Point de presse de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur le sommet de l'OTAN à Bucarest, l'affaire de l'Arche de Zoé, la crise libanaise et les négociations avec les pirates du "Ponant", Paris le 8 avril 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Point de presse de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur le sommet de l'OTAN à Bucarest, l'affaire de l'Arche de Zoé, la crise libanaise et les négociations avec les pirates du "Ponant", Paris le 8 avril 2008.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Point de presse de Bernard Kouchner avec la presse le 8 avril 2008 à Paris

ti : Bonjour,


Je vous remercie de votre présence fournie. Je me doute que vous me poserez quelques questions, peut-être, et peut-être y répondrais-je.

J'entends, sur un sujet qui me tient à coeur et qui justifiait cette conférence de presse - qui d'ailleurs a lieu tous les quinze jours -, beaucoup de bruit et quelques propos désagréables à propos de l'engagement atlantiste de la France et, en particulier, des preuves d'atlantisme qui ont été données au sommet de l'OTAN à Bucarest la semaine dernière.

Alors je voudrais vous demander d'être attentifs aux faits. A Bucarest, le sommet de l'OTAN s'est déroulé de telle manière que c'est la preuve du contraire qui a été fournie. Nous nous sommes opposés - ce fut long, difficile, parfois houleux ; nous, cela veut dire un certain nombre de pays européens importants, en particulier les six pays fondateurs de l'Europe - aux Américains sur plusieurs sujets mais, entre autres, sur un sujet très précis, celui de l'élargissement.

Vous le savez, les Américains souhaitaient que l'Ukraine et la Géorgie se voient proposer ce que l'on appelle le MAP, ce document qui permet la candidature et qui d'ailleurs n'est pas automatique. Il se trouve que tous les pays qui se sont vus proposer le MAP ont tous adhéré à l'OTAN. Cela peut prendre des années, cinq, dix ans, c'est ainsi.

Ce fut une vraie, une franche explication. Elle a duré très longtemps, toute la soirée, la nuit du jeudi ainsi que le lendemain matin. Pour vous donner un exemple, pendant que se déroulait le dîner des chefs d'Etats, se déroulait le dîner des ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Théoriquement, le sujet qui devait préoccuper les ministres des Affaires étrangères était le Kosovo et les Balkans. Nous n'en avons pas dit un mot et Mme Rice a demandé à ce que tout le monde sorte, que seuls les ministres des Affaires étrangères restent, et, à 27, nous avons discuté pendant de longues heures de façon très forte.

L'opposition d'autres pays a rejoint unanimement la position que présentaient les six pays fondateurs - dont la France fait partie - qui était : "ne soyons pas pressés, cela se passe en Europe". Il faut que les conditions démocratiques, pour employer un exemple précis, soient remplies aussi bien en Ukraine qu'en Géorgie. L'Ukraine ne ressemble pas à la Géorgie et il s'agissait de situations différentes. La Norvège par exemple et d'autres pays nous ont rejoints.

Finalement, ces pays fondateurs, que je rappelle être la Belgique, la Hollande, le Luxembourg, l'Allemagne, l'Italie et la France, n'ont pas bougé de position. Ce fut une affirmation de l'Europe à l'OTAN. Je vous le dis avec fermeté parce que j'y étais, je le sais. C'est tout de même l'opinion de tous les commentateurs, de toute la presse internationale, de toute la presse locale à Bucarest et, le lendemain, alors que le sommet n'était pas terminé, de la presse du week-end.

Regardons les faits. L'engagement atlantique de la France est un engagement critique.

Deuxième point, le président de la République avait affirmé qu'il n'y aurait pas d'avancées vers le comité stratégique militaire car, vous le savez, il manque très peu de choses pour que nous soyons membre à part entière de l'OTAN. Mais nous participons de toutes les opérations de l'OTAN. Nous n'avons pas besoin d'un engagement atlantiste pour cela. L'OTAN n'est plus la même machine qu'elle était, machine militaire au moment de la guerre froide, opposée à un autre bloc, au Pacte de Varsovie. Maintenant c'est terminé. Il s'agit d'une coalition, d'une alliance qui, pour l'heure, répond uniquement aux mandats des Nations unies et aux résolutions du Conseil de sécurité. Si bien qu'en ce moment, deux opérations sont menées par l'OTAN en Afghanistan et au Kosovo, toutes les deux aux côtés de l'ONU et avec les résolutions qui organisent l'ensemble du procédé. C'est d'ailleurs ce que nous avons expliqué à M. Poutine le samedi matin.

Pour la première fois dans cette alliance, M. Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies, M. Javier Solana, Haut représentant pour la politique extérieure, M. Barroso, Président de la Commission européenne étaient là. Ce n'était pas une consécration de l'atlantisme, c'était une consécration de l'Europe, avec les Américains. C'est parce que nous avons avec les Américains des relations parfois vives mais des relations ouvertes et franches que cela a pu se faire, avec un consensus qui est arrivé sur ce sujet de l'élargissement à la Géorgie et à l'Ukraine, un consensus qui est arrivé dans le milieu de la journée de vendredi. C'était le premier exemple.

Deuxième exemple, et j'insiste sur celui-ci, la Défense européenne. Le président de la République avait dit : nous ne rentrerons complètement dans le comité stratégique et militaire de l'OTAN qu'en 2009. Rien n'a été fait qui a modifié l'attitude de la France face à l'Alliance atlantique. Rien, sauf la perspective importante de se réunir en 2009 en commun avec l'Allemagne et la France, c'est à dire à Kehl et à Strasbourg. Ce n'est pas rien, l'Allemagne et la France qui accueillent ensemble l'Alliance militaire tant crainte. Belle nouvelle. Mais nous n'avons rien fait de plus. Nous nous sommes dit : en 2009, il y aura probablement quelque chose. Pourquoi ? Parce qu'entre-temps, la défense européenne aura, nous l'espérons, progressé. C'était une attitude commune beaucoup plus ouverte de la part des Anglais, de M. Gordon Brown - et ceci a déjà été dit à Londres lors de notre visite - et de beaucoup d'autres pays qui rejoignent les idées de la France sur la défense européenne, nécessaire comme un pilier européen de l'OTAN. Voilà toute l'histoire.

M. Bush, le président des Etats-Unis, a prononcé des phrases essentielles pour cette démarche, il a dit qu'il comprenait très bien la nécessité d'une défense européenne comme complément de l'OTAN et qu'il approuvait cette démarche. Il a dit cela en séance plénière. Ce ne sera pas facile, ce n'est jamais facile, mais pour le moment 50 % de l'argent et de l'effort de défense européenne - si l'on peut appeler maintenant cela ainsi - sont fournis par le Royaume-Uni et la France. Cela ne peut pas durer, il faut que d'autres se joignent à nous et que la démarche soit, non seulement techniquement, et donc militairement mais également financièrement, complétée. Cela aussi, je le souligne avec force et vous pourriez dire le contraire mais vous vous tromperiez, c'était un succès de l'Europe.

