Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, vice-président de l'UMP, à RTL le 28 avril 2008, sur son voyage de médiation en Chine à propos de la crise sino-tibétaine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, vice-président de l'UMP, à RTL le 28 avril 2008, sur son voyage de médiation en Chine à propos de la crise sino-tibétaine.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, APHATIE Jean-Michel.

FRANCE. UMP, vice-président;

ti : J.-M. Aphatie.- Vous revenez de Pékin, où vous avez rencontré le président de la République chinoise ainsi que le Premier ministre pendant votre court séjour, trois jours. Vous avez enregistré avec satisfaction, avez-vous dit, la décision des autorités chinoises de rencontrer un émissaire du Dalaï Lama et vous avez présenté cela comme une forme de victoire de la diplomatie française. Hier, à 12 heures 21, l'agence AFP mettait en ligne une dépêche dans laquelle était cité Tenzin Takla, qui est présenté comme le porte parole du Dalaï Lama par l'Agence, "la répression au Tibet s'est accentuée, dit ce porte-parole du Dalaï Lama, les militaires encerclent des monastères et des arrestations se poursuivent". Serait-il possible que les dirigeants chinois nous roulent dans la farine ?
 
R.- Je ne le pense pas. En tout cas, on n'a pas le choix...
 
Q.- Double discours quand même.
 
R.-...On veut un apaisement. Il faut se méfier, il y a un conflit, les deux thèses...
 
Q.- Il y a un conflit ?
 
R.- Il y a un conflit entre deux thèses...
 
Q.- Entre les Chinois et les Tibétains ?
 
R.-...Entre une vision tibétaine, une vision chinoise. Il est clair que, par exemple, pour le Dalaï Lama, d'un côté on présente le Dalaï Lama comme un personnage religieux, non violent, au-dessus des partis, de l'autre côté, on le présente comme un chef politique à la tête d'un gouvernement en exil et ayant un certain nombre de représentants sur place qui participent à un certain nombre de tensions. Il y a deux thèses.
 
Q.- A quelle thèse adhérez-vous ?
 
R.- Nous, nous n'adhérons pas à une thèse, nous ne voulons pas prendre partie là-dessus, nous voulons l'apaisement, nous voulons qu'il n'y ait pas de violence. Ce qu'a dit N. Sarkozy, en réponse d'ailleurs à l'émissaire envoyé par le président Hun Jintao, c'est qu'il y avait trois priorités. La première, c'était que l'Europe, l'Occident ne contestent pas l'unité nationale de la Chine, ni Taïwan ni le Tibet.
 
Q.- Personne ne la conteste pas, ne le Dalaï Lama...
 
R.- La France ne la conteste pas. Deuxièmement, nous voulons l'apaisement et l'apaisement ce sont des gestes significatifs. Et j'ai travaillé à la demande de N. Sarkozy avec le président Poncelet, avec un certain nombre d'interlocuteurs, nous avons travaillé à l'apaisement. Et quand les Chinois font un geste pour dire qu'ils reprennent les conversations qui étaient interrompues, c'est un geste positif. Et quand on veut la paix, on encourage les gestes positifs ! C'est très difficile pour que personne ne perde la face....
 
Q.- Mais des militaires qui encerclent des monastères, c'est une thèse ou c'est un fait ?
 
R.- Je ne peux pas vous le dire, parce que c'est contesté par les uns, c'est affirmé par les autres. Ce que je dis, c'est qu'il faut qu'ils se parlent. La position qui a toujours été la mienne - et c'est celle que j'ai appris de notre histoire -, quand il y a un conflit de ce genre, c'est par le dialogue qu'on peut le régler. L'escalade de la violence ne conduit nulle part.
 
Q.- Excluez-vous un double discours des autorités chinoises ? Quand elles vous reçoivent, elles disent "nous allons recevoir un émissaire du Dalaï Lama" et avoir une pratique sur le terrain qui n'est pas la même ?
 
