Déclaration de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate, sur l'unité nationale en politique étrangère, la volonté de combattre l'euro-scepticisme, la préparation des élections européennes de 2009, la nature du projet européen et la crise démographique et énergétique, Paris le 8 juin 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate, sur l'unité nationale en politique étrangère, la volonté de combattre l'euro-scepticisme, la préparation des élections européennes de 2009, la nature du projet européen et la crise démographique et énergétique, Paris le 8 juin 2008.

Personnalité, fonction : BAYROU François.

FRANCE. UDF - Mouvement démocrate, président

Circonstances : Convention sur l'Europe organisée par le Mouvement Démocrate à Paris le 8 juin 2008 ; discours de clôture

ti :
"Je suis très heureux de la manière dont cette Convention a été conduite, organisée, de la remarquable qualité des travaux, de la remarquable qualité des expressions et j'y vois une promesse pour notre mouvement, car j'écoutais tous ceux qui parlaient et je mesurais que c'est parce que nous étions un mouvement nouveau que nous avions pu organiser ces rencontres avec ceux qui se sont exprimés....

Le renouvellement formidable de la démarche politique qui est la nôtre a permis que viennent s'exprimer avec nous, certains je le crois pour un jour nous rejoindre, des esprits qui jusqu'à maintenant, ne trouvaient pas leur place dans l'échiquier politique français.

Ils étaient dans l'insatisfaction et la recherche de quelque chose d'autre que nous avons commencé à construire et bâtir, c'est ce qui est en marche, et c'est pourquoi j'étais très heureux de cette rencontre. Et je remercie Marielle de Sarnez d'avoir assuré l'organisation et l'animation de cette convention pour l'Europe et de l'avoir conclue brillamment.

J'étais hier au Liban, invité par le Président de la République, et j'ai répondu oui. Je vais vous dire pourquoi, cela a quelque chose à voir avec le sujet européen que nous traitons aujourd'hui. J'ai répondu oui, parce que le Président de la République ayant invité les responsables des principales forces démocratiques françaises, j'ai retrouvé là une attitude que je défends depuis longtemps qui est celle de l'unité nationale -je ne dis pas de l'union nationale- mais de l'unité nationale en face d'un certain nombre de très grands enjeux.

Pour moi, chaque fois que l'on peut saisir l'occasion de montrer que bien des affrontements politiques sont dépassables -je ne dis pas qu'ils sont sans enjeux, sans contenu, mais qu'ils sont dépassables- je trouve que l'on fait un pas vers la construction de l'avenir de la France.

Ce que je réprouve dans la vie politique française, c'est trop souvent le face à face de deux forces dont l'une jette sur tous sujets l'anathème sur l'autre, et dont l'autre répond que la première est la cause de tous les maux.

Je suis pour le pluralisme et je suis pour le dialogue et la discussion et la capacité de réunir des forces -c'est la première raison pour laquelle j'ai dit oui- la cohérence avec la démarche politique que nous suivons ensemble depuis longtemps.

Il y a une deuxième raison pour laquelle j'ai dit oui, au-delà même des liens historiques qui sont ceux de la France et du Liban, c'est que ce qui se joue au Liban est d'importance universelle.

D'abord, parce que ce projet national, complètement unique, complètement original qui consiste à faire vivre ensemble, dans une région qui est profondément intolérante, des communautés d'origine et de religions différentes, ce projet importe à l'ensemble du Proche-Orient, à la vision universelle de la France et il importe aussi à l'ensemble de l'humanité.

Mais ce projet qui est depuis longtemps menacé par les divisions, les exclusions, les haines, les affrontements, le terrorisme, les assassinats est, de surcroît, aujourd'hui exposé à quelque chose qui commence, dont je vais parler avec beaucoup de prudence et dont le siècle qui vient va être l'enjeu.

J'espère que l'on pourra éviter le développement de ce drame, mais un affrontement est en train de naître au sein même de l'Islam -pardon de dire les choses simplement- entre l'islam sunnite et l'islam chiite et cet affrontement, avec le rôle de l'Iran et de la Syrie est ressenti au Liban comme étant précisément, là, à l'épicentre du tremblement de terre.

Ce qui est extrêmement frappant au Liban, c'est que, pendant très longtemps, les affrontements, les guerres et les violences, ont été entre chrétiens et musulmans et que, aujourd'hui, la plupart des affrontements sont entre musulmans eux-mêmes. Affrontements nocturnes, incidents, violences sont entre musulmans eux-mêmes avec le sentiment que des forces extérieures sont en train de s'installer au Liban et, quand on dit "ces forces extérieures" pudiquement, hier on parlait de Syrie, aujourd'hui, on parle de beaucoup plus loin encore et, pour parler simplement, de l'Iran.

