Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, à Canal Plus le 22 avril 2008, sur la réforme des programmes des licences, la création de 10 pôles d'excellence universitaires, le bilan de la première année de la présidence de Nicolas Sarkozy, l'emploi des séniors et l'insertion professionnelle des handicapés. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, à Canal Plus le 22 avril 2008, sur la réforme des programmes des licences, la création de 10 pôles d'excellence universitaires, le bilan de la première année de la présidence de Nicolas Sarkozy, l'emploi des séniors et l'insertion professionnelle des handicapés.

Personnalité, fonction : PECRESSE Valérie, TOUSSAINT Bruce, MERCADET Léon.

FRANCE. Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche; ;

ti : B. Toussaint, G. Delafon & L. Mercadet B. Toussaint : On accueille tout de suite notre invitée : V. Pécresse, ministre de l'Enseignement supérieur. V. Pécresse qui est toujours concernée par ces histoires et par ces affaires de facultés ; les campus d'excellence sont dans les tuyaux, vous le savez. Mais ce matin, on va également parler des manifs des lycéens, de la prochaine intervention de N. Sarkozy à la télévision et du problème de la Chine. Bonjour V. Pécresse.
 
R.- Bonjour.
 
B. Toussaint : Merci d'être avec nous ce matin. Ils ne sont pas encore étudiants, ils sont lycéens, mais ils seront bientôt sous votre tutelle, probablement, s'ils passent le bac et s'ils entrent en fac. Les lycéens, ils continuent leur mobilisation. Ils vont manifester aujourd'hui un peu partout en France, sans les Parisiens qui sont en vacances depuis quelques jours. Mais ça veut dire que le mouvement va continuer pour l'instant. Vous tabliez, peut-être, au Gouvernement, sur un ralentissement, sur une déliquescence de ce mouvement avec les vacances ?
 
R.- Je crois surtout que ce que j'entends dire aux lycéens, c'est qu'ils sont inquiets sur leur avenir, ils ont peur, et ils veulent qu'on s'occupe d'eux. Moi, ce que je veux leur dire, c'est qu'ils vont être les premiers bénéficiaires de la réforme de l'université que nous sommes en train de mettre en oeuvre. Cette année, on met en place l'orientation active, c'est-à-dire la transition douce entre le lycée et l'université, on va les accompagner, les prendre par la main, pour les amener vers une meilleure orientation, et donc vers plus de réussite, leur éviter l'échec en première année à l'université. Tout cela a un coût, les moyens, ils sont là. Toute la réforme de l'université, que ce soit l'insertion professionnelle - troisième mission donnée à l'université -, que ce soit ces campus d'excellence, dont vous parliez, une grande opération que nous lançons la semaine prochaine, avec 5 milliards d'euros, pour avoir des vrais campus universitaires et de recherche, qui rayonnent ; tout ça, c'est pour redonner de l'optimisme à nos lycéens, redonner de l'optimisme à nos jeunes et les aider.
 
G. Delafon : Donc vous ne craignez pas, Madame, une contagion du mouvement lycéen au mouvement étudiant ?
 
R.- Ce que je veux dire, c'est que vraiment, toute la réforme de l'université que nous sommes en train de faire, les premiers bénéficiaires, ça va être les lycéens...
 
G. Delafon : Ce seront eux...
 
R.- Qui sont aujourd'hui inquiets...
 
G. Delafon : La génération montante...
 
R.- C'est la génération montante. On est en train de réformer complètement les programmes de la licence. On a un grand plan qui s'appelle « Réussir en licence », qui nous a été demandé par les étudiants eux-mêmes. Et quand on fait ce plan, quand on accompagne les lycéens toute la première année, qu'on met du tutorat, qu'on met des professeurs référents, qu'on met des stages, qu'on met de l'anglais - enfin de l'anglais en licence, pour que les jeunes puissent se mouvoir dans un monde où ils seront optimistes parce qu'ils pourront communiquer -, tout ça, c'est pour les lycéens. Et il ne faut pas que les lycéens croient qu'on les oublie, qu'on ne fait pas des choses pour eux, au contraire, on est dans une logique de réforme qui est entièrement tournée vers leur réussite, leur insertion professionnelle future, et surtout, on va les accompagner...
 
L. Mercadet : Mais comment cela se fait-il que, si tout va bien pour eux, qu'est-ce qui ne va pas, c'est un problème de communication de votre part ou ils n'ont pas compris le message ou...
 
