Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, au "Gazeta Wyborcza" le 19 avril 2008, sur l'élargissement de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie et la retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, au "Gazeta Wyborcza" le 19 avril 2008, sur l'élargissement de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie et la retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Paris ne soutient pas l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN. Pourquoi ?

R - Parce que nous estimons qu'actuellement il ne faut pas s'empresser de provoquer la Russie, et parce que la Géorgie et l'Ukraine ne sont pas encore prêtes à adhérer à l'Alliance. En leur donnant le MAP, on leur donnerait la clé de l'OTAN. Jusqu'à présent, aucun pays qui s'est vu accorder le MAP n'a pas par la suite été repoussé.

Le monde a beaucoup changé au cours des 20 dernières années. La Russie a, elle aussi, changé, et elle continue d'évoluer après la chute du communisme. Elle est le seul pays en Europe où l'espérance de vie diminue, où sévissent des maladies qui ont été éliminées dans les autres parties du continent, par exemple la tuberculose.

Q - Et d'un autre côté, la Russie essaie de mettre en oeuvre une politique de force grâce à ses matières premières.

R - Quelques pays producteurs de pétrole peuvent avoir cette tentation. Certains d'entre eux ne ressentent pas le besoin de se réformer ou remettent en cause les valeurs de la démocratie. Mais en même temps, il faut reconnaître que la Russie change. C'est pourquoi l'Union européenne doit adopter un nouveau langage avec elle.

Q - Le Premier ministre, M. François Fillon, a ouvertement déclaré que l'élargissement de l'OTAN à la Géorgie et à l'Ukraine menacerait l'équilibre des forces entre la Russie et l'Europe.

R - Les propos du Premier ministre ne doivent pas être mal compris. Nous ne remettons pas en question le droit à vouloir adhérer à l'OTAN. Les aspirations légitimes seront prises en compte.

Plusieurs pays européens dont les six fondateurs de l'Union européenne, la Belgique, le Luxembourg, l'Italie, l'Allemagne, la France, les Pays-Bas, plus la Norvège, ne veulent pas s'empresser d'admettre la Géorgie ou l'Ukraine dans l'OTAN. Et ce n'est pas par hasard. Nous attendrons jusqu'à décembre, nous évaluerons leurs progrès, il est possible que l'on soit obligé d'attendre encore un peu.

Nous comprenons l'argument selon lequel ces pays ont vécu l'épreuve du communisme, ce qui nous a été épargné. Mais cela n'est pas une raison pour prendre des décisions prématurées. La Géorgie a ses problèmes, l'Ukraine a les siens, même s'ils sont d'une autre nature. Attendons décembre. Il se peut que quelque chose se précise d'ici là.

Q - Lors du Sommet de Bucarest, M. Nicolas Sarkozy a annoncé le retour de la France dans les structures militaires de l'Alliance. Rappelons que le général de Gaulle a décidé que la France les quitterait, il y a quarante ans.

R - Nous sommes dans l'OTAN depuis sa création et un général français commande, par exemple, les forces de l'OTAN au Kosovo. Nous souhaitons rénover notre relation avec l'OTAN, mais cela ne signifie pas que nous renoncerons à travailler sur une politique européenne de défense. Le président Sarkozy a clairement indiqué que les deux voies devraient être parallèles et complémentaires. La défense européenne est indispensable, mais on ne peut pas la construire avec les Britanniques couvrant 25 % de ses dépenses, les Français 25 %, et les 25 autres pays de l'Union européenne, le reste.

C'est très bien que la Pologne participe de manière significative à l'EUFOR dans l'Est du Tchad, la plus grande opération extérieure de l'Europe. 17 pays y participent directement, 22 sont engagés dans la chaîne de commandement, et tous les Etats membres de l'Union européenne participent à son financement.

Je vous rappellerai que c'est sous Jacques Chirac que la France a rejoint le comité militaire de l'OTAN. Et, à l'époque de François Mitterrand, la France a activement participé à la première opération militaire de l'Alliance dans le ciel de Bosnie.

L'OTAN a été un pacte de défense constitué dans le cadre de la guerre froide. Actuellement, certains lui reprochent d'entreprendre des opérations militaires à la demande du Conseil de sécurité de l'ONU. Je ne comprends pas ces critiques. Nous sommes au Kosovo, en Afghanistan, et pour nous, ce sont les objectifs les plus importants.

Q - Mais cela n'est-il pas contradictoire avec l'idée de forces armées européennes, soutenue par la France ?