La défense européenne marchera de concert avec cette perspective de complément d'adhésion complète, je ne sais pas quel terme nous pouvons employer puisque nous sommes déjà dans l'OTAN. La France est déjà parmi les pays fondateurs de l'OTAN et lorsqu'en 1965, si je ne m'abuse, le général de Gaulle a décidé de quitter l'OTAN, c'était le moment de la guerre froide, c'était le moment où les deux blocs s'affrontaient et je pense que ce monde a considérablement changé. Il s'agit pour l'Alliance d'être au service, pour le moment ce n'est que cela et il y aura sûrement d'autres missions, au service des résolutions des Nations unies, c'est à dire de la paix et de l'équilibre du monde.

Il y a eu d'autres discussions bien entendu, il n'y a pas eu en séance plénière de discussions sur les missiles mais, le lendemain, MM. Bush et Poutine se sont rencontrés et n'ont pas fait beaucoup de progrès. Mais sur les forces conventionnelles en Europe, par exemple, nous en avons discuté avec M. Poutine. Tout cela était très ouvert.

Troisième point essentiel à propos de l'Europe. L'Afghanistan. Le président avait dit : "il faut rester, la France restera et nous renforcerons notre effort". Il a précisé cet effort qui sera d'un bataillon. Il avait précisé auparavant et même conditionné à quatre points - il en avait fait part à tous les présidents dont les pays sont engagés en Afghanistan - le fait que nous sommes prêts à renforcer notre présence dans ce pays s'il y a un engagement dans la durée de tous nos partenaires. Nous n'allons pas renforcer pour que certains puissent partir. Il a demandé dans un deuxième point que nous puissions ensemble coordonner les différentes entités qui sont à l'oeuvre dans le civil comme dans le militaire, dans les agences des Nations unies comme dans l'effort de la FIAS. L'ensemble de ces coordinations, y compris les coordinations entre régions, n'était pas fait et endommageait terriblement l'effort de démocratisation, de soutien aux Afghans.

Quand on me dit "l'engagement en Afghanistan", est-ce que personne en France ne s'était rendu compte que nous étions engagés dans ce pays depuis 2001 ? Depuis 2001 non pas par des forces terrestres, mais par des forces aériennes et maritimes et depuis le début de 2002, nous sommes en Afghanistan et les autres à nos côtés.

Il y a eu aussi d'autres conditions, deux autres : une stratégie politique d'ensemble régionale, cela veut dire comprenant une politique à l'égard du Pakistan dont, vous le savez, un nouveau Premier ministre vient d'être nommé qui appartient au parti de Mme Bhutto, hélas assassinée, le PPP, et une coordination est nécessaire aussi au-delà des frontières à travers la zone tribale.

Et puis, il y a surtout ce mot "afghanisation". Cela ne veut pas dire pour rester mais pour se battre encore pour la transformation de cette société, transformation voulue par les Afghans. Nous voulons rester quelque temps et nous voulons rester en renforçant nos forces. Pourquoi ? Pour partir, et non pour rester. Pour partir en ayant accompli notre tâche, c'est-à-dire le soutien à un gouvernement élu, à son responsable, son président, M. Karzaï, qui est un homme décent, courageux et décidé.

Tout cela va se faire en complète osmose avec les Afghans. On ne peut plus faire un projet, même un projet civil, une construction de route, bâtir un dispensaire, sans que les Afghans soient concernés et qu'ils prennent en charge l'ensemble et surtout la direction de ces projets. Cela ne va pas être fait en un mois mais cela va être fait systématiquement.

Cette "afghanisation" est nécessaire pour donner le sentiment que nous avançons, et ce n'est pas aussi simple que cela, aussi bien dans les régions qu'à Kaboul. Je ne vais pas vous accabler avec des chiffres et des exemples mais il y en a qui me tiennent particulièrement à coeur car j'étais présent en Afghanistan avec mes amis les médecins depuis 1981 et je vois les changements. Les changements sont voulus. Je vous signale que c'est en 2004 pour la première fois, parce qu'il y avait les forces de l'OTAN, que les femmes ont voté en Afghanistan. Je vous signale aussi qu'il y a maintenant des campagnes de vaccinations qui concernent presque 65 % de la population, ce qui était inimaginable. Je vous signale que les femmes, non seulement sont représentées au Parlement, ce qui était, là aussi, proprement inimaginable, mais que deux tiers des 6 millions d'enfants scolarisés, alors qu'il n'y avait pas d'écoles en Afghanistan, deux tiers de ces enfants sont des petites filles. Ce n'était pas imaginable. C'est cela que nous voulons faire, c'est que le terrorisme cesse, qu'il soit battu parce que nous sommes aux côtés des Afghans et du gouvernement afghan élu, en particulier les forces européennes qui se renforceront également pour vaincre le terrorisme. Nous ne sommes pas comme une force étrangère destinée à lutter contre les Afghans, ce sont les Afghans, les élus, largement majoritaires, qui nous le demandent. Alors, la situation n'est pas simple, il n'y a pas assez d'aides dans l'agriculture, les Taliban ont entamé ou vont entamer une offensive de printemps, bien sûr rien n'est fini.

Mais nous ne pouvons pas partir sans que l'on sache que les femmes ne seront plus lapidées, qu'elles ne vont pas être couvertes de burka, celles qui veulent vivre différemment, que le maintien de ses fillettes à l'école se fera et que l'élémentaire d'une certaine forme de démocratie qui a déjà permis la conférence de Berlin, le parlement et le président Karzaï, que cette forme élémentaire de démocratie soit maintenue, à l'afghane. Il n'est pas question d'imposer notre démocratie à l'occidentale. C'est tout à fait sûr, personne n'y prétend. Et il y en aura, des accommodements. Je ne parle même pas de la drogue, de la production de 96 % de l'opium. Tout cela doit être pris en compte.

Voilà sur l'Afghanistan. C'était aussi une victoire de l'Europe. Donc nous aurons une conférence à Paris le 12 juin, précédée par une conférence de la société civile et des ONG qui, j'espère, apportera de façon sentimentale et beaucoup plus réelle, la preuve de ces transformations, insuffisantes bien entendu. Cela ne veut pas dire que maintenant tout danger soit écarté en Afghanistan. Pas du tout. Cela ne veut pas dire que la sécurité est de retour partout mais nous y travaillons.

Donc, dans tous ces exemples, l'Afghanistan, l'élargissement, la défense européenne, ce que tout le monde a salué, c'était le retour de l'Europe ou la présence très forte et déterminante de l'Europe, ce qui nous convient très bien. C'est pourquoi nous n'avons changé aucun dispositif car ce n'est pas à la Présidence française qui ne commence pas maintenant, mais déjà à la Présidence slovène jusqu'en juillet, de faire rentrer dans les actes, dans les faits, dans les imaginations et dans les coeurs la nécessité d'une défense européenne.

