Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "Europe 1" le 14 mai 2008, sur l'incident du vote parlementaire concernant le projet de loi sur les OGM, rejeté par 136 voix des députés de gauche contre 135, impliquant la reprise du débat parlementaire, et sur la conduite de la politique agricole mondiale, et particulièrement des pays en difficulté. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "Europe 1" le 14 mai 2008, sur l'incident du vote parlementaire concernant le projet de loi sur les OGM, rejeté par 136 voix des députés de gauche contre 135, impliquant la reprise du débat parlementaire, et sur la conduite de la politique agricole mondiale, et particulièrement des pays en difficulté.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, DUQUESNE Benoît.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti : B. Duquesne.- J.-M. Dhuez : B. Duquesne, vous recevrez dans une dizaine de minutes le président du Sénégal, Abdoulaye Wade mais tout d'abord, M. Barnier, le ministre de l'Agriculture.

M. Barnier, bonjour.

Bonjour, Agriculture et Pêche.

Agriculture et Pêche, n'oublions pas la pêche. Merci d'être là ce matin.

Et les pêcheurs.

Et les pêcheurs. C'est la crise ?

Non, ce n'est pas la crise, c'est un épisode dans la vie parlementaire. J'ai été député et sénateur pendant une vingtaine d'années, on a connu d'autres épisodes de cette nature. C'est un épisode dans la vie parlementaire, et au-delà de cet épisode, de cette satisfaction de court terme pour la gauche qui a fait une tactique, qui a privilégié la tactique sur le projet, la tactique sur l'explication, la tactique aussi sur une forme de courage qu'on est en droit d'attendre des parlementaires sur la réalité du texte qui est en discussion et dont nous avons besoin...

... la réalité, on va en parler, mais la tactique, vous étiez sur les bancs de l'Assemblée hier après-midi. Qu'est-ce qui s'est passé ? Comment est-ce qu'on a pu se faire avoir comme ça, entre guillemets ? J'ai entendu dire que, je crois que c'était Monsieur Copé qui disait : « on s'est fait avoir comme des bleus ».

Le groupe UMP se réunira, ce n'est pas facile de le diriger, il tirera les leçons de ce problème. J'étais présent avec J.-L. Borloo et N. Kosciusko-Morizet quand le texte a début hier après-midi. Une première motion de procédure a été rejetée, normalement, et puis la seconde ne l'a pas été, d'une voix seulement, parce qu'au moment où il y a eu le vote, il y a plus de, non pas de présence de la majorité ou de l'opposition, mais plus de procurations utilisées par les députés de l'opposition dans ce que j'appelle une manoeuvre ou une tactique. Peu importe, franchement, moi je n'ai pas envie de...

... la gauche vous avait masqué sa réelle force, ses effectifs ?

Je pense qu'il y a une part de manoeuvre dans cette affaire, une petite satisfaction de court terme à propos d'un texte, et c'est ça qui m'intéresse, qui exige davantage de responsabilité, de sérieux, d'explications vis-à-vis des citoyens. Après un travail très intelligent et très approfondi, d'ailleurs auxquels des gens de gauche ont participé comme beaucoup de gens de la majorité, et au Sénat et à l'Assemblée nationale.

Mais Monsieur Barnier, on a quand même l'impression à voir que la gauche l'a emporté par 136 voix contre 135, hier, qu'à une voix près, ce n'est pas le hasard. Il y a eu, alors vous nous dites un calcul tacticien de la part de la gauche, mais est-ce qu'il n'y a pas eu aussi une façon de voter avec les pieds de la droite qui a dit : « bon ben, ce texte on n'en veut pas » ?

Je ne le crois pas. Tous les députés de la majorité qui étaient présents dans l'hémicycle ont voté pour le texte. Aucun en tout cas n'a voté contre.

Il y a eu deux abstentions.

Oui, il y a eu deux abstentions, en tout cas aucun n'a voté contre et il y a eu une bonne mobilisation de tous les parlementaires qui étaient présents. Simplement, il n'y en avait pas assez. Franchement, ce qui m'intéresse, encore une fois...

... le texte, vous dites. Mais est-ce que ce texte, justement, est-ce qu'on n'y comprend pas rien ?

Il faut prendre le temps de l'expliquer, d'abord expliquer à ceux qui nous écoutent...

...est-ce que c'est pour ça que les gens n'en veulent pas ?

... bien sûr, il y a des peurs, et je ne trouve pas bien que la gauche, en tout cas de manière un peu idéologique, joue avec les peurs des Français au lieu de faire un travail d'explication. Ce texte n'est pas un texte pour ou contre les OGM. Ce texte il est fait pour traduire dans le droit de notre pays, dans le droit français, une directive européenne, écoutez-moi bien, qui a été approuvée et acceptée en 2001 par L. Jospin, Premier ministre, et par Madame Voynet, ministre verte de l'Environnement. Comme pour tous les autres pays européens, nous avons besoin de prévoir dans la loi les conditions juridiques dans lequel coexisteraient éventuellement des cultures OGM et des cultures traditionnelles.

