Entretien de M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à Radio Notre Dame le 14 mai 2008, notamment sur la présidence française de l'Union européenne, l'Union pour la Méditerranée et sur la question de l'élargissement de l'Europe à la Turquie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à Radio Notre Dame le 14 mai 2008, notamment sur la présidence française de l'Union européenne, l'Union pour la Méditerranée et sur la question de l'élargissement de l'Europe à la Turquie.

Personnalité, fonction : JOUYET Jean-Pierre.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux affaires européennes

ti : Q - Vous avez récemment décliné les contours de la future Présidence française de l'Union européenne. Elle devrait être selon vous "modeste dans son style, ambitieuse dans ses objectifs, réaliste dans l'exercice quotidien de ses activités et attentive à toutes et à tous". Tout cela n'est pas franchement conforme à l'image de notre président. Est-ce que Nicolas Sarkozy n'a pas vraiment trop énervé nos partenaires européens ?

R - Je ne le pense pas. Je maintiens ce que j'ai dit. Une Présidence réussie est une présidence qui est au service de l'Europe. Vous pouvez prendre toute l'histoire européenne, les présidences qui ont marqué l'Histoire sont celles qui ont fait progresser l'Europe. Je pense que le président de la République souhaite faire progresser l'Europe parce que nous sommes à un moment particulier. Il y a des enjeux importants qui concernent la lutte contre le réchauffement climatique. Il faut que l'Europe soit exemplaire pour être dans une position de force lors des prochains sommets qui auront lieu à Postdam, fin 2008, et à Copenhague en 2009. Il s'agit d'adopter un mode de développement durable, de faire davantage attention à l'épuisement des ressources naturelles, de moins polluer et de mettre en place de nouvelles sources d'énergie. Ce sont des sujets importants qui ne sont pas là pour accroître la popularité du président de la République française. Ce sont des sujets qui doivent permettre à l'Europe d'être dans une situation meilleure à l'égard des Etats-Unis, de la Chine, de l'Inde ou de la Russie. Je pense véritablement qu'en France, vous avez un mélange de curiosité, de fascination, parfois d'agacement à l'égard du président de la République mais c'est parce qu'il a un tempérament très actif et beaucoup de dynamisme. S'il peut mettre ce dynamisme au service de l'Europe, il le fera.

Q - Un dynamisme contrôlé, modulé, orienté peut être par vous Jean Pierre Jouyet ?

R - Non, je n'ai pas l'ambition de contrôler le tempérament du président. Je ne le pourrais pas ! Mon ambition, plus modestement, est de faire en sorte que nos impulsions soient en adéquation avec les attentes des partenaires européens. J'ai vu, pour préparer la Présidence française de l'Union européenne, nos 26 partenaires. Je me suis rendu dans chacun des pays partenaires de la France dans l'Union et dans ceux qui ont des relations avec l'Union européenne, comme la Croatie et la Turquie. J'ai vu qu'il y avait plus d'attentes que de critiques sur la soi-disant "arrogance" française. Il y a beaucoup de choses à faire au cours de ce second semestre parce que nous sommes à la fin d'une législature du Parlement européen et que la Commission doit être renouvelée entre juin et novembre 2009. Il y a donc du pain sur la planche.

Q - Peut-être que le premier coup de gong de la Présidence française sera le sommet pour l'Union pour la Méditerranée prévu le 13 juillet à Paris. Il semblerait que la participation de certains pays du Sud soit encore incertaine. Je pense à l'Algérie, à la Libye, à la Syrie. Est-ce que, sur un projet qui a vraiment été présenté avec beaucoup de dynamisme par le président de la République, sur lequel il y a eu des contentieux douloureux et difficiles à dénouer, vous n'êtes pas un peu inquiet ? Est-ce que ce n'est pas un peu dommage que plusieurs pays ne soient peut être pas là lors de ce sommet ?

R - Je pense que l'on a réglé les problèmes avec nos partenaires européens lors du dernier Conseil européen et lors de la rencontre entre le président de la République et Mme Merkel. Il faudrait mieux, effectivement, que l'ensemble des partenaires soit là. C'est un projet qui est fait pour unir le sud de la Méditerranée, pour qu'ils coopèrent ensemble. Ils n'ont pas, comme vous le savez, l'habitude de la coopération.

Q - Oui les frontières sont fermées par exemple entre l'Algérie et le Maroc.