R.- Je fais le pari de Pascal ; bien sûr que dans la diplomatie il peut y avoir, ici ou là, de part et d'autre des doubles discours. Mais quand on fait un geste, quand le président chinois envoie un émissaire au Président Sarkozy pour lui dire "je ne suis pas contre le dialogue, voilà mes conditions", et que ces conditions semblent acceptables par le Dalaï Lama, quel est le rôle de la France ? le rôle de la France, c'est d'inciter au dialogue, c'est d'aller à l'apaisement. La Chine a besoin des Jeux Olympiques, la Chine c'est un pays qui a plus de 5.000 ans d'histoire, c'est une vieille civilisation. C'est aujourd'hui le quart de la population mondiale, un citoyen du monde sur quatre est chinois. La Chine peut connaître de grandes tensions ; c'est l'intérêt de personne, aujourd'hui, d'avoir une Chine en grande difficulté. La Chine veut son ouverture au monde, les jeux sont le symbole de cette ouverture, il faut aider à l'apaisement des tensions internationales pour réussir les Jeux Olympiques, pour la paix du monde. Mon combat c'est la paix du monde !
 
Q.- Le président de la République, jeudi soir, a dit qu'il avait fait savoir au président chinois Hu Jintao qu'il avait été choqué par les événements au Tibet. Savez-vous sous quelle forme il l'a fait savoir ? C'est un message oral, une lettre ; en avez-vous parlé avec le président chinois ?
 
R.- Il y a eu des contacts directs avec le président chinois, entre N. Sarkozy et le président chinois. Nous avons fait part, en effet, du sentiment très ému de l'opinion occidentale, de l'opinion européenne, de l'opinion française. On a dit très clairement...
 
Q.- Sous quelle forme le président de la République a-t-il fait savoir qu'il était choqué ?
 
R.- Par des contacts directs.
 
Q.- C'est verbalement qu'il l'a dit ?
 
R.- Mais oui, et ça a été dit, et cela a été clairement dit, y compris par notre ambassadeur à plusieurs reprises et dès le début. Les Chinois n'ont pas compris les agitations liées à la flamme olympique à Paris, et donc ils ont été émus de voir une jeune athlète chinoise bousculée dans les rues de Paris. Et à ça, on leur a dit : "on comprend votre émotion, mais comprenez aussi que nous, quand on voit des images de violences au Tibet, on a aussi de l'émotion. Donc ce que nous voulons, c'est des gestes d'apaisement". Et de ce point de vue là, notre mission a été une réussite puisqu'on a obtenu un geste d'apaisement : la reprise des conversations. C'est ça la diplomatie, c'est le contraire de la rupture, c'est le contraire du boycott au fond.
 
Q.- Hu Jia est un jeune homme de 34 ans, pékinois, il vit à Pékin, il a été condamné au début avril à trois ans de prison pour "tentative de subversion du pouvoir de l'état". Il a mis un texte sur Internet où il réclamait, en gros, plus de démocratie. Avez-vous parlé de ce cas, peut-être d'autres, avec les autorités chinoises ?
 
R.- On parle beaucoup des dissidents ; on a toujours des listes de dissidents dont on veut demander la libération. Mais ne soyons pas schématiques monsieur Apathie, moi je connais la Chine depuis plus de trente ans, je peux vous dire que les progrès sont énormes....
 
Q.- Des progrès dans quelle matière ?
 
R.- Il y a plusieurs centaines de millions de gens qui sont sortis de la pauvreté, la liberté dans les rues de la Chine n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était il y a dix ans....
 
Q.- Diriez-vous qu'il y a des progrès en matière de droits de l'homme ?
 
R.- Bien sûr, il y a des progrès en matière des droits de l'homme, en matière d'expression, en matière de médias. Regardez ce qui se passe sur Internet...
 
Q.- Ben ce jeune homme condamné à trois ans et demi de prison pour avoir publié un texte...
 
R.- Je viens de faire une expérience assez intéressante : j'ai mis son mon blog, "carnetjpr.com", j'ai mis sur mon blog un texte en chinois ; j'ai eu plus de 52.000 contacts hier. Il y a beaucoup de Chinois qui aujourd'hui participent à Internet, il y a une ouverture réelle. Bien sûr que par rapport à nous, on peut pas parler de démocratie. Nous ne sommes pas sur un modèle de démocratie occidentale, évidemment, mais quand on regarde l'évolution de la Chine, et puis je voudrais vous dire une chose, la Chine a une place dans le monde aujourd'hui qu'on ne peut pas sous-estimer, c'est le banquier du monde. Vous savez que quand un Chinois gagne 1 dollar, un Américain...
 