On a besoin d'OGM en France ? On en a besoin !

Je ne peux pas dire ça et ce n'est pas l'objet de ce texte. Ce texte prévoit les conditions d'une éventuelle coexistence et il apporte des progrès dont nous aurions besoin...

Si on fait coexister, c'est qu'on en a besoin.

On peut avoir besoin, je ne dirais pas « jamais ». Et je veux dire deux choses : d'abord ce texte apporte des progrès en matière de responsabilité, d'évaluation scientifique, de transparence dont nous avions besoin. C'est un vrai progrès, je ne comprends pas comment des gens de progrès peuvent refuser ce texte. Et puis, ce texte et toutes ces manoeuvres elles peuvent avoir un effet secondaire dont je voudrais bien que même les anti-OGM prennent conscience, c'est de décourager définitivement tous les laboratoires privés et publics français de faire de la recherche sur ces sujets des OGM dont nous avons sans doute besoin à coup sûr, et pas seulement pour des questions...

...on a besoin de la recherche, ça vous êtes sûr là-dessus ?

Oui, mais faites attention, si on donne des coups d'arrêt, si on fait de la polémique, si on fait de l'idéologie, on va décourager. Et qu'est-ce qui va se passer ? On va donner le pouvoir pour l'avenir, en matière de recherche et de production, à une seule entreprise multinationale américaine : Monsanto. Et c'est ça à quoi vont aboutir les anti-OGM.

On a l'impression que le discours n'est pas très clair, que le message n'est pas vraiment carré puisque effectivement Monsanto, dans un temps on nous suspend le Monsanto 810 en disant qu'à priori il n'est pas bon, et puis dans le même temps on met un texte qui n'est ni pour ni contre les OGM et qui vise effectivement à ce qu'on puisse quand même les cultiver.

Mais c'est pour ça que ce texte n'est pas pour ou contre les OGM.

On n'y comprend rien.

Quand nous avons un doute, et je vous explique, c'est pour ça que vous m'invitez, quand nous avons un doute sur la culture OGM, il ne s'agit pas de culture puisque la seule culture qui était en cours, le Monsanto 810, c'est-à-dire une semence de maïs pesticide, a été interdite à la culture parce que nous avons des interrogations sur les risques de dissémination. Le président de la République en toute responsabilité a actionné la clause de sauvegarde. Là, il ne s'agit pas de ça, il s'agit de prévoir, éventuellement, pour l'avenir, dans quelles conditions de rigueur, de transparence, de responsabilité, avec de bonnes évaluations scientifiques, on pourrait éventuellement autoriser de nouvelles cultures.

Donc, ce qui s'est passé hier est dommageable, vous dites.

Oui, je pense que c'est dommage, c'est un petit coup d'arrêt. Le processus parlementaire va continuer, et je pense qu'on a besoin de ce texte, c'est un progrès, et enfin je répète qu'on ne doit pas décourager nos laboratoires nationaux et européens de faire de la recherche dont on a besoin, pas seulement pour l'agriculture, pour l'industrie, utiliser moins de produits chimiques, pour la recherche, pour la médecine. Je veux dire que...

... je reviens un instant sur l'attitude des députés, hier, quand même dont on se demande s'ils n'ont pas, je disais « voté avec leur pied », c'est le deuxième incident quand même sur cette affaire-là, sur ce texte-là, le deuxième. Il y a eu deux fois un amendement, il y a même eu un clash la première fois avec N. Kosciusko-Morizet qui a dénoncé le peu de courage et de J.-F. Copé et de la majorité en général. Est-ce que rétrospectivement elle n'avait pas raison d'ailleurs ?

Ne comptez pas sur moi - Madame Kosciusko-Morizet s'est exprimée sur ce sujet, l'incident a été clos - ne comptez pas sur moi pour en rajouter. C'est un texte compliqué, vous l'avez vous-mêmes dit, il faut prendre le temps de l'expliquer, si nous avons le temps. On en a besoin...

... mais, le fait qu'il y ait deux incidents coup sur coup sur le même texte est-ce que ça veut dire...

... mais c'est parce que c'est un texte sensible, franchement. Sur bien d'autres sujets dans les quinze ou vingt ans passés, le Parlement, gauche ou droite au Gouvernement, ont eu des textes sensibles qui ont suscité des débats parlementaires. C'est normal que les parlementaires posent des questions, améliorent les textes. Ils l'ont fait au Sénat et à l'Assemblée nationale, y compris d'ailleurs pour présenter...

... donc, il n'y a pas... vous ne sentez pas une fronde de la majorité ?