R - Exactement. Au Maghreb, il n'y a pas de coopération. Vous n'en avez pas beaucoup plus au Machreck ou entre Israël et la Palestine. Il y a un mur, il y a Gaza, il y a des situations qui sont peu acceptables. A partir de ce moment là, vous essayez de réunir tout le monde. Ils ont d'ailleurs l'habitude de dialoguer dans différents fora. Il y a peut être un risque sur un ou deux mais je pense que le président de la République est tout à fait décidé à faire en sorte que tout le monde soit là le 13 juillet.

Q - Monsieur Bouteflika notamment ? Vous êtes optimiste ?

R - Ce n'est pas l'Algérie dont je redoute le plus l'absence. Comme vous le savez, Bernard Kouchner s'y est rendu ce week-end et je crois que les nouvelles sont plutôt encourageantes. Il y a un travail sur la Libye. Je n'ai pas besoin de vous rappeler quelles sont les relations entre le Liban et la Syrie. De ce point de vue, la France a des positions assez claires en ce qui concerne la souveraineté du Liban.

Q - Tout cela ressemble un peu à une mission impossible ?

R - S'il y en a un ou deux qui ne sont pas là, ce ne sera pas pour autant un échec. Ce sera malheureux pour eux mais vous ne pourrez pas considérer, si l'immense majorité est là, si les pays arabes, Israël et l'Autorité palestinienne, sont là, que ce sommet est un échec. Au contraire, nous pourrons dire que c'est un succès dès lors que l'on aura fixé, le 13 juillet, les règles de gouvernance pour améliorer le Processus de Barcelone. Car c'est cela le but : faire en sorte qu'il y ait un processus efficace et paritaire. On propose aux pays du Sud d'avoir une parité. Enfin, ce serait un succès si l'on arrivait à sélectionner deux ou trois projets emblématiques au cours de cette réunion. Nous avons encore beaucoup d'efforts à faire.

Q - Ce qui pêche dans ce projet d'Union n'est-ce pas justement que le grand public cerne mal l'objectif ? Est-ce que c'est un vaste ensemble qui se réunit ou un projet économique, comme il y a pu avoir à l'origine de l'Union européenne ? Est-ce qu'il y a des pistes qui se dessinent ?

R - Vous avez raison, ce sont les deux à la fois. La Méditerranée, comme l'Asie Centrale, sont des frontières naturelles d'une Europe que je ne dirais pas élargie mais réunifiée. L'Europe à 27, c'est le continent européen réunifié depuis la chute du mur de Berlin. Elle a des défis à relever à l'Est et en Méditerranée. Nous avons besoin d'une coopération étroite avec la Méditerranée comme avec les pays d'Asie Centrale et avec d'autres pays, je pense à la Turquie, qui ne sont pas aujourd'hui dans l'Union européenne.

Nous voulons également par ce projet, faire en sorte que cette coopération entre ces pays, et entre l'Europe et la Méditerranée, s'articule autour de projets concrets comme l'Union européenne s'est construite au départ. C'est vrai qu'il y a cela dans le projet d'Union pour la Méditerranée. C'est pour éviter que ce soit un forum d'idéologie politique où l'on assiste toujours aux mêmes discours. C'est pour cela que nous souhaitons développer des projets concrets sur la dépollution de la Méditerranée, sur la surveillance maritime, sur la promotion des autoroutes de la mer, sur de nouvelles connexions sur le plan de l'énergie, sur le financement des PME, sur des échanges entre des scientifiques ou des étudiants, une sorte d'Erasmus méditerranéen. C'est comme cela que l'on espère que ces pays se parlent davantage et lient des relations étroites entre l'Europe et cette Méditerranée. Il faut aussi être clair. Vous devez faire face à des problèmes démographiques importants, pour l'Europe et pour ces pays qui deviennent, pour la plupart, des pays de transit.

Q - Ce sont aussi des pays musulmans. Pourrez-vous véritablement éviter le débat culturel et religieux ?

R - Non, il faut que, dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée, il y ait un dialogue interculturel et entre les civilisations.

Q - Est-ce qu'ils sont prêts pour cela ?

R - Je crois qu'ils sont prêts. Les pays du Maghreb ont déjà noué des relations importantes avec l'Union européenne.

Q - Mais les relations entre la France et l'Algérie ne sont pas simples par exemple.

R - L'Europe permet de surmonter des difficultés bilatérales. Les relations entre la France et l'Algérie ne sont pas simples pour des raisons de mémoire. Il y a eu effectivement, une guerre, des crimes commis en Algérie. C'est l'honneur de la France que de les reconnaître, c'est ce qui a été fait par notre ambassadeur à Alger. Je pense que cela a été mieux compris. Il faut toujours reconnaître ses erreurs et ses crimes.

Q - Des crimes de part et d'autre.