Q.- C'est ça qui doit guider nos pas ?
 
R.- Cela ne doit pas guider nos pas, mais le réalisme doit nous obliger à en tenir compte. Quand un Chinois gagne 1 dollar, l'Américain en gagne 25. Mais le Chinois, sur son dollars, il en économise 50 % ; l'Américain, sur ces 25 dollars, il en dépense 1/26ème qu'il emprunte aux Chinois. Aujourd'hui, ce sont les Chinois qui financent le déficit américain. Les Chinois, aujourd'hui, ont pris une place dans le monde, sur la planète, qui est très importante. Nous ne pouvons pas nous permettre une agitation de la Chine. Le Premier ministre chinois m'a dit "1 % des Français, 600.000 personnes qui manifestent, c'est un événement français ; 1 % des chinois, 13 millions de chinois, c'est la déstabilisation pour le monde.
 
Q.- La Chine est-elle une dictature ?
 
R.- La Chine est en voie d'apaisement. Elle a quitté la route de la dictature ; il y a encore un certain nombre de traces aujourd'hui, mais la Chine connaît un certain nombre de progrès qu'il faut regarder avec réalisme. Allez à Shangaï, allez à Chenzen, allez à Tienzin, vous verrez dans les rues les Chinois. On n'est plus du tout dans la situation de la dictature qu'on a connue avec Mao ZeDong.
 
Q.- Vous avez souhaité que N. Sarkozy, vous l'avez dit à Pékin, annonce vite qu'il participera aux cérémonies d'ouverture des Jeux Olympiques...
 
R.- Je vais parler aujourd'hui, puisque je pars en Tunisie avec le Président, pour lui rendre compte de ma mission. Je pense que si le président de la République n'assistait pas aux Jeux Olympiques, ce serait une rupture dans la ligne historique de notre relation politique avec la Chine. C'est à lui de l'apprécier, naturellement, mais ma recommandation est claire : nous devons participer à tous les gestes d'apaisement et faire en sorte que les Jeux Olympiques soient une grande fête de la jeunesse. Ne sous-estimons pas les inquiétudes de la jeunesse chinoise.
 
Q.- Vous avez dit à Pékin que B. Delanoë avait commis "une grave erreur politique" en faisant du Dalaï Lama un citoyen d'honneur de la ville de Paris. En général, quand on est à l'étranger, il y a plus de solidarité entre Français.
 
R.- Ecoutez, ces propos ont été amplifiés par une traduction que je n'admets pas. J'ai dit que cette décision était inopportune...
 
Q.- "Très grave erreur politique"
 
R.-... Monsieur, vous l'avez vu ce texte en chinois, vous parlez le chinois monsieur Apathie ? Non, je vais m'y mettre. Parce que naturellement, quand vous parlez à un Chinois, vous n'êtes pas sûr, forcément... De toute façon, moi, je ne parle pas le chinois, je suis désolé. J'ai dit que c'était inopportun, parce que quand la France...
 
Q.- Et très grave erreur politique, ils ont inventé cela les traducteurs chinois ?
 
R.- Ecoutez moi, laissez donc parler un peu votre interlocuteur. Je viens de faire un long voyage quand même, alors laissez moi le temps de m'exprimer. Et quand on a rencontré les représentants d'1,3 milliard, ça mérite quelles secondes. Je veux vous dire que quand la France cherche à apaiser, c'est dommage qu'une collectivité locale cherche à attiser. C'est inopportun, c'est regrettable. Je veux vous dire vraiment, prenez au sérieux, que la France prenne au sérieux l'inquiétude de la jeunesse chinoise. Les Chinois ont fait de l'amitié, depuis 1964, depuis le général de Gaulle, l'amitié avec la France, quelque chose d'historique, on ne peut pas fragiliser ça simplement pour des opérations politiques intérieures. L'homme d'Etat est celui qui pense à l'avenir et qui pense à l'évolution du monde. C'est ça la vérité. Moi, je ne me bats pas dans un esprit partisan, je veux préparer l'avenir et je veux que la Chine soit une force de paix dans le monde.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 28 avril 2008
 
 
 
 
 
 

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