Un dernier mot et je vous laisse la parole. Ce mot porte sur le cours des matières premières agricoles. Un certain nombre de manifestations de la faim sont intervenues ces temps-ci parce que trente huit mois de hausse sur les produits alimentaires essentiels, 30 à 40 % de hausse des prix en moyenne, jamais depuis trente ans un tel niveau n'a été atteint. Celui du riz, c'est depuis 20 ans le plus haut niveau et c'est le riz, le maïs, le blé. Toutes ces denrées sont maintenant tellement hors de prix que les manifestations qui vous ont frappés risquent de se répéter. La FAO, le PAM, le FMI, la Banque mondiale ont tiré la sonnette d'alarme. Le choc est très important.

Cela veut dire que l'on doit reparler d'agriculture, que l'on doit reparler d'agriculture dans les pays en développement par rapport à notre agriculture à nous. C'est très dangereux. Nous avons décidé de créer une "task force sécurité alimentaire". J'inviterai plusieurs de mes collègues ministres. Nous avons décidé d'augmenter la contribution française qui est de 47 millions d'euros par an. Nous avons décidé d'augmenter cette contribution au PAM et aux ONG et nous lancerons, nous avons déjà lancé des réflexions sur une stratégie agricole dans les institutions multilatérales. Et nous soulignerons le thème de la désertification, de la dégradation des sols, de la démographie mondiale.

Je vous signale que, parallèlement à cela, on n'a pas le temps de parler de tout, mais j'attire votre attention là-dessus : il y a des manifestations sociales très importantes dans les pays en développement, c'est-à-dire que cette globalisation et cet équilibre, ou plutôt actuellement ce déséquilibre, commencent à faire que, dans certaines entreprises, au Viêt-Nam et en Inde en particulier, les salaires sont tellement bas pour permettre aux produits d'être manufacturés à bas prix et d'être peu chers chez nous. Vous avez vu les manifestations des ouvriers qui ne peuvent plus, avec l'augmentation des produits alimentaires, vivre avec les salaires qu'on leur impose maintenant. Vous allez voir que des manifestations de ce genre, manifestations sociales pour obtenir des hausses des salaires et un semblant de protection sociale, deviendront de plus en plus fréquentes. Donc j'attire votre attention là-dessus.

Nous ne sommes pas seulement sur l'événement, dans l'urgence, sur le bateau Ponant, sur Ingrid Betancourt, sur le Tibet. Nous sommes aussi dans des démarches lourdes. Et l'intérêt de ce dispositif mondial de la diplomatie française, c'est de tenter aussi de prévenir et de donner un contenu à des démarches beaucoup plus lourdes et beaucoup plus longues.


Q - Une première question, que répondez-vous à Eric Breteau, président de l'Arche de Zoé, qui affirme que vos conseillers et ceux du président Sarkozy étaient au courant et ont même encouragé son action au Tchad ?

R - Je réponds par mon étonnement parce que je connais un peu l'affaire et je vous dis qu'il y a une façon très simple de juger ce qu'il dit, qui n'est pas seulement télévisé avec assez de complaisance, c'est de lire ce livre. Le livre n'est pas disponible. Dès qu'il sera disponible je vous répondrai et nous nous gardons, le ministère des Affaires étrangères, la possibilité de toutes les réflexions et de toutes les poursuites.

Pour le moment, je n'ai pas vu ce que M. Breteau a dit mais je sais qu'il a brandi un livre que nous nous sommes efforcés de nous procurer ce matin, ce qui n'était pas possible. Voilà, nous verrons bien. L'histoire n'est pas encore terminée. Il y a aussi des poursuites en France et je ne me sens pas pour le moment le droit d'ingérence, si j'ose dire, dans cette procédure. J'attends de voir ce qu'il dit.

Q - Monsieur le Ministre, une question d'actualité sur l'Iran. Le président Ahmadinejad vient d'annoncer qu'il entame un programme pour augmenter le nombre de centrifugeuses à six mille en plus des trois milles déjà existantes qui ont suscité beaucoup de préoccupations dans la communauté internationale. Quelle est votre réaction à chaud à cette déclaration ?

R - J'ai une réaction d'inquiétude et de vigilance. Mais enfin cela ne m'étonne pas, puisque, malgré les pressions de la communauté internationale, malgré l'insistance des 3+3 comme vous savez, d'abord les trois Européens et puis avec les Russes, les Chinois et avec les Etats-Unis, nous avons été en permanence sur le qui-vive à ce propos avec des renseignements qui ont en général convergé et puis avec, il y a quelques mois, cette parution tripartite des renseignements américains, c'est-à-dire des trois agences qui ont publié ensemble. Mais nous savions qu'il fallait réagir et que tout cela était très dangereux. Nous savions, et nous le savons toujours, que les trois mille centrifugeuses avec l'uranium enrichi, la façon dont il est fait, le degré d'enrichissement, ne pouvaient en aucun cas servir pour le moment. Les Russes qui sont avec nous, avec qui nous travaillons, nous en avons encore parlé avec M. Poutine lors du sommet de l'OTAN, s'étaient engagés à fournir du combustible mais de façon complètement différente et dans une usine qui n'existe pratiquement pas.

Donc nous étions inquiets et nous sommes toujours inquiets parce que, derrière cet enrichissement, il y a peut-être, et certains disent qu'il y a sûrement, le danger d'une fabrication de nucléaire militaire, c'est-à-dire des bombes. Alors, nous avons réagi, d'abord, par une première résolution, vous le savez, sans sanctions puis une deuxième avec des sanctions, une troisième avec des sanctions et la quatrième avec des sanctions a été votée avec des sanctions il y a un mois à peine. Les Allemands, les Anglais, les Français, les Russes, les Chinois, les Américains. Le même texte travaillé, bâti, accepté, voté à l'unanimité du Conseil de sécurité, à l'exception de l'Indonésie qui s'est abstenue. Ces derniers textes, les trois derniers, mais surtout celui que nous venons de voter au Conseil de sécurité comporte des sanctions majeures, mais en même temps une ouverture.

C'est nouveau par rapport aux autres textes. Et, là-aussi, l'influence de la France a été grande dans sa diplomatie inerte. Nous avons dit qu'il faut parler, et il y a une tentative de dialogue qui est faite, en tout cas par écrit. Mais les tentatives de dialogue, si j'ose dire physiques, les tentatives de prises de parole à travers les multiples rencontres que nous pouvons dans la communauté internationale favoriser n'ont donné aucun résultat. Nous avons essayé, nous avons parlé. J'ai parlé encore au téléphone au ministre des Affaires étrangères iranien il y a peu de temps. Nous nous sommes rencontrés, des émissaires sont venus. Cela n'a rien donné. Et je crois que de tous les autres côtés ce fut pareil. Donc nous sommes en effet inquiets. Ce n'est pas une bonne façon, nous devons absolument dialoguer franchement. Et, en attendant, vous m'avez parlé des six mille centrifugeuses. Pourquoi s'arrêter à six mille ? Il y en aura peut-être d'autres. Donc tout cela est dangereux et nous y sommes très attentifs.