R - Oui. Il y a eu des crimes de part et d'autre. L'Europe est justement le pont qui permet de dépasser, des deux côtés, ces problèmes de mémoire. L'Egypte aussi souhaite renforcer ses relations avec l'Europe. Israël cherche à renforcer ses relations avec l'Europe. Pour l'Autorité palestinienne, le dialogue avec l'Europe est également important.

Q - On dit souvent, et je crois que vous en êtes convaincu, que le couple franco-allemand est vital pour la marche de l'Union européenne. Est-ce que sur ce dossier de l'Union pour la Méditerranée, vous diriez que ce couple a bien fonctionné ou qu'il y a eu trop de lenteur pour aller chercher ce compromis et ce consensus franco-allemand ? Actuellement, il y a un accord entre Merkel et Sarkozy à Hanovre mais est-ce que cela n'a pas trop tardé ? Est-ce qu'il n'y a pas eu une crispation du côté allemand du fait d'une ambition française qui a cherché à l'exclure un petit peu ?

R - Le couple au départ ne s'est pas suffisamment parlé et compris. Il est inutile de le nier. Je pense qu'aujourd'hui les positions sont bien comprises. Nous avons compris que ce n'était pas parce que vous n'étiez pas riverain de la Méditerranée que vous n'aviez pas d'intérêt pour la Méditerranée. Les Allemands ont un grand intérêt pour la Méditerranée parce qu'il y a une grande tradition de développement, de présence.

Q - Sur quels dossiers pourraient-ils s'investir ?

R - Les Allemands peuvent s'investir dans les dossiers énergétiques, sur tout ce qui est énergie renouvelable, sur les projets environnementaux plus largement. Il y a une ingénierie allemande, un savoir faire qui peuvent être utile. Prenez les pays qui sont les plus éloignés de la Méditerranée, comme la Suède. Il faut savoir qu'aujourd'hui, la Suède, en terme d'aide au développement de ces pays du Sud de la Méditerranée, donne plus que l'Italie. Ce n'est pas une question d'être riverain ou non. Nous avons mis du temps à le comprendre et de l'autre côté, nos amis allemands ont considéré que c'était quelque chose qui pouvait être une fracture au niveau européen. J'ai mis en garde nos autorités sur le fait que ce projet était très bon, qu'il fallait le mener à terme mais que nous devions le faire avec nos partenaires européens. De même, je dis à ceux qui pourraient avoir la tentation, en Europe centrale ou orientale, de faire quelque chose qui symbolise aussi une union de l'Est ou une union allant de la mer Baltique à la mer Noire en passant par l'Ukraine, faites attention à ce que vous faites. Nous y sommes prêts, mais ne divisons pas l'Europe au nom d'un projet régional, quelle que soit sa légitimité.

Q - Le fait que la rive sud et la rive nord de la Méditerranée doivent vraiment travailler ensemble pour bâtir des projets, est-ce que les Allemands sont d'accord ? Cela veut dire mettre en place un secrétariat, une co-présidence.

R - Là-dessus, je crois que les Allemands suivront à partir du moment où nous respectons les règles communautaires en ce qui concerne les financements, que nous consultons nos partenaires sur la manière dont nous voyons une co-présidence partagée entre un pays du Nord et un pays du Sud. Le secrétariat doit comprendre la Commission, des représentants du Conseil, du personnel du Nord et du Sud, riverain ou non, tout le monde y aura sa place. Je ne pense pas que ce soit sur la gouvernance qu'il y a les plus grandes difficultés. Nos amis du Sud voudront avoir la certitude qu'ils gardent bien les avantages qu'ils ont du côté européen et qu'ils ont leur mot à dire dans le choix des projets. Je ne veux pas faire de langue de bois et il nous faut donc parler d'immigration car c'est l'un des phénomènes importants dans les relations économiques

Q - Que peut faire l'Europe ? Est-ce que l'Europe est apte à une politique commune ?

R - Cette question est posée en termes très idéologiques en France alors qu'elle est posée de façon plus pratique au niveau européen. Il ne faut pas que la France aille au-delà des positions européennes mais il faut que l'Europe soit convergente dans sa politique de migration. Il doit y avoir un pacte, des orientations communes et des convergences. Nous sommes 23 dans Schengen. Vous avez des pays qui sont les frontières de l'Europe avec des pays tiers, je pense à la Grèce, à la Bulgarie, à la Slovaquie.

Q - La Grèce est en souffrance en ce moment.

