotisation participe à diminuer le niveau des retraites versées. Comme on ne peut pas atteindre ce paramètre, les retraites en pâtissent. La désindexation des retraites sur les salaires, en l'indexant sur les prix, participe aussi à diminuer le niveau des retraites versées. C'est à partir de ce constat qu'il nous faut obtenir le principe de la négociation, à savoir qu'il y a plusieurs pistes possibles et non pas une approche unique à laquelle on nous demande d'adhérer sans plus de débats contradictoires.
 
Q.- X. Bertrand annonce un projet de loi, pour l'été, sur le travail des seniors. C'est une bonne solution, faire travailler plus longtemps les gens.
 
R.- Nous verrons bien. Je me rappelle de 2003 et, peut-être que certains téléspectateurs s'en souviennent aussi, lorsque nous avions condamné cet allongement de la durée de cotisation, déjà à l'époque, à 40 ans, nous avions mis en évidence le faible taux d'activité des plus anciens. Nous sommes le pays d'Europe où nous sommes licenciés le plus tôt, dans la carrière professionnelle. La moyenne d'âge où on arrête de travailler effectivement dans les entreprises, c'est 58 ans. Demander un allongement de la durée de cotisation dans ces conditions-là n'est pas tenable, sauf à avoir des retraites amputées. On nous disait déjà, à l'époque, en 2003, du côté patronal, que "c'étaient les anciennes pratiques, c'est vrai que la gestion du personnel dans les entreprises avait tendance à licencier les seniors. On vous rassure, ça va changer". Nous sommes en 2008, la situation s'est encore détériorée.
 
Q.- Vous négociez directement avec X. Bertrand.
 
R.- Nous sommes en concertation, il n'y a pas de négociation, d'après le Gouvernement.
 
Q.- Est-ce que vous demandez à rencontrer F. Fillon, qui s'était occupé de la réforme de 2003 ?
 
R.- Notre interlocuteur, c'est le ministre du Travail. Je suppose que le Premier ministre se tient informé de ces discussions.
 
Q.- Ils sont un peu en rivalité, vous l'avez vu. Vous pouvez jouer là-dessus.
 
R.- Je n'ai pas à me mêler des querelles internes à l'UMP ou au Gouvernement. Je remarque, d'ailleurs, qu'il y a des cumuls de tâches qui, à mon avis, vont peser sur les missions qui nous intéressent le plus. Le fait de voir le ministre du Travail investi, en plus de faire fonctionner un parti, j'espère que cela ne se fera pas au détriment des responsabilités au titre de ministère du Travail.
 
Q.- Les Français apprécient le changement d'image plus présidentiel de N. Sarkozy. Pour vous, c'est un bon point aussi ou vous vous inquiétez de le voir s'éloigner du concret ?
 
R.- Je ne me cale pas sur les questions d'image. Ce qui m'intéresse, en tant que syndicaliste, ce sont les résultats concrets au plan social et, de ce point de vue-là, je crois que le mécontentement, et à juste titre, demeure très fort, notamment s'agissant des questions d'emploi et de pouvoir d'achat, une question récurrente. Nous, nous continuons d'encourager les salariés à se mobiliser dans les entreprises pour obtenir des augmentations de salaires. Là où cela se produit, nous avons des résultats positifs. Il faut généraliser cette démarche. Les questions d'image sont tout à fait relatives, pour ce qui nous concerne.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 31 mars 2008
 

Rechercher