Franchement, non !

Le fait qu'elle ait été reçue, que tous les députés aient été reçus par N. Sarkozy le 7 mai dans un déjeuner pour recadrer un petit peu les choses, ça n'a pas suffit, semble-t-il.

Mais moi je trouve normal qu'il y ait un dialogue direct entre le Chef de l'Etat et les parlementaires de la majorité. Nous avons été élus ensembles. Les parlementaires, le Gouvernement travaillent depuis un an sous l'autorité de N. Sarkozy. Et je veux dire aussi, ce qui me paraît important, au-delà de ce qui se passe dans la majorité, de cet épisode, c'est que rien ne nous détourne de l'effort et du mouvement de réformes que nous avons engagé dans ce pays sous l'impulsion du Président de la République. Ce pays a besoin d'être modernisé, ce pays a besoin d'être réformé, c'est le seul objectif qui exige et de la solidarité et de la mobilisation de chacun d'entre nous.

Donc, il faut donc continuer à débattre, à expliquer, et débattre et à expliquer et à voter ce texte, éventuellement. En tout cas, ça va continuer...

... et à ne pas privilégier la tactique sur le projet.

Alors, parce que la Terre tourne pendant ce temps-là, il se passe des choses. On va recevoir Abdoulaye Wade, le président du Sénégal. On a assisté ces dernières semaines, ces derniers mois, à une série d'émeutes de la faim, d'émeutes de la vie chère. Qu'est-ce qui se passe ? Est-ce que la planète n'est pas capable de nourrir sa population ?

Il y aura 9 milliards d'habitants sur notre planète en 2050, c'est-à-dire après-demain, il va falloir doubler la production agricole pour nourrir 9 milliards d'habitants, et actuellement on voit bien qu'il y a une demande de produits alimentaires, notamment en Chine ou en Inde, des produits qui progressent, qui émergent, qui n'est pas satisfaite par l'offre agricole. Donc, il faut augmenter la production, produire plus et produire mieux, et surtout produire partout, notamment dans des pays qu'on a encouragés, je parle de l'Afrique, des pays en difficulté qu'on a encouragés à produire pour exporter au lieu de produire pour se nourrir. Et aujourd'hui, le temps est venu de remettre l'agriculture en tête de l'agenda de la solidarité de la coopération internationale.

Mais ce qui se dit aussi beaucoup et ce que va sans doute nous dire le Président sénégalais dans une minute, c'est que ces économies-là ont du mal à rivaliser avec les économies et l'agriculture subventionnées européennes ou américaines. Est-ce qu'il ne faut pas arrêter de subventionner nos propres agricultures au détriment parfois de pays émergents ?

Mais nous avons largement arrêté de soutenir nos exportations et les pays africains ont raison de le demander. J'ajoute d'ailleurs que ces pays africains font entrer leurs produits aujourd'hui en Europe, sur leur principal marché solvable, sans droits de douane. Méfions-nous aussi de ce qui se passe à l'Organisation mondiale du commerce où un mauvais accord ferait comme première victime les pays les plus pauvres. Donc, nous avons déjà supprimé nos aides ou quasiment supprimé nos aides à l'exportation. Maintenant, nous avons des raisons de soutenir, ce ne sont pas des aides et des subventions, ce sont des investissements qu'on fait pour l'agriculture européenne comme les Américains font pour la leur, comme les Africains devraient le faire pour la leur aussi, s'ils veulent bien reconstruire leur économie agricole, avec notre soutien.

Alors, je disais « la Terre tourne aussi », avec ses drames, ses catastrophes, la Birmanie, la Chine. On n'entend pas l'Europe.

L'Europe est là, elle apporte des secours autant qu'on puisse les apporter, vous avez vu ce qui se passe en Birmanie, et en regardant ces catastrophes, le drame de la Chine actuellement avec ce tremblement de terre, cette tragédie de Birmanie, et je n'ai pas oublié le tsunami qui a fait plus de 200 000 morts, je pense à une idée à laquelle j'ai beaucoup travaillé aux côtés du président Barroso il y a quelques mois, qui est l'idée d'organiser mieux et ensemble la réponse des Européens à travers une force européenne de protection civile. Je trouve qu'il y aurait vraiment une raison, une belle et juste idée que de mutualiser, quand il y a des catastrophes comme celles-là, ailleurs dans le monde et parfois chez nous - les incendies en Grèce, les inondations en Allemagne, un accident nucléaire qui peut toujours se produire - de mutualiser notre réponse et que nos secouristes, nos médecins, nos pompiers, partent ensemble sous le même uniforme, j'ai appelé ça Europe-Aid, et je pense que ça serait le moment de relancer cette idée. D'ailleurs, le Président de la République, N. Sarkozy, a toujours soutenu cette idée.

C'est votre appel ce matin. Merci.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 14 mai 2008

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