R - La Grèce est en souffrance. Malte aussi est en souffrance avec la Libye. Il faut que nous organisions mieux les frontières de Schengen. Quand vous êtes 23, ce n'est pas la même chose que lorsque nous étions 6. Il faut de l'assistance technique, des moyens technologiques nouveaux, des échanges de renseignements. Il faut qu'il y ait une cohérence dans l'harmonisation des visas. Il faut qu'il y ait de l'information sur les politiques de régularisation.

Q - Vaste programme. Est-ce que tout cela est envisageable ?

R - C'est l'un des dossiers, compte tenu des visites que j'ai faites, sur lequel j'ai le moins d'inquiétudes. Je crois que l'un des consensus les plus important est dans la nécessité d'avoir une approche commune sur les migrations. Vous avez déjà, dans le respect de la tradition humaniste européenne, des propositions qui sont faites. Je suis assez confiant dans ce domaine. Le point le plus difficile est le droit d'asile et l'accueil des réfugiés parce que les traditions nationales sont très différentes. En France, nous avons un régime plutôt libéral avec 32 jours alors que dans certains pays la durée de rétention est indéterminée. C'est le cas en Suède. Et vous avez des pays où les durées de rétention sont très longues comme en Allemagne ou en Pologne. Sur le droit d'asile, je crois que l'on mettra plus de temps et on trouvera des orientations progressives.

Q - Concernant la Turquie, vous étiez à Ankara la semaine dernière. Dans le projet de révision constitutionnelle en France, il est prévu de renoncer au référendum en cas de nouvelle adhésion d'un pays à l'Union européenne. Ca pourrait être le cas pour la Turquie. Les positions de Nicolas Sarkozy en la matière étaient plutôt hostiles à ce projet. C'est vous qui l'avez porté. J'aimerais avoir votre position clarifiée. Est-ce que cela veut dire que renoncer au référendum c'est à plus ou moins longue échéance, dire oui par voie parlementaire à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ?

R - Ce qui est proposé, c'est de revenir à ce qui existait auparavant. Je suis contre l'automaticité du référendum, quel que soit le pays concerné. Je suis pour laisser le choix au président de la République, élu au suffrage universel. On peut faire des griefs à Nicolas Sarkozy mais il a été clair sur son engagement européen, sur le Traité simplifié, et sur le fait qu'il ne serait pas soumis à ratification. Je pense que quand vous élisez un responsable aux plus hautes fonctions avec des pouvoirs aussi importants, c'est à lui de savoir en fonction de l'état du pays et de sa sensibilité s'il convient de faire appel au Parlement ou de recourir au référendum. Ce n'est pas la suppression du référendum. Je reviens à l'esprit de la Vème République, à ce qui a toujours existé antérieurement. Deuxième point, lorsque vous négociez, que ce soit avec la Turquie ou d'autres pays, comme la Serbie, il faut leur donner une perspective européenne. Regardez les élections en Serbie dimanche dernier. Les démocrates ont gagné.

Q - De peu.

R - Oui, mais plus largement que ce que l'on pensait. Parce que vous m'auriez interrogé la semaine dernière, je n'aurais pas fait le même pari. Alors imaginez que l'on fasse un référendum sur l'adhésion de la Serbie, alors qu'il n'y a aucun doute sur le caractère européen de la Serbie et des pays balkaniques. Vous savez comme moi qu'il suffirait que deux jours avant, une mesure impopulaire soit prise ou qu'il y ait un couac type OGM pour que le référendum soit perdu. Est-ce que vous pouvez vous engager sur des négociations de plusieurs années ? Alors que vous êtes responsable, élu pour cela et que dans le cadre du traité de Lisbonne les parlements nationaux auront un pouvoir renforcé dans le cadre de ces négociations en pouvant interpeller la Commission. Vous pensez que la crédibilité de la France en sortira renforcée ? Vous savez, la baisse d'influence diplomatique d'un pays, cela va assez vite. Ce que je remarque, c'est qu'aujourd'hui, la France, grâce à cette position et au fait que le président de la République ait bien voulu inscrire cette disposition dans le cadre du projet de loi de modification des institutions, a une autre image dans l'Europe centrale et orientale, ou dans les Balkans.

Q - A Ankara, la semaine dernière, vous vous êtes montré plutôt rassurant vis-à-vis des Turcs. Est-ce qu'au terme de ces négociations les Français pourront dire non à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ? Est-ce que le processus finalement sera inéluctable ?

R - Non, le processus n'est pas inéluctable. Les processus d'adhésion se déroulent sur une quinzaine ou une vingtaine d'années. Ce que j'ai dit à Ankara, c'est que la Présidence française à l'égard des Turcs sera impartiale, équitable, équilibrée, dès lors que les deux voies sont respectées. Moi, j'ai mon opinion personnelle.