Il m'a paru extrêmement utile, au moment où nous étions, que des responsables politiques français soient capables de faire un geste de solidarité et de soutien dans un moment qui est un moment crucial de l'histoire du pays, le Liban, mais aussi d'une histoire beaucoup plus large et qui englobe, au-delà même du Proche et du Moyen Orient, l'enjeu d'une partie de l'humanité.

Comme vous le voyez, je parle de cet enjeu, de ce drame, de ce conflit brûlant, avec beaucoup de prudence, parce que tout le monde voit les extraordinaires implications qui sont en jeu dans cet affrontement latent.

Je souhaite naturellement que tout soit fait pour que cet affrontement soit évité. Mais en parlant avec les responsables différents qui confiaient tous leurs inquiétudes, par exemple, sur la manière dont la France va recevoir Bachar Al Assad les 13 et 14 juillet, il y a là beaucoup d'interrogations qui s'expriment.Et quand j'entendais ces messages, je pensais à une chose : quand vous êtes devant des tremblements de terre de cette ampleur, qui ne sont plus des guerres de tribu, des guerres de groupes et pas même des guerres de nationalité, mais qui embrassent -et peut-être menacent d'embraser la planète- alors il vous faut une voix politique capable de s'exprimer et de se faire entendre. Et cette voix politique n'existera pas tant que l'Europe sera à l'état de sous-développement politique qui est le sien aujourd'hui.

Je ne crois pas du tout que cela se fera par un haut représentant de ceci ou de cela, par une apparence. Cela ne se fera pas ainsi. Cela ne se fera pas de manière technocratique.

Cela ne pourra se faire que de manière politique et j'ai beaucoup aimé ce que Jean-Luc Domenach a dit et, peut-être, certains d'entre vous aurons-il eu l'impression de l'avoir déjà entendu pendant la campagne présidentielle. Si nous étions conséquents, nous devrions dire ceci : il est bien entendu illusoire de remplacer les diplomaties nationales par une diplomatie européenne. Cela n'arrivera pas. Cela ne se fera pas ainsi et, même si nous l'avons cru dans notre famille politique, je crois que nous nous sommes trompés.

En revanche, ce qui est objet de construction, ce n'est pas de remplacer les diplomaties nationales par une diplomatie européenne, c'est de les additionner dans une action européenne concertée avec chacun, ses amis, ses moyens, sa capacité d'influence et d'action, ici les Français, là les Anglais, les Allemands ou les Italiens qui peuvent se faire entendre.

Nous avons les plus grandes diplomaties de la planète si nous acceptons de les additionner et pas de les opposer.

Naturellement, cela suppose que l'Europe existe, qu'elle sorte de son désordre et de son chaos, dans lequel elle est aujourd'hui, et c'est à ce propos que je veux évidemment vous confier mon souci et vous faire partager un sentiment de détermination.

Je veux vous parler d'abord de mon souci. J'étais hier dans l'avion de retour avec le Président de la République et tous les autres responsables, et nous nous sommes assis pour discuter ensemble et le sujet de l'Europe est venu, à propos d'un autre sujet dont je parlerai à la fin de ce court exposé.

Il y avait, à l'égard de l'Europe, un sentiment de réserve, d'inquiétude, de réticence qui n'était pas autre chose que la traduction de l'opinion publique à l'égard même de l'idée européenne, et Emmanuel Todd ce matin -dont je ne partage pas toutes les conclusions- a dit que si on continue ainsi, pour beaucoup de personnes, l'idée européenne sera ressentie négativement, alors qu'elle devrait être ressentie positivement.

S'il est vrai, comme je l'ai dit à propos de ce grand conflit sunnisme-chiisme, que le seul moyen de changer le monde est d'avoir une volonté politique assez forte -et elle ne peut être que celle des nations européennes additionnant leur influence- l'Europe devrait être une bonne nouvelle pour les peuples.

Comment se fait-il qu'elle ait perdu ce statut ?

Elle a perdu ce statut en France et en Grande-Bretagne depuis longtemps. Peut-être, grâce aux LibDem, reconstruira-t-elle une autre forme d'adhésion. En tout cas c'est ce que je crois depuis toujours. S'il doit y avoir un jour construction d'une... -je vais parler en latin pour trouver le mot juste- affectio societatis européenne, d'une volonté, d'un amour du vivre ensemble européen, en Grande-Bretagne, c'est par les LibDem que cela passera et, rien que pour cela, notre amitié et notre alliance avec les LibDem est juste et mérite qu'on les félicite.

C'est perdu, ou égaré, en France, perdu en Grande-Bretagne, fragile partout ailleurs.

