Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 5 juin 2008, sur la nécessaire adaptation de la politique commune de la pêche pour faire face aux difficultés des marins pêcheurs, et sur la question de l'instauration d'une taxe carbone ou une taxe à valeur écologique (TVE). | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 5 juin 2008, sur la nécessaire adaptation de la politique commune de la pêche pour faire face aux difficultés des marins pêcheurs, et sur la question de l'instauration d'une taxe carbone ou une taxe à valeur écologique (TVE).

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, BARBIER Christophe.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti : C. Barbier.- Violences hier à Bruxelles où les pêcheurs sont allés protester. Allez-vous demander des aides supplémentaires à l'Union européenne pour les pêcheurs français ?

Nous demandons avec plusieurs de mes collègues, qui sont ministres de la Pêche de pays maritimes, une adaptation de la politique commune de la pêche. Nous travaillons dans le cadre d'une politique qui est européenne pour la pêche depuis 40 ans, et je pense que cette politique doit être préservée, elle doit être aussi adaptée. Un, à une ressource halieutique qui est fragile ; deux, à un conteste économique qui est très grave, qui est celui du gazole. Donc, nous demandons par exemple, que les aides plafonnées qu'on peut apporter aux entreprises de pêche soient relevées, elles sont aujourd'hui trop faibles pour aider significativement les marins pêcheurs. Nous demandons sans doute la création d'un Fonds d'intervention pour tenir compte du prix du gazole. Je demande par exemple aussi qu'on puisse à nouveau aider la construction de bateaux neufs, qui sont plus sûrs et plus économes en gazole. Et puis, je demande aussi qu'on adapte la gestion des quotas de pêche. Nous travaillons avec des quotas, c'est nécessaire puisque la ressource est fragile, mais il faudrait gérer ces quotas sur plusieurs années au lieu de le faire chaque année. Il faudrait rapprocher le point de vue des scientifiques des marins pêcheurs. Je pense aussi qu'il faut lutter avec beaucoup plus de rigueur contre la pêche illicite.

À terme, ça veut dire quand même arrêter de pêcher le poisson, en pêcher de moins en moins parce que la ressource disparaît ?

Non, gérer le poisson avec précaution, en ayant une connaissance exacte du niveau des ressources, et là, il faut rapprocher le point de vue des scientifiques de celui des marins pêcheurs qui sont sur leur bateau et qui voient bien quand il y a du cabillaud et quand il n'y en a pas. Donc, il faut sans doute moderniser la gestion des quotas et continuer à pêcher avec précaution. Mais les pêcheurs sont les premiers à savoir qu'ils ont besoin de poisson pour pêcher.

Sur les bateaux, N. Hulot vous suggère de favoriser des bateaux hybrides à moteur, mais également à voile. C'est de l'utopie ou on peut aller dans cette direction ?

Je pense qu'il faut garder une part d'utopie. Mais ce qui est vrai, c"est que depuis 20 ou 30 ans, il n'y pas eu de vraie recherche sur les moteurs de bateaux, qui consomment beaucoup, selon les méthodes de pêche aussi. Donc, je vais lancer un effort de recherche - j'ai rencontré récemment d'ailleurs le président de Total qui pourrait nous aider sur ce sujet - avec les marins pêcheurs lancer de vraies recherches, mais ciblées et très fort, parce qu'il faut aller vite. Le prix du gasoil augmente beaucoup plus vite que tout ce qu'on peut faire. Donc, malheureusement il faut aller vite pour cette recherche.

La France a aidé ses pêcheurs dans les années précédentes, et aujourd'hui, Bruxelles nous tape sur les doigts et dit : les 65 millions donnés au pêcheurs en 2006, ils doivent les rendre. ( ?) ?

Oui, parce que la règle actuellement à Bruxelles - et la Commission est gardienne d'une règle mais qui peut changer avec elle, et c'est ce que nous souhaitons - c'est qu'on ne peut pas aider directement, au risque de mettre en cause la concurrence, les entreprises de pêche ; on ne peut pas faire des aides d'Etat, c'est cela que la Commission a condamné. C'est pour cela que j'ai présenté un nouveau plan de 310 millions d'euros, qu'on va faire en deux ans, c'est un plan sans précédent, auquel nous avons ajouté une aide directe, sociale, sur le revenu des pêcheurs qui parfois n'ont plus de revenus actuellement.

Lundi, vous réunissez les agriculteurs. Eux aussi protestent contre la hausse des carburants. Qu'allez-vous leur proposer ?

