Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec l'hebdomadaire tadjik "Asia plus" le 10 avril 2008 à Douchanbé, sur les relations entre la France et le Tadjikistan, notamment le partenariat militaire, la crise afghane et le retour de la France dans la structure militaire de l'OTAN. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec l'hebdomadaire tadjik "Asia plus" le 10 avril 2008 à Douchanbé, sur les relations entre la France et le Tadjikistan, notamment le partenariat militaire, la crise afghane et le retour de la France dans la structure militaire de l'OTAN.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Une première question traditionnelle : quel est le but de votre visite à Douchanbé et Achkhabad ?

Il y a peu, à Douchanbé, se sont rencontrés les ministres des Affaires étrangères d'Iran et d'Afghanistan. Cette rencontre a été consacrée à la préparation des entretiens trilatéraux des présidents de trois pays qui, comme il est attendu, devront signer un accord sur la création d'un "conseil économique" de "l'Union des pays persanophones". Il est difficile de ne pas remarquer le lien entre cet événement et votre visite, ainsi que celle de Mme Benito Ferrero-Waldner, commissaire pour les Relations extérieures et la politique de bon voisinage de l'Union européenne.

Pourquoi l'Union européenne s'inquiète-elle du renforcement de l'influence de l'Iran au Tadjikistan ? Il y a un point de vue consistant à dire que l'Union européenne ne s'intéresse en Asie Centrale qu'aux matières premières et aux implantations militaires. Dans ce contexte, que cherchent l'Union européenne et la France, en particulier, au Tadjikistan ?

R - Dans une large mesure, les trois premières questions que vous posez sont complémentaires. Aussi vais-je y répondre en même temps.

Comme vous le savez, la France et le Tadjikistan entretiennent un dialogue politique régulier, au plus haut niveau, depuis de nombreuses années. Le président Rakhmon a déjà fait deux visites en France, et les ministres de la Défense français ont eu déjà, à dix reprises, des entretiens à Douchanbé avec le chef de l'Etat et leur homologue tadjik.

Ma venue, qui sera la première visite depuis cinq ans d'un ministre des Affaires étrangères et européennes français au Tadjikistan depuis l'indépendance de celui-ci, vise à renforcer encore notre dialogue politique.

C'est que la France et le Tadjikistan ont, dans cette région, les mêmes intérêts stratégiques. La situation en Afghanistan est, pour nos deux pays, une source réelle de préoccupation. L'ensemble des entretiens qui ont déjà eu lieu entre nous ont mis clairement en évidence la très grande proximité de nos vues sur cette situation. Mon gouvernement est particulièrement reconnaissant au Tadjikistan d'avoir permis la présence d'un détachement militaire de l'Armée de l'air sur l'aéroport de Douchanbé depuis décembre 2001, en vue de stabiliser la situation dans ce pays. Le Tadjikistan joue un rôle stratégique indispensable. Ce rôle s'inscrit en même temps dans le cadre du partenariat pour la paix avec l'OTAN auquel l'adhésion du Tadjikistan est effective depuis 2003. La France, comme point de contact de l'OTAN au Tadjikistan, est prête à faciliter encore la place du Tadjikistan dans ce partenariat et à lui faire bénéficier de tous les avantages de coopération militaire que celui-ci permet, sans que cela remette en cause les alliances auxquelles le Tadjikistan appartient déjà. Nous savons l'importance des dialogues entre pays voisins et la nécessité des partenariats régionaux.

La France et le Tadjikistan se retrouvent entièrement sur l'idée que la solution à la crise afghane passera par un dialogue politique et, dès aujourd'hui, par l'implication des Afghans eux-mêmes dans chacun des projets de développements.

Nous ne faisons pas la guerre aux Afghans, nous nous tenons aux côtés des Afghans pour lutter contre le terrorisme.

La France et l'Union européenne attachent la plus grande importance à leur relation avec les cinq pays d'Asie centrale et à la dimension de coopération régionale qui nous paraît fondamentale. La France appuiera de tout son poids au sein de l'Union européenne pour faire en sorte que nos relations puissent se développer davantage dans tous les domaines, notamment économique et culturel.