Nous étions hier avec des amis slovaques, tchèques. Ce que l'on ressent le plus souvent, c'est de l'euro-scepticisme et parfois même de l'euro-hostilité. Et il y aura naturellement des conséquences de tout cela dans les résultats aléatoires du référendum irlandais, référendum qui est en cours, qui va avoir lieu jeudi.

On a fait la paix, cela paraissait impossible et c'est devenu possible ; puis on a fait le plus grand marché intérieur, une communauté démocratique, juridique ; on a fait une monnaie commune et cette monnaie, en quelques années, est devenue une monnaie de référence pour la planète ; on a fait tout cela, on a même écrit « Union européenne » sur les passeports.

Et pourtant il y a là, comment dirais-je, un risque sur le résultat très important qui traduit qu'en fait après avoir eu cette incroyable construction, ce succès historique sans précédent les peuples européens ne le reconnaissent plus comme leur affaire. Voilà les questions qui sont devant nous.

Il n'y aura de proposition politique réussie dans ces élections européennes, pour ceux qui aiment l'idée européenne, que si nous sommes dans une démarche de reconstruction profonde.

On ne peut plus se contenter de ce que l'on a vécu les années précédentes, lors des élections précédentes (j'ai conduit une liste et vous en avez conduit d'autres et, avant nous, on peut citer évidemment des expériences antérieures). Nous ne pouvons plus nous contenter de l'invocation de l'idéal européen, de la défense de ce qui s'est fait. Bien sûr qu'il s'est fait quantité de choses et bien sûr que Bruxelles n'est pas le diable que l'on croit, mais la question n'est pas celle de savoir ce que c'est mais ce que l'on ressent, et nous devons donc mettre devant nous les questions qui ont fait que les peuples se sont éloignés de l'Union.

C'est à ces questions-là que je propose que nous apportions une réponse, si nous voulons aller au fond de la question et non pas nous contenter de "surfer" sur cette partie de l'opinion qui est europhile. Car l'Europe ne doit pas être faite pour les europhiles mais pour tout le monde, pour les citoyens européens, y compris pour les citoyens français, y compris pour ceux des citoyens français ayant les plus grandes interrogations, car il n'y a pas d'autre réponse possible à leurs angoisses. Encore faut-il que nous trouvions le chemin.

Je veux vous dire quatre des réponses à trouver et je vous avertis à l'avance que ces questions sont considérables, mais je n'arrêterai pas là l'exposé du défi formidable qui est devant nous.

Il y a quatre questions auxquelles il faut apporter une réponse.

La première est la nature de l'Union européenne, question qui a commandé le Non français au référendum.

Je ne suis pas de ceux qui ont pensé ou qui ont dit que le Non français au référendum ou le Non des Pays-Bas, la réponse irlandaise, que tout cela venait comme on disait à l'époque, non pas du texte, mais du contexte.

Certains croyaient que c'était contre Chirac que l'on avait voté. Je n'ai jamais cru une seconde à cela. Je pense que les peuples répondent aux questions qu'on leur pose et c'était sur leur incompréhension du projet européen que portaient en réalité leurs angoisses.

Quelle est la nature du projet européen ? Pour moi, le premier enjeu, c'est que nous défendions cette certitude : l'Europe, ce n'est pas d'abord un marché, c'est la défense de valeurs et d'un projet de société, ce qui met au premier rang la question de la nature sociale du projet de société européen.

Je pense que nous avons, en Europe, quelques-uns des projets ou des standards sociaux les plus solidaires de la planète. Il faut qu'on le dise, qu'on le défende et qu'on l'affirme parce que, excusez-moi de le dire, c'est pour cela que nous avons fait l'Europe. C'est pour que ce projet de société ne soit pas exposé et explosé par les dumping environnementaux et sociaux de toutes natures.

Nous avons un projet à défendre et la nature de ce projet est sociale.

Deuxième réponse : cela veut donc dire, comme voie de conséquence, que la vocation des institutions européennes n'est pas de défendre la concurrence et encore la concurrence et exclusivement la concurrence -rôle qui est le sien aujourd'hui- mais la nature des institutions européennes est de définir une politique partagée.

Pardonnez-moi de le dire... nous allons vivre dans les jours qui viennent, quelque chose qui est peut-être secondaire et sans importance, sans doute, mais à quoi je suis particulièrement sensible car, en France, toute la filière du cheval repose sur cette organisation : nous allons, par directive européenne, ou par abaissement devant une directive européenne infondée, laissez entrer les bookmakers sur le territoire du pari mutuel urbain, des jeux et enjeux de toute nature en France !

Excusez-moi de le dire comme, au fond, le plus proche héritier en ligne directe des pères fondateurs de l'Europe -indigne sans doute- mais le plus proche en ligne directe de Schuman jusqu'à nous, sans qu'il y ait jamais de rupture : on n'a pas fait l'Europe pour les bookmakers !... Il devrait être de la nature du projet européen, au moins, de laisser les pays organiser comme ils le veulent le régime des jeux chez eux...