Mais, en même temps, nous avons vu les résultats, un bilan a été fait, il y a quelques jours, du début des sanctions, pas seulement les sanctions qui ont été très précisément ciblées dans la dernière résolution des Nations unie, mais les sanctions antérieures. Des deux premières résolutions avec sanctions, eh bien je crois que l'économie iranienne irait mieux sans sanction. Je crois que la population iranienne se porterait mieux s'il n'y avait pas les sanctions et je pense qu'il y a une vrai gêne qui, dans ce grand pays, ce pays-clé qui est au milieu de deux régions essentielles, l'Asie et le Moyen-Orient, on devrait comprendre que nous n'avons rien contre le nucléaire civil.

Nous avons participé, nous avons aidé l'Agence internationale de l'Energie atomique. M. El Baradeï est venu nous rendre visite il n'y a pas longtemps. Il nous a proposé également de continuer le dialogue et nous l'avons fait. Donc nous sommes en règle avec nous-mêmes. Que faire d'autre ? Je crains qu'il ne faille continuer sur le chemin des sanctions si nous ne rencontrons pas de réponse de la part des Iraniens. Nous sommes très, et tous ensemble, les six pays et d'autres, très attentifs à cela.

Q - Une question concernant l'actualité dans l'Océan Indien. En reprenant le pouvoir à Anjouan il y a quelques jours, le président comorien relance le contentieux à propos de Mayotte. Quelle votre position aujourd'hui sur ce dossier ? Est-ce que la France compte reprendre les négociations avec les autorités comoriennes sur cette question ?

R - Ne mélangeons pas les choses. Il y a un problème plus immédiat à propos de ce que vous dites, c'est le colonel Bacar. J'affirme donc devant vous qu'ayant participé au transport des troupes tanzaniennes dans le cadre de l'opération que l'Union africaine, avec les Comores qui étaient les premières intéressées, avait décidée, nous ne pouvons pas être suspects d'avoir protégé M. Bachar. On voit cela dans la presse, sous prétexte que M. Bacar, pas bête, n'a pas voulu se faire arrêter et il s'est réfugié à Anjouan. Je me mets à sa place. Mais nous, nous l'avons arrêté et nous l'avons déféré devant la justice à La Réunion. Laquelle justice pour le moment a accordé un non-lieu, ce qui évidemment nous met dans une situation embarrassante. Il n'empêche que notre souci, je ne sais pas comment nous y parviendrons en termes juridiques, c'était de remettre le colonel Bacar aux autorités comoriennes. Et nous n'avons en rien participé à son ascension ni à son maintien à Anjouan, au contraire. Nous étions en accord complet avec les décisions de l'Union africaine. Alors, on verra, Mayotte par rapport aux Comores, laissez-nous d'abord régler ce problème.

Q - A propos de l'affaire de "l'Arche de Zoé", M. Breteau a mis en cause vos services comme hier par exemple ?

R - J'ai déjà répondu et je ne répondrai pas plus.

Q - Je sais, et vous ne répondrez pas à ce qu'il a dit ?

R - Mais je ne sais pas ce qu'il a dit, je n'ai pas vu. C'est une vieille affaire, nous nous sommes tous expliqués. La justice est intervenue dans cette affaire, nous n'allons pas recommencer ! Je voudrais voir le livre et nous verrons si une autre suite doit être donnée. Nous avons fait un communiqué à ce sujet. Il n'y a pas d'accusations précises en dehors de cela.

Q - Il a dit qu'il voulait provoquer un incident pour régler le problème du Darfour.

R - Nous avons assez parlé de M. Breteau, qu'il publie son livre et je vous dirai exactement ce qu'il en est des suites d'abord courtoises, pourquoi pas, ou éventuellement judiciaires que nous pourrions proposer.

Q - Avez-vous profité de l'incident, de l'affaire de l'"Arche de Zoé" pour favoriser l'intervention de la France ? C'est la question qui se pose. Hier, Eric Breteau a dit que vous-même ou en tout cas vos services avez favorisé l'opération "Arche de Zoé" pour créer un incident et favoriser une intervention au Darfour.

R - C'est triste !

Q - Nous voulions connaître votre réponse sur ce point précis ?

R - Un haussement d'épaules méprisant. Nous nous sommes engagés, et moi personnellement, pour lutter contre les massacres du Darfour depuis quatre ans, depuis qu'ils ont commencé. Ma première réunion, dans une salle juste à côté, a été consacrée au Darfour, le jour même de ma prise de fonction. Je n'ai pas attendu M. Breteau que je ne connaissais pas du tout.

Nous avons organisé la Conférence de Paris un mois après, conférence de Paris où nous avons mis ensemble le Secrétaire général des Nations unies, Mme Rice, les Chinois que l'on accusait d'être trop proches du gouvernement de M. Béchir. Ils étaient avec nous, ils ont commencé à changer de position, il y avait tous les représentants de la communauté internationale.

Je n'ai pas attendu ce monsieur. Et nous avons fait voter, ensuite, une résolution qui était, je m'en souviens, réputée "invotable" depuis deux années et demi que nous essayions. Nous avons fait voter une résolution des Nations unies à l'unanimité pour qu'il y ait une force hybride.

Vous savez qu'il y avait une polémique avec l'Union africaine, M. Konaré n'avait pas voulu venir et finalement, il est venu, il m'a félicité, nous nous sommes rencontrés à New York, il y a eu cette force hybride organisée par l'Union africaine et les Nations unies. Après, on peut discuter sur le fait qu'ils n'aient pas voulu de force européenne. Bref, nous avons fait tout cela sans attendre. Et comment voulez-vous que je profite en quoi que ce soit de quelque chose que j'avais déjà commencé avant ? N'en parlons plus.

Q - Après ce qui s'est passé hier dans les rues de Paris, redoutez-vous une tension, voire des représailles de la part des Chinois ? Où en sont les relations Paris-Pékin ce matin ?

R - Ce matin précisément, je ne le sais pas. Ecoutez, mon combat, ce sont les Droits de l'Homme. Cela fait 40 ans et même peut-être un tout petit peu plus que cela dure. Je ne me renierai pas. Mon combat, ce sont les Droits de l'Homme.

J'ai même contribué, à ma modeste place, à améliorer de quelques éléments internationaux devenus règles de droit ce combat pour les Droits de l'Homme. Je ne vous citerai pas tout ce que j'ai reçu en termes de soutien à ce propos.

Hier, j'ai été très peiné de voir des gens que j'avais reçus samedi après-midi, qui manifestaient en général pacifiquement, se voir l'objet de la réprimande et plus même, parfois de quelques violences. Il n'y a pas eu beaucoup de violences. Cela m'a fait de la peine. Je demeure un militant des Droits de l'Homme, je comprends les gens qui ont manifesté, c'est mon combat mais j'ai aussi une autre responsabilité maintenant, c'est d'être ministre des Affaires étrangères de la France. Et être ministre des Affaires étrangères de la France, cela ne peut pas se réduire aux Droits de l'Homme, hélas !...