Q - A titre personnel vous y êtes favorable ?

R - Je n'ai jamais caché qu'il fallait continuer à dialoguer avec les Turcs dans le cadre du processus de négociations avec l'Union européenne. Je sais très bien que ma position est minoritaire.

Q - Elle est différente de celle du président de la République

R - Je respecte celle du président de la République, je suis solidaire de ce gouvernement qui respecte les orientations du président de la République. Sa position est connue, elle n'empêche pas d'avoir des contacts étroits avec la Turquie. C'est la 6ème puissance économique européenne. C'est un pays qui a assuré la défense du continent pendant très longtemps, depuis 1960 et qui sur nombre de sujets est d'accord avec nous, notamment sur l'Iran. Que je sois minoritaire, je le comprends bien. Il est aussi important de ne pas insulter une grande population qui souhaite avancer sur la voie des réformes. J'étais très frappé à Ankara : cela n'a aidé personne, ni ceux qui sont pour l'AKP ni ceux qui sont contre, et surtout pas les démocrates, que de refuser toute perspective européenne à la Turquie.

Q - Est-ce que la France n'a pas ralenti le rythme des négociations en mettant un certain nombre de verrous, en retirant certains chapitres de la négociation ?

R - Non, mis à part sur l'Union économique et monétaire. Sur les autres points, la France n'a pas ralenti le rythme des négociations. Vous avez huit chapitres gelés à cause du problème chypriote. Il est clair que la Turquie n'a pas vocation à rentrer dans l'Union européenne tant que le problème chypriote n'est pas réglé, tant qu'elle ne reconnaît pas un Etat membre de l'Union européenne.

Q - Vous avez senti des évolutions sur ce dossier ?

R - Je suis allé à Chypre. Il y a un nouveau président de la République, côté grec, un communiste, ce qui est rare, je crois que c'est le seul. C'est quelqu'un de très sympathique.

Q - C'est un communiste méditerranéen ?

R - M. Cristofias a ouvert avec M. Talat, qui est le responsable de la communauté turque du nord, un dialogue et des échanges. Je me suis assuré à Ankara que le dialogue pouvait se nouer et il me semble que les Turcs sont prêts à jouer cette carte. Mais vous ne pouvez pas intégrer l'UE dès lors que vous ne reconnaissez pas un Etat membre. Il y a deux sujets fondamentaux avec la Turquie. Un, la dimension de ce pays. C'est un pays de 72 millions d'habitants et qui en aura 85, ce qui est supérieur à la France ou à l'Allemagne. Le second point, c'est ce qu'on appelle la capacité d'absorption. C'est à dire qu'intégrer un pays comme la Turquie, c'est infaisable avec les ressources financières de l'Europe aujourd'hui. Ce sont les deux principaux problèmes.

Q - Pour en revenir à cette révision constitutionnelle, Patrick Devedjan propose à moyen terme un amendement posé par l'UMP avec l'accord, paraît-il de Nicolas Sarkozy qui demande un référendum obligatoire pour tout pays non-européen. Ce qui permet de satisfaire aux demandes des pays européens. Est-ce que c'est quelque chose qui est réalisable ?

R - J'en reste à ma position. L'Europe, c'est une question de critères et de valeurs. Vous avez des critères qui sont fixés, vous avez un Traité qui existe...

Q - Donc vous n'êtes pas d'accord avec cet amendement ?

R - J'en reste à ce qui était ma position. Le Parlement est seul juge. C'est à lui maintenant de décider. Je respecterai la décision du Parlement.

Q - L'Union européenne par la personne de Nicolas Sarkozy doit-elle être présente à la cérémonie d'inauguration des Jeux Olympiques de Pékin ? Le président a réservé sa réponse.

R - Oui, il a raison. Je n'ai pas du tout d'état d'âme. Nous ferons ce que les Européens décideront. Nous ne sommes pas "maître". Lorsque vous assumez une Présidence, c'est pour le compte des Européens. On verra ce que les Européens décideront au vu des évolutions qui sont en cours. Qu'un dialogue ait repris avec les émissaires du Dalaï-Lama est une bonne chose. Il faut continuer. Nous verrons ce que les Européens décideront collectivement au mois de juin ou en juillet, au prochain Conseil des ministres des Affaires étrangères.

Q - On voit actuellement un souci de ne pas froisser la Chine. Le Dalaï-Lama arrive en Allemagne, il ne sera pas reçu par Mme Merkel. Il ira en Grande-Bretagne, il ne sera pas reçu au 10 Downing Street. Vous partagez cette politique ?