R - 22 des 27 Etats membres de l'Union européenne appartiennent à l'OTAN. Les forces armées européennes ne pourront pas être renforcées s'il subsiste des soupçons sur la vision française de l'avenir de l'OTAN. Nous avons besoin de l'OTAN, mais nous devrons redéfinir son rôle. La philosophie en vigueur de la résolution du conflit en Afghanistan, selon laquelle il n'y a pas de solution seulement militaire mais qu'il faut associer étroitement les Afghans à la reconstruction pas de leur pays, est " un produit français.

Q - Quel serait un scénario positif pour le Kosovo ? Pour l'instant, cela ressemble à un piège. Les Serbes sont discriminés.

R - Ils sont moins discriminés qu'avant et ils le seront encore moins dans l'avenir. Le 11 mai, jour des élections parlementaires en Serbie, sera une date importante. Si les tendances nationalistes gagnaient, ce serait un drame pour la Serbie et l'Union européenne.

L'étape suivante consisterait à faire comprendre aux Serbes qu'ils peuvent se tourner davantage vers l'Union européenne, et y adhérer un jour. Je crois que les jeunes Serbes sont prêts à faire le choix d'un avenir européen. Nous donnons des signaux positifs aux Serbes. Nous leur donnons beaucoup plus de visas depuis janvier, la France veut faire plus encore.

Dans quelques années, la Serbie pourrait adhérer à l'Union européenne, et alors la question du Kosovo se posera tout à fait différemment.

Q - Et le scénario négatif ?

R - La nécessité de maintenir des forces de la paix au Kosovo pendant 25 ans, de devoir délimiter strictement les lignes de partage, comme à Chypre, d'accepter que les deux groupes ethniques cultivent leur haine réciproque. Mais alors, la Serbie perdrait toute chance d'avenir européen.

Q - Quelle est la politique française au Proche Orient ?

R - Pour résoudre ce casse-tête, il faut dénouer le noeud libanais, iranien, irakien, syrien, le conflit qui oppose les Palestiniens aux Israéliens, régler en somme quelques problèmes.

La politique se compose de dialogue et de fermeté. Il faut poursuivre le dialogue avec l'Iran, mais si cela ne donne pas de résultats, il faut également recourir aux sanctions. Pour l'instant, le dialogue avec l'Iran marche mal, bien que l'ONU ait déjà adopté trois résolutions, soutenues aussi par la Russie et la Chine. En réponse, l'Iran a annoncé qu'il voulait poursuivre le processus d'enrichissement de l'uranium. C'est pourquoi la communauté internationale met en oeuvre des pressions croissantes.

Q - La Pologne est en conflit grave avec l'Allemagne au sujet de l'Histoire, en partie à cause de la création d'un centre sur les expulsés à Berlin.

R - L'Histoire est compliquée. Ecrivons-la ensemble, comme essaient de le faire les historiens polonais et allemands, et comme avant eux ont réussi à le faire avec succès les historiens français et allemands.

La politique française de réconciliation est fondée sur le dialogue avec les anciens ennemis, comme nous l'avons fait avec l'Allemagne. Nous essayons aujourd'hui de rétablir des relations diplomatiques avec le Rwanda. Les Français n'ont évidemment pas participé au génocide des Tutsis, mais ils ont commis une série d'erreurs politiques que nous pouvons actuellement évoquer avec prudence. Pendant des années, cela est resté extrêmement impopulaire.

Q - En quoi consiste la nouveauté de la politique étrangère du président Sarkozy ?

R - Nous avons enfin une politique européenne massive. Nous avons réussi à nous sortir de la situation difficile provoquée par la décision des Français de rejeter le Traité constitutionnel. Le Traité simplifié de l'Union européenne, proposé par le président Sarkozy, s'est avéré acceptable pour les pays qui avaient déjà ratifié le Traité constitutionnel, par exemple l'Espagne. Ensemble avec Angela Merkel, nous avons débloqué l'Europe. Nous essayons d'être proches aussi bien des Allemands que des Britanniques. Cela semble parfois difficile, mais nous y arrivons.

Q - La France assumera prochainement la présidence de l'Union européenne. Comment vous imaginez-vous alors ses relations avec la Russie ?

R - En novembre, nous aurons le Sommet UE-Russie. Il faut travailler ensemble sur les questions se rapportant à l'énergie, aux transports, à l'économie. Il faut trouver un nouveau langage européen avec la Russie.