Il est évident que nous devons prendre en compte l'ensemble des problèmes et proposer des solutions. Hier, la solution s'est éloignée. Notre solution - nous les Français, nous faisons ce que nous pouvons - c'est la reprise du dialogue entre les Chinois et le Dalaï-Lama. Nous le disons très clairement, je l'ai encore dit dimanche à mon homologue chinois, je l'ai dit au Dalaï-Lama avec qui j'ai des contacts fréquents, réguliers. Et je suis très inquiet de voir que, d'un côté, l'on accuse le Dalaï-Lama - autorité religieuse - de militer pour l'indépendance du Tibet et de l'autre, le Dalaï-Lama - Prix Nobel de la Paix, représentation du pacifisme dans le monde - l'entendre dire qu'il n'a jamais demandé l'indépendance.

Les éléments du dialogue devraient être juxtaposés pour le moins, alors, nous essayons, la France, nous nous efforçons d'être efficaces dans une reprise du dialogue.

J'ai proposé que l'Union européenne, dont nous serons les derniers présidents si j'ose dire de cette première étape de 50 années d'Union européenne, nous allons tenter de faire comprendre la nécessité de jouer un rôle dans ce dialogue indispensable, j'ai proposé à la Présidence slovène que les 27 ministres des Affaires étrangères écoutent le Dalaï-Lama. Bien sûr, j'ai en même temps proposé, mais nous le faisons beaucoup plus facilement, que nous entendions les arguments des autorités chinoises. Que puis-je faire d'autre ?

Je dis simplement, pour vous répondre précisément puisque le président de la République a dit très clairement qu'il observe l'évolution, que toutes les perspectives sont ouvertes, toutes les potentielles décisions doivent se trouver dans la balance.

Ce qui s'est passé hier complique la tâche. Ce qui se passe en ce moment à San Francisco aussi, ainsi que ce qui s'est passé à Londres. Mais, honnêtement, ce n'est pas cela le problème. Bien sûr, nous aurions aimé des manifestations pacifistes, mais c'est comme cela. Et de toute façon, ce n'est pas le problème. Le problème : est pourquoi n'y a-t-il pas de dialogue entre le Dalaï-Lama et les autorités chinoises ? Est-ce impossible ?

Quant aux problèmes des Jeux olympiques, très important problème mais enfin, d'une certaine façon, ce n'est pas la même chose, personne ne parle de boycott, personne. Tout le monde s'intéresse à la cérémonie d'ouverture de ces Jeux olympiques. J'ai été, je vous rappelle, le premier à dire, - merci de ne pas l'avoir souligné tout de suite - que la proposition de Robert Ménard devait être relevée car elle était intéressante. Je ne veux pas dire en cela qu'il faut forcément boycotter, on pouvait trouver d'autres formes d'intérêts. Pourquoi pas à l'occasion de cette cérémonie d'ouverture ? Pourquoi ? Parce que nous sommes attachés, je le répète et j'ai commencé par là, c'est mon combat et c'est le combat de la France, nous sommes attachés aux Droits de l'Homme. Nous sommes donc également attachés aux Droits de l'Homme en Chine. Nous pensons - nous avons peut-être eu tort mais je ne le crois pas - que l'idée de donner les Jeux olympiques, enfin de faire organiser les Jeux à Pékin, était une bonne idée pour l'ouverture, pour l'idée que l'on a du progrès nécessaire.

Je me souviens d'un temps où d'ailleurs, pas seulement la Chine, l'Inde et le Brésil, ne reconnaissaient pas l'universalité des Droits de l'Homme. Cela a été long de le leur faire reconnaître. Ils l'ont reconnue, c'était un progrès et là, nous pensions que l'ouverture allait autoriser d'autres démarches. Je vous signale que cela l'autorise, je viens de recevoir un texte formidable dont je ne sais pas s'il a été publié à Pékin. En tout cas, nous l'avons reçu, un texte de 30 intellectuels chinois qui est intéressant, qui est très simple, qui est très pacifiste et qui parle des Droits de l'Homme. J'espère qu'il sera entendu. Ce sont 30 intellectuels chinois qui proposent 11 solutions, 11 petites démarches pour améliorer la situation. Cela existe, ce débat doit avoir lieu évidemment à l'intérieur de la Chine aussi. C'est pourquoi nous essayons d'être efficaces.

Etre efficace, ce n'est pas toujours - et je l'ai fait - pas seulement de signer des pétitions ou de manifester bien que ce soit important. Mais signer des pétitions et manifester attire non seulement l'attention mais encore est souvent nécessaire pour faire bouger les choses. Comme ce fut et c'est encore mon combat, je ne peux le condamner bien entendu.

Mais j'ai maintenant d'autres responsabilités, je pense pouvoir être utile, j'espère que je n'aurais pas tort, à d'autres niveaux, je parle avec les Chinois, je parle avec le Dalaï-lama, j'en attends l'impossible.

Q - Votre secrétaire d'Etat, Mme Rama Yade avait énoncé précisément un certain nombre de conditions, disons le mot qui a été retiré par la suite. Ces propositions restent-elles valables ? Ont-elles été transmises à la Chine et d'autres préalablement à une éventuelle venue du président de la République ?

R - Oublions ce mot "condition", nous ne proposons pas de conditions si nous voulons négocier à travers les airs à la Chine. Mme Rama Yade que je soutiens a retiré ce mot. Alors, parlons des faits et de ce que cela contenait. Je vous l'ai dit évidemment la fin des violences. Et vous savez, dans ce texte des trente intellectuels, on retrouve tout cela.

Des jugements prononcés selon des lois chinoises bien sûr, nous ne voulons pas changer les lois chinoises. Une possibilité d'accès, et je l'ai dit dès le premier jour, pour tous les journalistes sur les lieux pour que l'on comprenne ce qui s'est passé.

J'avoue avoir été impressionné par les deux pages du "Monde" où l'on mettait en perspective tous les renseignements, les uns recueillis auprès des rares témoins, les autres auprès des organes de presse. Je pense qu'il y a vraiment eu, je ne pense pas, je l'ai lu et vous aussi, une violence dès les premiers jours, à partir du 10 mars, violence contre les Chinois du Tibet qui est indéniable.

Il faut continuer à explorer. Les journalistes doivent donc y aller. Les diplomates y sont allés, c'était aussi un signe d'ouverture, ils ont rencontré des gens, nous avons des comptes rendus. Nous proposons cela en permanence et ce n'est pas mystérieux.

Je complète : j'ai dit fin des violences, accès pour les journalistes comme le droit d'expression et la liberté d'expression, c'est l'un des Droits de l'Homme, voyons ! En plus, évidemment, le dialogue nécessaire entre l'homme le plus représentatif, le Dalaï-Lama, et les autorités chinoises.

Je ne nie pas une seconde qu'il doit exister des groupes extrémistes, je ne nie pas une seconde qu'il peut s'agir de désespoir aussi parce que cela évolue depuis. Il y a 49 ans qu'il est parti le Dalaï-Lama !

Moi, je ne suis pas pour la théocratie, je suis ami du Dalaï-Lama, je suis l'ami d'un certain nombre de moines et je sais l'importance de leur mouvement mais ce n'est pas ma "tasse de thé". Je ne suis pas accusable de cela, je vous assure. Je suis pour la laïcité, la liberté religieuse évidemment, etc.