R.- Non, mais je pense qu'ils ne se projettent pas dans l'avenir. Je pense qu'ils sont aujourd'hui effectivement... ils ont des mots d'ordre qui sont des mots d'ordre, [du genre] j'allais dire "il faut que rien ne change". Alors, c'est vrai, on a le choix entre l'immobilisme et l'action. Si on reste immobile, eh bien, on ne se plantera pas, mais à terme, on plante les générations futures. Et la vérité, c'est qu'il faut aujourd'hui mieux d'école, il faut mieux d'université.
 
B. Toussaint : Vous avez dû faire face, il y a quelques mois, à des manifestations, à une hostilité des syndicats étudiants. Est-ce que vous pensez que c'est la bonne solution lorsque le ministre, X. Darcos, pour ne pas le citer, dénonce "ces porteurs de pancartes qui répètent ce que disent les adultes et qui sont souvent poussés par des syndicats extrémistes", « sic », je ferme les guillemets du ministre de l'Education.
 
R.- Moi, ce que je crois, c'est que nous sommes dans un pays où la jeunesse est anxieuse et où la jeunesse est pessimiste. Et je crois que toutes ces mesures que nous sommes en train de prendre avec X. Darcos, que ce soit les études dès 16h30 pour tous, avec des aides, que ce soit la réforme de la licence, là encore, avec de l'accompagnement, parce qu'il y a quand même un lycéen sur deux qui en première année à l'université va échouer, donc je veux dire, quand on...
 
B. Toussaint : Ça, c'est le fond, V. Pécresse...
 
R.- Mais oui, mais c'est le fond...
 
B. Toussaint : Juste un mot sur la forme...
 
R.- Pourquoi sur la forme ?
 
B. Toussaint : Sur la communication du Gouvernement, et sur cette phrase du ministre qui forcément remet un peu le feu aux poudres, qui excite probablement les lycéens et les manifestants... L. Mercadet : En gros, il dit que les jeunes sont trop bêtes pour penser par eux-mêmes et qu'ils suivent les syndicats extrémistes. Ça ne va pas plaire, vous en convenez.
 
R.- Non, mais je crois que les jeunes se forgent leur propre opinion, bien sûr. Mais c'est vrai aussi que la ritournelle qu'on entend toujours qui est "il nous faut plus de profs, plus de profs, plus de profs", je crois que, aujourd'hui, ça n'est pas la solution ni pour les lycéens ni pour les étudiants. La solution c'est mieux d'école et mieux d'université, parce que ce n'est pas... Moi, je peux mettre 10.000 professeurs de plus devant les élèves, si je n'améliore pas le contenu de la licence, si je ne mets pas de l'anglais, des technologies de l'information, de la culture générale, du rattrapage, de l'orientation, de l'insertion professionnelle et des stages, j'aurai beau mettre davantage de moyens, ces moyens seront mal utilisés. Vous savez, dans l'école comme dans l'université, on peut arroser le sable. Mais on ne veut pas arroser le sable, on veut faire des réformes qui ont du sens, pour les lycéens, pour les étudiants...
 
G. Delafon : C'est pour ça que vous avez planifié la création de dix pôles d'excellence universitaires, parce que quand même, au niveau français, vous êtes bien placée pour savoir qu'on est un petit peu en retard par rapport à la concurrence internationale. Et donc, vous vous reposez, si j'ai bien compris, quand même sur un partenariat globalement public/privé, pour dégager des moyens au niveau des universités, parce que vous avez parlé de 5 milliards de financement, mais est-ce que vous avez d'ores et déjà obtenu des garanties du privé, qui va s'impliquer dans la création de ces pôles d'excellence français ?
 
R.- D'abord, l'Etat met une mise de jeu de départ qui est très importante, puisque 5 milliards d'euros pour des campus universitaires et de recherche, c'est du jamais vu. Mais au-delà de ça, nous pensons qu'avec ces 5 milliards, il y aura effectivement un effet boule de neige, un effet d'entraînement, à la fois sur des financements d'autres collectivités territoriales, qui m'ont déjà fait part de leur intérêt à venir aussi aider ces pôles, parce que pour chaque territoire, ça va être vraiment un pôle d'attractivité formidable, à la fois pour sa jeunesse, à la fois pour ses chercheurs, et pour ses entreprises. Donc je pense qu'il y aura un effet d'entraînement sur les collectivités territoriales et un effet d'entraînement sur les entreprises. L'idée, c'est quoi ? C'est d'avoir des étudiants, des chercheurs et des PME, des start-up, du dynamisme économique.
 