R - Oui, je crois que la Chine est une puissance importante. Elle est membre du Conseil de Sécurité. Elle est un partenaire indispensable pour résoudre un certain nombre de problèmes qui sont cruciaux. Je vous ai parlé de l'Iran...

Q - Le Darfour ?

R - Le Darfour oui, il faut aussi en tenir compte. Nous avons réclamé la cessation des violences. Nous avons dit que nous sommes pour une autonomie du Tibet. Nous avons appelé au dialogue avec le Dalaï-Lama. Et il y aura un somment entre l'Union européenne et la Chine au second semestre de l'année 2008, sous présidence française. Il faudra bien l'assumer.

Q - Vous diriez qu'il y a une forte probabilité que Nicolas Sarkozy aille à Pékin ?

R - Je ne peux pas vous le dire aujourd'hui. C'est vraiment une décision qui sera prise au niveau européen, en fonction de l'évolution en cours.

Q - Lors du Gymnich à Avignon ?

R - Non, ce sera pris avant. Le Gymnich à Avignon aura lieu après les Jeux Olympiques. C'est une décision qui doit être prise fin juin, début juillet et qui doit être européenne.

Q - Il y a des difficultés entre Paris et Bruxelles autour de notre déficit public. Bruxelles vient d'adresser une recommandation politique à Paris. Qu'est- ce qu'on peut dire à ce sujet ?

R - On doit, comme toujours, écouter les recommandations. Il faut que ces recommandations soient équilibrées. La Commission européenne est dans son rôle. Il y a un Traité, des procédures qui doivent être respectées. L'Europe, c'est aussi un contrat, que cela nous plaise ou non. On a parfois du mal en France à l'admettre. Il faut aussi que la Commission comprenne que le gouvernement, sous l'impulsion du président de la République, est engagé dans une politique de réformes. Cette politique de réformes, notamment avec la loi de modernisation économique qui donne plus de concurrence, en libéralisant les énergies, va permettre de tirer la croissance et donc d'engranger plus de recettes. Je crois que comme cela a été fait par le passé vis-à-vis de l'Allemagne, la Commission doit comprendre où nous en sommes.

Q - Pardonnez-moi, mais l'Allemagne a su faire des réformes qui sont d'ailleurs socialement assez douloureuse pour beaucoup d'Allemands. Mais il y a eu des réformes engagées qui ont sorti vraiment ce pays de la procédure de déficit et aujourd'hui qui l'ont ramenés vers l'équilibre budgétaire. En France, chat échaudé craint l'eau froide, elle a souvent joué au chat et à la souris avec la Commission. Comment créer la confiance aujourd'hui ?

R - La confiance, elle est créée par les réformes. Il y a une manifestation demain sur les effectifs de l'éducation nationale. Ce n'est pas une réforme destinée à assainir la gestion des comptes publics ?

Q - Cela ne convainc pas la Commission.

R - Une recommandation de la Commission à ce stade, au vu des textes, c'est normal. Nous n'en sommes ni au stade des avertissements, ni des sanctions. Les réformes, il y en a 55 qui ont été entamées. Vous voyez bien que cela suscite des inquiétudes en France. Ce gouvernement est courageux. Il y a l'assurance maladie, l'hôpital, la modernisation de la fonction publique, la réforme de l'éducation nationale, des universités, tout ce qui est fait en matière militaire...

Q - Vous voulez dire que tout cela, Bruxelles peut le regarder avec bienveillance ?

R - Bruxelles doit le regarder avec bienveillance et le comprendre. C'est ce qui fera que nous aurons des finances saines. Nous sommes engagés dans le même processus que l'Allemagne en 2004. Je vous signale qu'il a fallu deux ou trois ans pour revenir à un certain équilibre. Il faut que nous soyons aussi courageux.

Q - Une question sur les OGM parce que cela a créé cette semaine un psychodrame au sein de la vie politique française mais cela concerne également l'Europe puisqu'il s'agit d'une traduction de deux directives européennes. Le projet de loi vient d'être repoussé par une motion de procédure mais une commission mixte paritaire vient d'être créée donc le texte va être réexaminé. Qu'est ce que vous répondez à ceux qui accusent la Commission européenne qui a produit ces deux directives, d'être très soumise aux intérêts américains et aux grandes firmes comme Monsanto ?

R - Non, je ne le crois pas. Je pense qu'il faut concilier le principe de précaution avec le progrès scientifique et la recherche. Je trouve le projet de texte équilibré. La France est le pays d'Europe où le principe de précaution est le plus respecté. Le champs d'interdiction des OGM en terme d'expérimentation et de culture est le plus large. Dans les autres pays européens, vous avez une extension plus forte.