Je pense qu'il existe des gens exaspérés par la situation qui leur est faite, qui dépasse peut-être d'ailleurs très largement le Tibet, puisque l'on a vu dans cet article en particulier mais aussi dans tous les télégrammes que nous recevons qu'il y a un arc où les manifestations ont lieu.

Je souhaite infiniment que ces manifestations cessent, je souhaite infiniment qu'il y ait un dialogue. Si nous pouvons y participer, non pas seulement en tant que France, avec des rapports précis avec les Chinois, mais au niveau de l'Europe, je pense que nous pourrions jouer un rôle.

Mme Clinton vient de demander au président Bush de ne pas assister à la cérémonie d'ouverture, tout cela complique le nécessaire, l'inauguration si l'on peut dire, du dialogue. Nous de le faire, nous ne pouvons que favoriser, être les facilitateurs et nous attacher à cela.

J'ai donc reçu ici les organisations des Droits de l'Homme, les organisations qui militent en faveur des Tibétains et nous espérions que cela pourrait se faire dans les jours qui viennent. Cela doit pouvoir se faire encore dans les jours qui viennent mais cette tension autour des Jeux olympiques, cette symbolique de la flamme qu'il ne faut quand même pas confondre avec la nécessité massive et particulière dans chaque pays des Droits de l'Homme, cette tension autour de la flamme n'est pas un complot contre la Chine. Il faudrait que l'on comprenne qu'il y a une inquiétude formidable, surtout de la part des jeunes générations dans les pays occidentaux mais pas seulement.

Q - Je voudrais parler du livre de Mme Carla Del Ponte qui vient de sortir où le chef du gouvernement du Kosovo est soupçonné d'avoir participé, comme chef de guerre, à un commerce d'organes prélevés sur des Serbes assassinés par l'armée de libération du Kosovo. Ces faits remontent à 1999, c'était juste après la guerre au Kosovo, étiez-vous au courant de ces soupçons et ces révélations de Mme Del Ponte méritent-elles une réflexion internationale ?

R - Ecoutez, c'est comme pour le livre de M. Breteau, je ne l'ai pas lu, il n'a pas paru. Mais je connais bien Mme Carla Del Ponte, je la connais et je l'admire. Je sais quel personnage solide elle est. Je ne sais pas pour Hachim Thaçi, il ne s'est jamais battu, il n'a jamais porté l'uniforme. Mais bon ! Ce n'est pas grave, d'autres étaient autour de lui. En tout cas, un homme qui fut Premier ministre a été accusé qui s'appelait Ramush Haradinaj. Il vient d'être relâché pour non-lieu par le même tribunal dont Mme Carla Del Ponte était procureure générale.

Alors, écoutez, le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est contradictoire. Je n'en sais rien, Madame, je lirai le livre mais en tout cas, à ma connaissance et j'étais là-bas depuis le mois de juillet 1999, autour du Premier ministre actuel Hachim Thaçi, il n'y a jamais eu, autour de quelques-uns de ses amis, il y a eu des soupçons qui ne se sont d'ailleurs pas terminés par des condamnations et avec un passage par le Tribunal de La Haye.

A ma connaissance, je peux me tromper, pardonnez-moi, il n'y a jamais eu de soupons sur lui-même.

Maintenant, il y en a eu concernant M. Haradinaj, il vient d'être blanchi. Il y a eu trois hommes accusés, deux ont été blanchis, dont M. Ramush Haradinaj, le troisième a été condamné.

Q - Permettez-moi de revenir un moment sur l'Iran. Vous nous avez dit que la politique des sanctions était en fait opérationnelle sur l'économie en Iran. Simplement, ce pays en ce moment répond par plus de nuisances à travers le Hezbollah, à travers l'Irak et à travers le Hamas. Quel est votre commentaire ? Si vous me permettez, car le Liban est notre sujet, on entend ici et là beaucoup que le président du Parlement libanais, qui a pris le Parlement en otage, est invité en France. Est-ce vrai ?)

R - Invité ?

Q - C'est ce que l'on nous dit.

R - Mais, qui vous dit cela, Madame ?

Q - C'est ce qui se dit dans la presse libanaise.

R - Méfiez-vous ! Vous écrivez dans la presse libanaise, alors n'écrivez pas cela, il n'est pas invité à ma connaissance, ce serait surprenant. Non, il n'est pas invité.

Q - Et concernant l'Iran ?

R - Volontiers, mais enfin, M. Nabih Berri n'est pas invité en France et je n'ai pas connaissance de sa venue. Maintenant, il viendra peut-être en touriste, je ne le sais pas mais franchement, je ne suis au courant de rien.

En revanche, les bruits de la presse libanaise, je connais bien. Il y a aussi un bruit d'une initiative française, je suis le premier surpris. Nous avons présenté beaucoup d'initiatives et vous étiez avec nous, vous savez très bien, Madame, que le résultat n'a pas été à la hauteur de nos espérances et je lis dans la presse que c'est l'échec de Kouchner. Cela me fait juste rire. Vous savez, je connais bien les gens qui ne font rien, ceux-là n'ont jamais d'échec, mais l'échec, il est surtout pour les Libanais et cela me fait de la peine.

Il faut donc recommencer, il faut faire autre chose, oui, nous le ferons. Quand ? Je n'en sais rien. Il y a eu le sommet de Damas, on avait dit que ce serait un tournant pour que quelque chose ensuite se produise, je ne le crois pas.

Quant à l'Iran, je vous ai dit ce qu'est le résultat de longues informations que nous venons de recevoir, résultats incomplets et peut-être même assez superficiels. Mais la conséquence des embargos. Vous savez, il y a un exemple que l'on peut prendre tout le temps. L'Iran est le quatrième producteur de pétrole du monde et ne sait pas raffiner son pétrole. Ils ne le raffinent pas, pas parce qu'ils ne savent pas, c'est une grande civilisation avec des grands techniciens et de grands chercheurs, d'ailleurs une société civile qui devrait comprendre que nous ne les condamnons pas, si nous pouvions leur parler, non seulement nous ne les condamnons pas, mais nous sommes à leurs côtés.

Ce pays ne peut pas raffiner, il raffine moins de 50 % du carburant qui est utilisé, c'est le Golfe qui lui fournit le reste. Ce n'est pas non plus un avantage de manquer de pièces détachées, ce n'est pas un avantage d'être soumis à quelques sanctions. Voilà certains éléments, mais cela suffit-il pour changer la politique iranienne ? Je l'espère mais je ne le crois pas.

Vous avez dit que l'Iran déstabilise. La Syrie aussi bien sûr, c'est l'endroit où se tiennent le Hamas, le Hezbollah et Ahmed Jibril, le Front Populaire et tout ce que l'on veut, mais ce ne sont pas des éléments de paix.