Nous avons déjà reconduit une mesure très importante pour eux, qui est d'annuler quasiment la TIPP, la taxe sur les produits pétroliers, qu'ils ne versent pas. Nous allons voir - je vais le demander à Bruxelles, en accord avec les jeunes agriculteurs, les syndicats comme la FNSEA qui me l'ont demandé - demander que certaines aides européennes qui doivent versées à la fin de l'année soient versées un peu plus tôt pour aider à la trésorerie des exploitations qui sont en grande difficulté, dans l'élevage, la viticulture en particulier. Et puis, s'agissant des agriculteurs, ce sont des gens qui ont toujours vécu avec leur temps, et même fait preuve de beaucoup de capacités d'adaptation dans notre société. Ils savent, ils demandent qu'on les aide à changer de modèle énergétique pour leurs exploitations. Voilà des entreprises qui peuvent consommer moins d'eau, d'électricité ou de fuel et qui peuvent produire autre chose. J'étais par exemple dans l'Aveyron, la semaine dernière, avec de jeunes éleveurs qui font un travail formidable, tous leurs toits d'exploitations, leurs toits de granges, de fermes, sont équipés de panneaux photovoltaïques. Donc, on peut probablement, en dix ans, faire que toutes les entreprises et exploitations agricoles deviennent autonomes sur le plan de l'énergie, avec la biomasse, avec le photovoltaïque, avec le solaire, avec la cogénération. Et donc, c'est cela que je veux faire, parce que ça c'est l'avenir.

Vous évoquiez le patron de Total, C. de Margerie, que vous avez rencontré donc en début de semaine. Faut-il, comme le suggère le porte-parole du Gouvernement, demander à Total de rendre une partie des bénéfices engrangés grâce à la hausse des carburants, entre 140 et 200 millions d'euros sont à récupérer, selon L. Chatel. Est-ce une demande légitime ?

Le président de Total fait des bénéfices, on ne va pas le lui reprocher, parce que ce sont des emplois, de l'exportation, et il fait les choses correctement comme le chef d'une entreprise moderne. Je pense simplement qu'il va, qu'il peut se comporter de manière citoyenne, c'est son intention. Et probablement, comme une entreprise citoyenne, par le contrat plutôt que par la contrainte - et j'ai toujours été plutôt au contrat qu'à la contrainte - aider, je viens de parler de la recherche, aider sans doute la prime à la cuve. Il y a des interventions qu'une grande entreprise française qui gagne beaucoup d'argent peut faire pour nous aider dans cette phase conjoncturelle, et aussi sur des mesures d'avenir ; je parle de la recherche.

Journée mondiale de l'environnement donc célébrée toute la journée sur LCI. Vous avez été ministre de l'Environnement. Votre "Atlas pour un monde durable" est encore disponible en librairie. Faut-il instaurer une taxe carbone, projet retenu lors du Grenelle, un peu enterré depuis. N. Hulot vient de sommer Bercy de rendre ses conclusions avant l'été ?

Nous travaillons sur ce sujet qui est important et complexe parce qu'on ne peut pas travailler tout seul sur une taxe. Il faut qu'on y travaille au niveau européen. J'avais une autre idée d'ailleurs il y a quelques années, avant même d'être ministre de l'Environnement, c'était la TVE - la Taxe à la Valeur Ecologique -, qui consisterait à classer tous les produits et les services, ce que vous consommez, en plusieurs catégories, selon que ces produits quand on les fabrique, quand on les consomme, quand on les détruit, ont un impact négatif ou positif pour l'environnement. C'est ce qu'a fait J.-L. Borloo, intelligemment, avec le bonus-malus par exemple, et qu'on pourrait étendre. Mais si on faisait cela avec la TVA, vous vous rendez compte, au niveau européen - c'est un impôt européen la TVA - l'impact que ça aurait de pénaliser avec un taux plus élevé, les produits ou les services quand ils sont négatifs pour l'écologie et de les favoriser quand ils sont positifs ! Voilà. Des idées. N. Hulot a raison de nous demander ça, parce que c'est un nouveau modèle économique qu'il faut construire, et l'instrument fiscal est incitatif et important.

Et Bercy traîne des pieds, ils ne veulent pas le faire ?

Mais on ne peut pas faire... on ne peut pas marcher tout seul dans une affaire comme celle-là. Il faut tenir compte du contexte du marché unique, donc il faut convaincre nos partenaires aussi.