Q - Ce seuil devait être baissé par le projet de loi ?

R - Ce seuil devait être baissé par le projet de loi. Vous voyez que l'Européen que je suis est écartelé. Il est vrai que la Commission doit faire attention à ce que sont nos valeurs, nos intérêts culturels et nos traditions. Vous parlez de Monsanto, la loi du marché l'emporte parfois sur d'autres considérations. Il y a un sujet auquel je m'intéresse beaucoup c'est le sport et le football. Il y a un point commun. Dans les deux cas la Commission estime que le marché règle tout, sans tenir compte des spécificités environnementales, éthiques, sportives ou culturelles.

Q - Donc vous nous dites que parfois Bruxelles va un peu trop loin ?

R - Oui, comme je suis très Européen je pense que je peux dire quand cela va trop loin.

Q - La FIFA vient de proposer une réglementation qui prévoit que sur une équipe de onze joueurs, six soient nationaux. Le Parlement européen s'oppose à cette mesure sous prétexte de la liberté des travailleurs. Finalement, est-ce que la fameuse directive Bolkenstein n'est pas toujours en vigueur ?

R - Je crois qu'il faut reconnaître la spécificité de certaines activités dont le sport. Je pense que 6 nationaux par équipe, cela ne va pas passer au nom du principe de libre circulation. Le Parlement européen est en général assez équilibré. En revanche, ce qui est important, c'est qu'au niveau de la formation vous puissiez considérer qu'un club doit garder pendant 2, 3 ou 4 ans les joueurs qu'il a formés. Vous résolvez comme cela votre problème de nationalité, sans prendre de front le principe de libre circulation.

Q - La Commission arrive bientôt au terme de son mandat au printemps 2009. Elle est présidée par M. Barroso que certains verraient bien comme pouvant effectuer un second mandat. Vous pensez que ce serait une bonne chose ? Est-ce que le bilan de M. Barroso est bon ? La France soutiendrait cette idée ?

R - Je pense que la France regardera cela avec sympathie. M. Barroso a des talents de facilitation et exerce ses fonctions de manière assez politiques. On a besoin de politique en Europe. On n'est pas d'accord sur tout mais il faut des équilibres politiques. La France peut soutenir mais je vous signale que c'est le Parlement européen qui va l'investir. Là aussi, dans le Traité de Lisbonne, il y a une nouveauté. C'est que le président de la Commission n'est plus désigné mais élu et investi par le Parlement européen.

Q - D'ici la fin de l'année, je crois que la France tient absolument à ce que le futur président de l'Union européenne, une personnalité qui sera désignée pour deux ans et demi-renouvelablee éventuellement, soit désigné. Est-ce que vous confirmez cet objectif ? Pourquoi la France est-elle si désireuse que cela se fasse sous sa présidence ? Quels sont les candidats qui sont les plus intéressants ? On a parlé de Tony Blair qui ne semble plus être dans la course aujourd'hui, on a parlé de Jean-Claude Juncker, le Luxembourgeois ?

R - Si le traité est ratifié, il rentre en vigueur le 1er janvier 2009 avec ses deux innovations fondamentales, hormis le pouvoir de co-décision donné au Parlement européen, c'est le président stable du Conseil européen et le Haut représentant pour les affaires étrangères. Il faut bien, pour que ces institutions fonctionnent, les nommer avant le 31 décembre.

Q - D'accord sur les délais et les personnalités?

R - Jean-Claude Juncker est un homme expérimenté qui connaît l'Europe par coeur qui est un homme de grande conviction. C'est un grand européen, qui connaît bien les Allemands et les Français. Autant dire qu'il a beaucoup de vertus.

Q - C'est pour cela que les Anglais ne l'aiment pas ? Les Britanniques ont mis leur veto sur le poste précédent.

R - On verra. Vous savez, cela reste compliqué Outre-Manche. Il faut voir où en sont les relations entre Gordon Brown et Tony Blair. Tony Blair a aussi beaucoup de charisme et est très reconnu sur la scène internationale.

Q - Michèle Alliot-Marie se verrait bien succéder à M. Solana comme ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne. Qu'en dites-vous ?

R - Le fait qu'il y ait une femme à un poste de responsabilité européen me paraît une très bonne chose. Je suis pour que, parmi le président de la Commission, le Haut représentant, le Secrétaire général du Conseil ou le président du Conseil européen, il y ait une femme. Après, cela dépend des équilibres politiques et des équilibres entre les pays. Il est trop tôt pour le dire. Mais qu'il y ait une femme, sur le principe c'est une très bonne chose.