Je vous signale que j'ai reçu les dirigeants du Hezbollah en France. On aurait pu m'accuser, plutôt que d'avoir invité Nabih Berri que je n'ai pas invité. Mais comment fait-on pour parler aux gens ? On est obligé de leur parler si nous voulons essayer de se diriger vers la paix. C'est comme pour le Dalaï-Lama, il faut lui parler, il est l'expression la plus pacifiste d'une demande qui n'est pas l'indépendance.

Je ne fais aucune comparaison entre le Hezbollah et le Dalaï-Lama, mais là nous avons essayé de parler avec tout le monde et avec les Iraniens aussi, je l'ai dit tout à l'heure, et nous continuerons à le faire. Malheureusement, nous sommes assez déçus, mais peut-être qu'eux aussi. Ils attendaient plus de nous peut-être, c'est une étape pour le moins.

En tout cas, avec le Hezbollah, c'est une affaire qui a déjà dépassé, je le crois, le stade inter-libanais. Je crois que le réarmement du Hezbollah que tout le monde connaît est une affaire très sérieuse et que les installations du Hezbollah au Liban sont très sérieuses aussi et qu'il faut absolument reprendre, avec les Libanais, grâce à eux et pour eux, un dialogue qui est bien difficile à reprendre. Un trilogue, un quadrilogue, bref. Peut-on les réinviter en France ? Je n'en sais rien. Certains le proposent mais je pense que nous ne pouvons pas le faire maintenant. Mais je ne demande qu'à être convaincu.

Nous continuons, Madame, et nous savons ce que cela représente. Dans la région, je l'ai dit plusieurs fois, on ne peut pas ne pas considérer la nécessité d'un dialogue avec tous et nous l'avons fait. C'est une nécessité si nous voulons sortir de cette situation, de ce guêpier, de cette grande menace. Nous l'avons fait, hélas sans grand résultat pour le moment.

Q - M. Berri a annoncé qu'il relançait le dialogue national...

R - C'est possible, il m'a fait le coup déjà. Oui, il cherche à relancer le dialogue mais en même temps, comprenez-vous, alors que le dialogue devrait se faire - et vous connaissez mes liens d'amitié avec Nabih Berri qui sont anciens, très anciens. Pourquoi ce dialogue ne se fait-il pas au Parlement ? Pourquoi ferment-ils toujours le Parlement ? Pourquoi la 17ème élection a-t-elle été annulée ? Pourquoi le président de l'Assemblée nationale, président légitime, élu, ne profite-t-il pas de cet endroit particulier, nécessaire, où les Chrétiens, les Sunnites, les Chiites, les Druzes, tout le monde pourraient se parler ? Pourquoi ne le fait-il pas ? Posez-lui la question. Moi je serais tout à fait d'accord, je viendrais même assister à une séance en me taisant.

Q - Avez-vous une réponse à cette question ?

R - Quelle question ? Celle de savoir pourquoi il ne le fait pas ! Mais parce qu'il n'est pas libre de ses mouvements. Parce qu'il y a un certain nombre de gens qui pèsent sur la politique libanaise et qui à la fois sont venus de l'extérieur mais qui sont aussi des représentants de la population libanaise vraie. Cela existe. C'est un problème extraordinairement complexe, il ne suffit pas d'accuser un homme, je suis d'accord avec vous.

Q - Je n'ai pas très bien compris, veuillez m'excuser mais, très rapidement, on dirait que Téhéran est en train d'envoyer un camouflet à l'Occident. Précisément, que peut faire l'Occident selon vous maintenant ?

R - Un camouflet à l'Occident parce qu'il a annoncé 6.000 centrifugeuses alors qu'il en avait déjà 3.000, que nous avons commencé à 300, sinon à 30 ? Ce sont des camouflets prolongés. Je n'emploierais ce mot, ce n'est pas comme cela en politique, car franchement, ce n'est plus la politique du soufflet et de la canonnière. Ce n'est pas un camouflet, c'est le prolongement d'une situation extrêmement difficile et dangereuse. Je vous ai répondu d'abord par l'unité d'une communauté internationale qui comprend les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, c'est la politique que la France maintient, - démocratie inerte -.

S'il n'y avait pas eu la France, il y a longtemps que cette coalition qui n'est pas de hasard - les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l'Allemagne, c'est-à-dire les trois Européens, plus les Chinois, les Russes et les Américains -, il y a longtemps qu'elle aurait éclaté et que nous n'aurions pas réussi à faire ces résolutions successives. Mais il faut continuer.

Q - Pourtant, il y a plus de sanctions ?

R - Mais nous en avons déjà donné, il y a plus de sanctions ciblées depuis un mois. Il y a eu la quatrième résolution et avec sanctions qui ont été votées au Conseil de sécurité et, honnêtement, c'est un succès pour tous, pas seulement pour la France.

Nous essayons de continuer, les sanctions, en particulier concernant les voyages, les déplacements à travers le monde, les circuits financiers, certaines banques précises sont mentionnées noir sur blanc dans la résolution. Si cela continue, il faudra renforcer ces sanctions mais, en même temps, il faudra dialoguer car, dans cette résolution, il y a sanctions renforcées et dialogue autorisé. Nous ne sommes pas d'accord encore une fois sur cette affaire avec les Américains.

Nous essayons de parler, d'autres pays font de même, M. Poutine est allé à Téhéran, nous continuerons dans ce sens mais cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas d'autres sanctions supplémentaires, au contraire.

Q - Lorsque vous serez président de l'Union européenne, les choses seront-elles plus faciles ?

R - C'est très différent. On peut évidemment examiner le problème iranien. Nous avons eu une attitude très ferme des Français, avec une représentation de l'Union par le Haut Représentant M. Javier Solana. Et si nous discutions, nous le ferions forcément, bien sûr, plutôt vers une unité. La Présidence de l'union européenne, c'est convaincre, ce n'est pas amener ses propres certitudes ou forcer à ce que ses certitudes soient partagées. Non, il faut qu'elles soient partagées, il faut des explications.

Etre Président de l'Europe, c'est parler avec la voix des Vingt sept, ce n'est pas faire cavalier seul. D'une certaine façon, ce sera plus difficile. Il est peut-être plus aisé de convaincre parce que le sujet se présentera, que nous ferons des réunions pour cela mais la Présidence, c'est être à Vingt sept, certainement. Cela concerne tout le monde et ils sont plus ou moins intéressés les uns par rapport aux autres. Certains pays font plus de commerce avec l'Iran que d'autres.

Comprenez bien, on parle des considérations économiques et je ne pense pas seulement à la Chine. Mais là, par exemple, chacun des responsables, lorsqu'il est ministre des Affaires étrangères ou qu'il est président, pense à ses relations économiques. Les relations économiques de l'Allemagne et de l'Italie avec l'Iran sont beaucoup plus importantes que les relations françaises et il faut tenir compte de tout cela.

Vous savez, il faut faire très attention avec M. Ahmadinejad parce que, non seulement il provoque, il le fait et il est populaire. J'ai vu sa prestation à Columbia University... Je pense que nous n'avons pas eu raison de l'insulter en arrivant alors que nous l'avions invité.