Les autres priorités de notre présidence concernent les changements climatiques, la diversification des sources d'énergie, la politique européenne de défense, et la Politique agricole commune. La crise alimentaire dans plusieurs pays en développement nous oblige à réfléchir sur certaines questions urgentes se rapportant à la PAC. Peut-on impunément augmenter le prix des produits alimentaires, quand des milliers de gens meurent de faim dans le monde ? Doit-on investir dans les biocarburants au détriment des cultures vivrières, puisque les agriculteurs peuvent choisir des cultures destinées aux biocarburants, plus rentables ? Peut-on parler de l'avenir en faisant abstraction du nucléaire ? Je n'en suis pas un partisan aveugle, mais on n'arrivera pas à résoudre les problèmes du monde contemporain en se limitant aux seules éoliennes. Nous voulons aborder toutes ces questions lors de la Présidence française de l'Union européenne.

Q - Et l'immigration ?

R - Nous avons réellement besoin d'un pacte européen pour les migrations et l'asile. Pour des pays comme la France, l'Espagne ou l'Italie, ce problème devient de plus en plus pressant. Il faut respecter la politique d'asile et les Droits de l'Homme, et en même temps, régler le flux d'immigrés.

Q - Qui serait le meilleur candidat à la fonction de ministre des Affaires étrangères, et de futur président de l'Union européenne ? Le président Sarkozy a déclaré que vous assumeriez sans grand problème les fonctions de ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne.

R - Ce ne serait pas une mauvaise idée. Ce candidat doit être accepté par tous. J'ai un projet que je présenterai lors de la Présidence française de l'Union européenne, mais pour l'instant, je ne le révélerai pas.

Q - Vous êtes, par conviction, un homme de gauche, mais vous êtes devenu membre d'un gouvernement de droite. Certains de vos collègues ne vous l'ont pas pardonné jusqu'à présent.

R - Mon choix a été dicté par l'analyse des faits. J'ai toujours des amis dans le Parti socialiste. Mon passage a été difficile, mais les résultats montreront si cela en valait la peine. Il y a un certain temps, j'ai écrit le livre "Deux ou trois choses que je sais de vous". Toutes les réformes mises actuellement en oeuvre par le président Sarkozy ont été évoquées dans ce livre. Il y a des propositions pour les chômeurs et d'autres relatives à la sécurité sociale. Sarkozy a adopté dans le domaine social le langage d'une gauche intelligente. J'ai accepté sa proposition, conscient que la France avait besoin des réformes qu'il voulait et pouvait mettre en oeuvre. Je ne voulais pas de fonction dans le domaine de la politique sociale, pour ne pas être en conflit avec mes anciens amis. C'est pourquoi, j'ai accepté les Affaires étrangères.

Q - Que reste-t-il de mai 68 ? Sarkozy a déclaré un jour qu'il n'en restait rien, que mai 68 avait été la source de tous les malheurs français survenus depuis.

R - Il a peut-être été choqué par un certain côté gauchiste des événements. Il y a également eu des excès. Mai 68 a été un bouleversement extraordinaire, qui nous a poussés vers l'invention, la liberté, vers une nouvelle façon de penser l'Etat et la politique. La vague provoquée par mai 68 a conduit à l'apparition en France d'une gauche anticommuniste, qui a été un phénomène exceptionnel. Pour des milliers de femmes et d'hommes, mai 68 annonçait un changement colossal, l'apparition de la notion de solidarité dans la politique mondiale. Avant, les gens ne s'intéressaient qu'à la France. Il y a évidemment eu des côtés négatifs mais cela ne devrait pas remettre en question tout mai 68.

Q - Quel est le plus grand défi pour la France d'aujourd'hui ?

R - On ne peut pas éternellement vivre à crédit, en multipliant les promesses, et en augmentant la dette publique. Je ne suis pas économiste, mais je m'en rends compte.

La mondialisation reste pour nous un défi difficile. Vous en profitez, puisque vous êtes dans une phase de croissance, mais pour beaucoup de Français, elle reste une menace car notre croissance est plus faible. Cela angoisse les gens. J'espère que tout cela changera un jour, mais il faut conduire la politique de manière à concilier plusieurs tendances. Ce sont les pauvres et les mal qualifiés qui perdent le plus à la mondialisation. Dans les dernières années, de nombreuses usines françaises ont été transférées à l'étranger. Les réformes sont nécessaires pour apaiser les tensions, pour trouver l'issue de cette situation.

La mondialisation reste le plus grand défi non seulement pour la France, mais pour toute l'Europe. L'Afrique a un taux de croissance de 6 à 7 %. Nous, 1,8 %. Ce sont des problèmes réels, dont il faut se rendre compte, qu'il faut comprendre, et auxquels il faut trouver des réponses adéquates, à la mesure du XXIe siècle.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 avril 2008

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