B. Toussaint : N. Sarkozy parle jeudi soir à la télévision sur TF1 et France 2, il sera interrogé par cinq journalistes. Qu'attendez-vous de cette intervention, un an presque après son arrivée au pouvoir ?
 
R.- Je crois que cette intervention, elle est attendue, et je crois qu'elle est aussi utile. Pourquoi ? Attendue, parce que je crois que le Président, il a un lien singulier avec les Français. C'est lui qui dans l'esprit des Français est porteur de la réforme, et c'est lui qui donne le sens. Et ça a toujours été comme ça, le président de la République c'est celui qui nous donne la cohérence de l'ensemble. Donc je crois que c'est pour ça que c'est très utile. Et c'est utile parce que N. Sarkozy va, avec la kyrielle de réformes que nous sommes en train de lancer, expliquer que ça nous amène vers plus de croissance, vers plus d'emplois, et vers plus de pouvoir d'achat.
 
G. Delafon : Mais alors comment vous expliquez que ce Président est le plus impopulaire de la 5ème République, que son taux de popularité est calamiteux ?
 
R.- Mais je ne crois pas qu'il faille jouer sur la question de la popularité, je crois qu'il faut jouer sur les résultats. La popularité, ça va, ça vient. Ce qui compte, in fine, c'est le résultat des réformes. Est-ce que les Français, dans cinq ans, au moment du rendez-vous des réformes, ils se sentent mieux dans leur pays, dans leur vie, est-ce qu'ils ont plus d'emplois, est-ce qu'ils ont plus de pouvoir d'achat, est-ce que, globalement, leur vision de l'avenir est plus optimiste en 2012 qu'elle ne l'était en 2007...
 
G. Delafon : Certes, mais est-ce que les Français...
 
R.- Mais c'est ça notre rendez-vous...
 
G. Delafon : Je suis d'accord, mais est-ce que les Français peuvent suivre sur le chemin difficile des réformes un président auquel visiblement ils ne font plus confiance ?
 
R.- Je crois que le Président, il est extrêmement courageux, il ne recule pas devant les obstacles, et il a... N. Sarkozy, il a cette vision, il sait où il veut aller, il connaît toutes ces réformes que nous sommes en train de faire. Je vous parlais de l'université, mais je pourrais vous parler de la recherche, et puis, on pourrait vous parler aussi de l'économie, du contrat de travail, des retraites, toutes ces réformes, de l'hôpital, toutes ces réformes, elles ont un seul but : c'est que la France aille mieux, qu'on dépense mieux l'argent public, qu'il ne soit pas gaspillé, et que chaque euro dépensé soit synonyme de plus de croissance et plus d'emplois, et donc à la fin, de plus de pouvoir d'achat. Ça va prendre du temps, il y a des résultats immédiats, quand j'augmente les bourses pour les étudiants les plus défavorisés, ça c'est un résultat immédiat. Il y a des résultats différés : les campus, ils ne sortiront pas de terre avant quatre ans...
 
G. Devedjian : Mais est-ce que vous pensez que jeudi soir, il devrait reconnaître certaines erreurs dans la première année de son mandat ?
 
R.- Quand on ne fait rien, on est sûr de ne pas commettre d'erreurs, quand on agit, on peut de temps en temps faire un écart. Mais je crois que le vrai problème aujourd'hui, c'est que si on n'agit pas, in fine, je veux dire, on conduit le pays dans l'impasse. Nous, on est en train de travailler pour les générations futures. Quand je fais la réforme de l'université, je ne suis jamais sûre que toutes les dispositions que je mets dans ma loi sont bonnes, mais je ne sais qu'une seule chose, c'est que ça fait vingt ans que cette réforme-là, on l'attend, ça fait vingt ans que nos universités sont en train de mourir parce qu'elles sont entravées dans une compétition qui est mondiale, et que nos étudiants maintenant, ils partent à l'étranger. Donc je sais qu'il faut faire quelque chose. Alors, on essaie. Si jamais on se trompe sur telle ou telle disposition, eh bien, on rectifie, on corrige, je veux dire, mais je crois que les Français nous pardonneront ça, mais ils ne nous pardonneront pas de ne pas essayer.
 