J'ai vu sa prestation à l'Assemblée générale des Nations unies, il faut prendre tout cela très au sérieux, c'est un grand pays.

Q - Avez-vous des nouvelles d'Ingrid Betancourt et où en est la mission humanitaire en Colombie ?

R - Vous avez vu la manifestation pour Ingrid Betancourt. Je pense qu'elle était très importante non seulement parce qu'il y avait du monde mais parce qu'il y avait, c'est tout à fait essentiel et nouveau, la présence de Mme Kirchner, la présidente de l'Argentine nouvellement élue qui est venue et qui a manifesté pour montrer ce lien, qui était impossible encore il y a quelques années, entre l'Europe qui se battait pour la libération d'Ingrid Betancourt et les autres otages et l'Amérique latine qui considérait, pas complètement, j'exagère et je ne veux insulter personne, l'affaire des otages comme un problème plutôt intérieur colombien. Maintenant ce n'est plus vrai du tout. Tous les présidents d'Amérique latine, toutes les présidentes d'Amérique latine sont saisis de ce problème. C'était très important que Mme Kirchner fasse un discours formidablement décidé là-dessus.

Maintenant, la mission humanitaire est là-bas, et pour le moment elle y reste et nous n'allons pas baisser les bras tout de suite. Il faut bien comprendre que nous sommes à la merci des FARC. Si les FARC ne répondent pas, nous ne pourrons pas continuer dans ce sens, il faudra inventer un autre chemin mais nous n'avons pas dit notre dernier mot. Si cette mission humanitaire-là, qui est présente sur place, c'est-à-dire cet accès aux FARC par l'intermédiaire de nos envoyés et cette démarche des trois pays par leur ambassadeur, la Suisse, l'Espagne et la France, n'est pas suffisante, nous inventerons autre chose.

Mais nous n'abandonnerons pas. Ce n'est pas le problème d'avoir un avion ou pas. Un avion ça se loue. Ce n'est pas le problème d'avoir une équipe médicale. Une équipe médicale, même si elle est fatiguée d'attendre, on peut la remplacer par une équipe médicale de réanimateurs colombiens. Il n'y a aucun problème, on peut les changer. Le problème c'est la réponse des FARC et nous n'arrivons pas par ce canal, parce que les FARC sont sans doute désorganisées par la mort de deux des responsables parmi les sept qui dirigeaient, nous ne nous attendions pas a priori à une réponse en 24/48 heures. On va voir. Nous attendons, nous espérons, nous animons les réseaux et si ça ne marche pas on passera par un autre chemin.

Q - Est-ce que vous exigez des postes à l'OTAN ?

R - Cela me fait plaisir que vous disiez cela parce que, pour l'engagement dans l'OTAN, je vous signale que quand même en 1990, c'est François Mitterrand - j'étais dans ce gouvernement - qui a recommencé. Les avions qui sont partis dans le ciel de Bosnie comportaient des avions français. Alors le réengagement que nous reproche la gauche, et à moi en particulier qui y était, est quand même un peu surprenant. Je vous signale que M. Védrine était très proche de M. Mitterrand, il était à l'Elysée à ce moment-là. Je vous signale aussi que, très proche de M. Chirac, c'était M. de Villepin qui, en 2004-2005, a voulu non seulement rentrer dans le conseil stratégique, comme nous le voulons, mais également occuper des postes, en particulier le poste de Naples c'est-à-dire la zone Sud.

Comme j'ai travaillé avec ces gens-la, j'ai peut-être un peu plus de mémoire. Alors nous n'exigeons rien d'autre. D'ailleurs nous n'exigeons pas. Nous voulons convaincre de la démarche de renforcement, de la nécessité d'avoir une protection, une défense européenne ensemble avec des niveaux divers. On ne demandera pas à certains pays d'être au niveau du Royaume-Uni, de la France ou de l'Allemagne mais de participer tous ensemble, les 27, à la création indispensable d'une PESD. Regardez l'Eufor.

Vous m'avez parlé du Darfour sous des prétextes que je trouve un peu éloignés du sujet. Mais le Darfour n'est pas encore couvert par les 26.000 soldats et policiers théoriquement de l'Union africaine et de l'ONU alors que, de l'autre côté, l'Eufor au Tchad est opérationnelle. Ca marche...Allez faire un tour, je vous en supplie. Allez voir les populations civiles de l'Est du Tchad, vous allez voir ce que c'est. Là, l'Europe a participé, les 27 pays ont payé, 22 pays ont accepté, 17 sont sur le terrain.

Voilà. Nous n'avons pas attendu mais ce genre de démarches est la plus importante des missions civilo-militaires, surtout militaires. Et, vous allez voir, la reconstruction va commencer dans les villages qui seront sécurisés. Voilà ce qu'il faut faire. Et c'est un exemple.

Ce sont des missions de paix qu'on fait pour le moment. Ce sont des missions de paix avec des mandats du Conseil de sécurité. Aussi bien l'Eufor que le Darfour, qui ne l'a pas encore accompli, hélas, parce qu'on attend beaucoup de soldats et il n'y en pas beaucoup et pendant ce temps là les massacres continuent.

Et nous avons réussi à faire une opération que personne ne croyait possible. C'est de faire se rencontrer l'homme qui était chez nous, Abdul Wahid al Nour, qui était le premier chef rebelle, le fondateur de la rébellion au Darfour avec des interlocuteurs des Nations unies, avec les Soudanais et avec les Chinois. Pas mal ça ! On vous donnera les résultats.

Q - (à propos du voilier "Le Ponant")

R - Le Ponant ? Le Ponant, c'est très important. Pour la négociation, vous savez qu'il y a tout un dispositif qui a été mis en place dont je ne vous donnerai aucun des détails. Vous savez que, hélas, c'est une zone très connue, comme le détroit de Malacca, pour la piraterie qui y règne. C'est une zone où, l'année dernière, des dizaines de vaisseaux ont été attaqués. Il n'y a pas eu de mort d'homme et, en général, les bateaux qui croisent dans la zone, doivent croiser très au large et ne pas longer les côtes comme le Ponant. Mais il y a eu une attaque qui a été faite par un bateau intermédiaire qui ressemblait à un bateau de pêche.

Les bateaux demandent l'assistance militaire et ce que va faire la France c'est - nous l'avons déjà fait en envoyant un aviso escorteur qui a protégé les bateaux du PAM, maintenant c'est un aviso danois qui nous a remplacés - demander au Conseil de sécurité, nous allons demander à l'ONU qu'il y ait une surveillance internationale régulière de ces eaux. Ce n'est pas encore fait. Mais nous l'avons déjà fait pour le PAM, parce qu'attaquer, ceux qui apportaient de la nourriture en Somalie, qu'ils soient attaqués par des Somaliens pour la vendre, c'était assez immoral.

Nous espérons une issue sans effusion de sang. Et les contacts sont noués, c'est tout ce que je peux vous dire. Il y a une réunion quotidienne chez le président de la République avec le Premier ministre, et aujourd'hui aussi bien sûr, pour parler de ce problème.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 avril 2008

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