Q - Sur les sujets sociétaux comme le mariage, l'adoption par des couples homosexuels, l'euthanasie, l'avortement. Il y a une méfiance qui se développe au sein du monde catholique s'agissant de l'Europe qui est vue comme une porte d'entrée d'une sorte de libéralisme des moeurs. Est-ce qu'ils ont raison d'être inquiets ? On dit aussi beaucoup : puisque cela change dans d'autres pays d'Europe, cela devrait aussi changer chez nous.

R - Là, je dirais qu'il faudrait y réfléchir à trois fois. Je pourrais vous faire une réponse de juriste, vous avez des arrêts de la Cour européenne des Droits de l'Homme que vous connaissez, sur l'adoption des couples homosexuels. Je pense qu'il faut y réfléchir à trois, quatre ou cinq fois si vous voyez ce que je veux dire. Je pense que c'est partagé par une grande partie de l'opinion française. Ce n'est pas parce que c'est fait au niveau européen que nous devons le faire en France. Je pense qu'il y a en Europe un Etat de droit qui doit également tenir compte des traditions qui existent dans un certain nombre de pays. La France a ses traditions en ce domaine. Je crois qu'il serait dangereux pour l'Europe de les bousculer. Je comprends donc les craintes qui s'expriment à cet égard.

Le problème de l'euthanasie est différent parce qu'il existe des législations. A mon avis on doit garder nos valeurs et mettre fin à une certaine hypocrisie. Il faut quand même se saisir du sujet, tout en respectant les espaces de libertés. Je crois que cela mérite un débat éthique.

Dans un cas, je suis extrêmement fermé et dans l'autre, je crois qu'il y a matière à réflexion. Ma réflexion n'a rien à voir avec l'Europe, je m'empresse de le dire. Je suis dans les deux cas pour que l'Europe respecte bien les traditions de chacun.

Q - Tout cela va se jouer au niveau européen précisément ? Pas encore ?

R - Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Les situations sont trop diverses dans chaque pays, les sensibilités sont trop fortes, chacun doit savoir raison garder en la matière, respecter les opinions des uns et des autres et ne pas choquer les sensibilités.

Q - Concrètement, lorsqu'il y a une décision de la cour européenne des Droits de l'Homme, elle ne prévaut pas sur le droit français ?

R - Votre question est excellente. Sur le plan du droit, il est certain que vous avez un risque de contentieux devant les cours françaises pour discrimination, puisque il y a eu un arrêt de la Cour. Je vous ai donné mon sentiment personnel. Après vous devez regarder comment cela doit être encadré. On se plaint qu'il y ait des surrèglementations. Mais si la France ne le souhaite pas, il y a un Parlement, des lois qui peuvent être votées et un Conseil Constitutionnel qui regardera comment cela est compatible par rapport aux arrêts qui viennent d'être rendus.

Q - Est-ce que vous êtes toujours membres du parti socialiste ? Est-ce que vous vous rendrez peut-être en tant que ministre au parti socialiste à Reims en novembre prochain ? Qu'est ce que vous pensez de la nouvelle déclaration de principe du parti socialiste ?

R - Un, je reste social démocrate. Deux, je garde mes amis socialistes et je suis fidèle en amitié. Trois, cela m'étonnerait que je sois invité. S'il y avait une invitation je la considèrerais bien évidemment. Quatre, je trouve que la nouvelle déclaration du parti socialiste, sous l'impulsion de François Hollande va dans le bon sens. Je pense que François Hollande amène de manière courageuse, le PS à des évolutions positives.

Q - Le référendum sur le Traité de Lisbonne, qui remplace donc le traité constitutionnel, en Irlande le 12 juin. L'opinion irlandaise est très balancée. Est-ce que vous craigniez qu'il y ait un refus de la part des Irlandais ?

R - Je suis raisonnablement optimiste. J'ai vu les derniers sondages, cela va être une campagne difficile. Les principaux partis en Irlande, à la différence du référendum précédent, sont favorables à la ratification du Traité. Il faut laisser les Irlandais choisir eux-mêmes, ne pas faire de pression sur eux et respecter leurs principes. Ils ont aussi leurs valeurs, c'est à dire la neutralité. Ils sont attachés à l'agriculture, comme nous. Ils ne veulent pas entendre parler d'agriculture bradée au commerce international. Enfin, ils n'aiment pas les impôts trop élevés. Il faut le respecter, il ne faut pas les ennuyer avec de l'harmonisation fiscale qui reste très hypothétique malgré tout. A partir de là, j'ai confiance.

Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 mai 2008

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