B. Toussaint : La question de Léon. L. Mercadet : Vous venez de dire que nos jeunes sont inquiets pour leur avenir, entre autres, parce que c'est difficile de trouver du travail. Mais ceux qui sont inquiets aussi, et pour la même raison, ce sont, à l'autre bout, les seniors, parce que le taux de chômage des seniors est en France le plus élevé de la communauté européenne. Alors, le ministre du Travail, X. Bertrand, vient de lancer une idée : un quota de 5% de seniors obligatoires par entreprise, dans les entreprises. Qu'est-ce que vous en pensez de cette méthode ?
 
R.- Eh bien, on est exactement sur la problématique d'avant, si on n'a pas des nouvelles idées, si on ne lance pas, j'allais dire, des débats, des électrochocs, moi, je suis désolée, ça fait dix ans qu'on dit aux entreprises : embauchez des seniors, bon. Eh bien, à un moment donné, il faut leur dire : si vous ne le faites pas, eh bien, on va vous forcer...
 
L. Mercadet : Oui, mais alors, on a déjà fait ça avec les handicapés, il y a vingt ans, c'était 6% d'handicapés, les entreprises préfèrent parfois payer les amendes qu'embaucher des handicapés. Le Medef vient de dire : embaucher des seniors dans une boîte qui fabrique des jeux vidéo, ce n'est pas une bonne idée...
 
R.- Non, mais bien sûr, mais je pense que ces idées-là sont des idées électrochocs. On a fait la même chose pour les femmes, avec la parité. On a dit : ah, la parité, c'est un gadget, on va avoir des femmes alibis. Eh bien maintenant, vous avez quand même la moitié de femmes au Gouvernement français, je veux dire, et ça ne s'est pas fait en un jour, ça s'est fait parce qu'il y a eu une prise de conscience. Là...
 
L. Mercadet : Vous diriez : quota, ce n'est pas génial, mais mieux que rien, c'est ça ?
 
R.- Enfin, je dis : quota, ce n'est pas la panacée, de toute façon, ce n'est jamais la panacée de forcer les gens, la panacée, c'est qu'ils le fassent d'eux-mêmes. Mais en même temps, je crois qu'il y a un moment où il faut des prises de conscience. Quand on dit : il faut mettre de l'insertion professionnelle comme troisième mission de l'université, moi, j'ai vu des jeunes qui ont défilé en disant : on n'est pas de la chair à patron ! Eh bien, moi, je leur réponds : vous voulez être des hommes libres, eh bien, on est libre quand on refuse un emploi, quand on est en capacité de refuser un emploi, pas quand on vous en propose un.
 
B. Toussaint : Le J'aime/J'aime pas. Allons-y ! J'aime/j'aime pas Aimé Césaire au Panthéon ? Est-ce que c'est une bonne idée, c'est très controversé, cette histoire.
 
R.- Le problème, c'est que pour la "panthéonisation", il faut quand même se demander ce qu'aurait aimé la personne, et je pense qu'Aimé Césaire, il voudrait être enterré dans son île.
 
G. Delafon : A. Juppé, qui pense à 2012 ?
 
R.- Moi, je pense que les hommes politiques pensent à beaucoup de choses en se rasant le matin, bon, finalement...
 
L. Mercadet : Les femmes politiques ne se rasent pas, mais pensent aussi, paraît-il...
 
R.- Oui, mais je pense que le fait de ne pas se raser, ça doit empêcher de penser...
 
L. Mercadet : C'est pour ça qu'il n'y a pas de femme présidente de la République, eh bien voilà... B. Toussaint : J'aime/j'aime pas le Dalaï-lama, citoyen d'honneur de la ville de Paris ?
 
R.- Pourquoi pas, mais je pense qu'aujourd'hui, ce qui est important, c'est de faire ce que fait le président de la République, c'est-à-dire d'oeuvrer à la réconciliation concrète, et donc d'envoyer des émissaires en Chine et d'essayer de pacifier la situation.
 
B. Toussaint : On s'arrête là, on est au bout. On n'a plus le temps. Merci beaucoup V. Pécresse. Bonne journée. A bientôt dans « La Matinale. » Merci Gilles et Léon.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 22 avril 2008

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