La future Présidence française de l'Union européenne sera une occasion pour la France de faire mieux tenir compte des intérêts spécifiques du Tadjikistan et de le soutenir dans ses efforts en faveur de l'Etat de droit, de la promotion des Droits de l'Homme et de la lutte contre les trafics transfrontaliers illégaux. J'ai proposé que se tienne à Paris en septembre prochain un forum régional relatif aux problèmes de sécurité. Le Tadjikistan aura un rôle central à jouer dans ce forum.

Q - L'année prochaine, le président français Nicolas Sarkozy a l'intention de réintroduire la France dans la structure militaire de l'OTAN. Pourquoi se détache-t-il de la politique du général Charles de Gaulle ?

R - Le monde change, l'OTAN aussi. Le général de Gaulle le soulignait déjà. Il est normal que nous rénovions notre relation avec cette alliance dont nous avons toujours été un membre actif. L'OTAN a changé depuis la fin de la guerre froide. Cette alliance se tient aux côtés de l'ONU pour des missions de paix. C'est cela la nouvelle OTAN. Notre politique est claire : participer pleinement à l'OTAN mais, en même temps, progresser dans la réalisation d'une véritable Europe de la Défense. L'un ne va pas sans l'autre.

Saint-Exupéry - décidément un Français de bon conseil - disait : "dans la vie, il n'y a pas de solutions. Il y a des forces en marche ; il faut les créer et les solutions suivent". Je crois que, pour trouver la réponse au problème sécuritaire auquel chacune de nos nations est confrontée aujourd'hui, il faut nous créer ces forces en marche. Au bout, il y a la paix de l'Europe et du monde. Nous voulons y travailler avec votre pays.

Q - Pour autant qu'on le sache, la France ne paye pas de location pour l'utilisation d'une partie de l'aéroport de Douchanbé. Cependant, dans le cadre de l'accord intergouvernemental, elle s'était engagée à porter son concours au Tadjikistan. Pourriez-vous nous parler plus en détail des conditions de cet accord ?

R - Comme je l'ai dit plus haut, la France est reconnaissante au Tadjikistan des facilités offertes sur l'aéroport de Douchanbé pour notre détachement de l'Armée de l'air. Nous honorons bien évidemment nos engagements de compensation. Comme vous le savez, nous avons déjà refait l'ensemble de la piste d'atterrissage en coopération égale avec le gouvernement américain, pour un montant, y compris les travaux, d'environ huit millions d'euros. Cette piste a été inaugurée en 2005.

Q - Ce n'est la première année, qu'au Tadjikistan, travaillent des investisseurs européens. Pourquoi, depuis, il n'y a pas de Français ? Connaissez-vous des investisseurs potentiels qui seraient prêts à investir ici, si oui dans quel domaine ?

R - A l'heure actuelle, nous procédons à la réhabilitation de l'ensemble de l'aéroport de Douchanbé et à la construction d'une nouvelle aérogare. Le prêt concessionnel et les contrats pour les entreprises françaises, auxquels s'ajoutent la réfection de toutes les surfaces de circulation par le Génie de l'air, pour un montant global d'environ 28 millions d'euros, sont en cours de négociation et devraient être conclus avant l'été. La France a la ferme intention de mener à bien ces projets.

Q - Les sportifs français participeront-ils aux Jeux Olympiques de Pékin ?

R - Oui. Ces Jeux Olympiques seront une grande fête sportive, il n'a jamais été question, ni pour notre pays ni pour nos sportifs, de les boycotter. Mais nous resterons attentifs à l'évolution des Droits de l'Homme.

Q - Vous êtes un ancien membre du Parti socialiste. Lors des précédentes élections présidentielles, vous avez soutenu Mme Ségolène Royal et maintenant vous êtes dans l'équipe de M. Sarkozy. Qu'est-ce qui vous a fait changer votre point de vue ?

R - Cela fait 40 ans que je suis militant socialiste, ce n'est pas à mon âge que je vais changer. Si j'ai accepté de rejoindre le président Sarkozy et de participer à son gouvernement, c'est parce que j'ai toujours considéré qu'il était possible de dépasser les clivages politiques dans l'intérêt de mon pays et de la paix du monde. Mon engagement, tout ce qui a été ma vie, peuvent me permettre d'apporter quelque chose à notre politique étrangère. Le président Sarkozy ne m'a pas demandé de changer d'opinion. Je reste - et il m'en remercie - un social-démocrate.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 avril 2008

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