M. Fischer-Boel, commissaire européenne à l'Agriculture, considère qu'il faut recourir plus fortement aux OGM parce qu'ils sont une solution contre la crise alimentaire, contre la pénurie. Êtes-vous d'accord ?

Je ne dis pas "jamais" à propos des OGM, je pense qu'il faut ne pas fermer par idéologie la porte à la recherche, il ne faut surtout pas donner le pouvoir à une seule société américaine, Monsanto. Mais quand on regarde les problèmes alimentaires qui touchent les pays les plus pauvres, ce sont des pays qui n'ont pas les moyens d'acheter des semences. Donc, je ne crois pas que les grandes entreprises qui fabriquent les semences OGM auraient un intérêt à vendre à ces pays qui ne peuvent pas acheter. Donc je crois que c'est une autre réponse qui faut apporter, notamment comme on l'a fait avec N. Sarkozy à Rome avant hier, plus de gouvernance mondiale sur cette question. Le temps n'est plus à la liberté totale des marchés. Si le libre-échange avait mis fin à la famine dans le monde, ça se saurait, donc il faut que ces pays construisent ou reconstruisent une économie agricole. Il faut qu'en Afrique, par des projets régionaux, à l'échelle pertinente, des pays qui ont des fleuves communs, des risques communs, des troupeaux communs, des besoins de travailler ensemble, mutualisent leur production. Il faut qu'on les encourage à faire de tels projets régionaux et qu'on les aide massivement. C'est ça le signal de Rome. L'agriculture revient en haut de l'agenda international.

Et l'agriculture redevient rentable puisque les agriculteurs maintenant, grâce au marché, peuvent gagner leur vie. Est-ce qu'il faut, comme le réclame P. Lamy à l'OMC, mettre fin au système de subventions ?

Non. P. Lamy est très orienté vers ce système libéral. D'abord, ce qui est une bonne nouvelle pour les uns, quand les prix augmentent, les céréales, c'est une très mauvaise nouvelle pour les autres qui achètent les céréales pour nourrir leurs animaux. Il y a actuellement des situations très graves dans l'agriculture française et européenne d'éleveurs qui n'y arrivent plus parce que leurs prix de production ont augmenté considérablement. Les engrais, les intrants, les aliments pour animaux, et les prix à la vente, eux, n'augmentent pas. Prenons garde. Nous avons besoin non pas de soutenir nos exportations - là, je peux donner raison à P. Lamy - nous avons besoin d'aides, de soutien qui ne sont pas des aides, qui sont des investissements pour l'avenir, en accompagnant l'agriculture dans deux objectifs : le modèle alimentaire européen, une alimentation traçable, qui a du goût, des couleurs, de la diversité, et un modèle territorial, c'est-à-dire des entreprises agricoles partout sur le territoire. Je ne suis pas favorable à l'industrialisation de l'agriculture.

Etes-vous favorable à la suppression des quotas ? On faisait des quotas pour éviter que les prix ne se comportent mal. Maintenant que les prix fonctionnent tout seuls, supprimons les quotas.

Le seul domaine où il y a vraiment des quotas c'est lait, qui est un marché très fragile avec des risques de surproduction. Nous avons en plus des quotas, dans un grand pays comme le nôtre qui est assez peu peuplé pour l'instant, qui fixent le lait dans les régions, dans les zones, pas seulement en Savoie mais dans le Massif central ou dans les Pyrénées. Avec ces quotas, on fixe le lait et on fixe les emplois industriels qui transforment le lait. Donc avant de supprimer les quotas, je veux des précautions parce que je ne veux pas être le ministre du déménagement de l'économie laitière dans notre pays.

Après les élections européennes de juin 2009 auxquelles vous participerez, est-ce qu'on vous retrouvera candidat à un poste communautaire : présidence de la Commission, du Parlement, présidence de l'Europe ?

Ce qui est clair, c'est que le président de la République m'encourage et m'accompagne dans cette démarche. Je veux, à partir de juin 2009, avoir un nouveau temps d'action européen. D'ailleurs je suis dans un poste ministériel qui est très européen et très humain, très concret. Donc, en juin 2009, je serai en effet candidat aux élections européennes. On verra bien où je suis le plus utile à ce moment-là et après ces élections. Pour l'instant, le seul objectif, la seule mission que je veux accomplir de toutes mes forces avec passion, c'est celle d'être le meilleur ministre de l'Agriculture et de la Pêche possible.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 5 juin 2008

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