Je pense que cela n'a rien à voir avec la nature de l'Europe, sauf si l'on considère que la nature de l'Europe est la concurrence et encore la concurrence, débat que nous devons avoir. Mais, pour moi, l'Europe est un projet politique partagé, fondé sur des valeurs. C'était le deuxième point.

Troisième point, particulièrement sensible et pas seulement en France : l'Europe, ce n'est pas le nivellement des identités, c'est la défense des identités.

L'Europe, c'est la défense de la diversité et pas le rouleau compresseur. Et si l'on disait cela, nos amis britanniques auraient probablement de l'Europe une toute autre approche.

Si l'on comprenait que les identités ont droit de cité en Europe et que l'Europe est faite pour cela ! « Unis dans la diversité » dit la devise qui n'a pas été inscrite dans la constitution européenne parce qu'il n'y a pas eu de constitution européenne. Cette diversité et cette défense des identités sont absolument précieuses.

Quatrièmement, l'Europe, ce n'est pas fait pour défendre la globalisation auprès des Européens, mais les Européens dans la globalisation !

On peut considérer la mondialisation comme une donnée. Un jour, quand nous aurons le temps, je vous proposerai de régler la différence entre mondialisation et globalisation.

On n'a pas le temps aujourd'hui, mais c'est un très grand sujet, car beaucoup de Français ressentent l'Union européenne comme décidant à leur place et sans qu'ils soient informés, au nom d'impératifs qui viennent de la mondialisation et de la globalisation.

Voulons-nous regarder les choses en face ? Si nous regardons les choses en face, je suis obligé de dire que c'est un peu vrai, car il y a ici, dans le millier de personnes -plus de mille- qui sont venues ce matin, quelques-uns parmi les experts les plus affûtés, les plus aigus, les plus talentueux, les plus expérimentés de la réalité institutionnelle et politique européenne.

En dehors des parlementaires européens qui sont à la tribune, si je m'adresse à vous et que je demande : en ce moment, de quoi est-on en train de discuter dans les instances politiques européennes ? Quels sont les sujets débattus ? Quelles sont les idées qui se trouvent en confrontation ? Quels sont les mouvements de pensée et leur proposition sur ces sujets ? (silence).
Il n'y en a pas un parmi vous, parmi les mille, parmi les plus expérimentés, les plus brillants, les plus talentueux, qui savent le mieux, qui puisse dire de quoi on discute en ce moment au sein des instances politiques de l'Union européenne !

Nous n'avons pas une démocratie ni même une amorce de démocratie quand les citoyens ne savent pas ce dont on discute en leur nom. Et quand j'ai défendu à toutes les étapes de ma vie politique, une idée aussi absurde, ou en tout cas aussi ténue, que de publier dans les journaux le programme des délibérations des instances européennes pour que tout citoyen puisse savoir de quoi on parle, et saisir ces parlementaires européens en leur demandant qu'ils portent une idée ou une conviction, j'avais conscience de servir la vraie démocratie et pas la démocratie formelle.

Il faut que l'Europe passe d'une démocratie formelle à une démocratie réelle. Si ce sont des gens qui discutent à votre place, sans que vous puissiez donner votre avis, même si vous les avez élus, cela ne fait pas une démocratie, en tout cas pas au XXIe siècle où l'investissement personnel des citoyens a tant d'importance.

Voilà quatre questions. Il y en a sûrement d'autres, mais elles me permettent de dire que nous n'allons pas laisser l'Europe comme elle est, et notamment nous n'allons pas laisser l'Europe comme elle est exposée aux craintes des citoyens. Ce que nous avons en charge, c'est de la repenser et de la reconstruire, en tout cas de proposer de la repenser et de la reconstruire, et de proposer des pistes nouvelles dans ce dessein. C'était la première partie.


La dernière partie de cet exposé est encore plus lourde que ce que je viens de dire. Elle est encore plus lourde, pourquoi ? Parce que tout ce que nous avons à rebâtir, nous avons à le faire dans le contexte de la plus grande crise que le monde, que l'Europe ait connue depuis des siècles, une crise à l'échelle du millénaire.

Je le dis en deux mots. Il y a un premier chapitre qui a été abordé de manière tout à fait remarquable ce matin : le chapitre démographique. Jamais, dans l'histoire des hommes, une puissance vieillissante et riche n'a survécu lorsqu'elle était entourée de régions jeunes et pauvres. Cela ne s'est jamais produit.

Quand Valéry disait : « Nous autres, civilisations, savons aujourd'hui que nous sommes mortels. La mort des civilisations a toujours été sous cette forme : opulence, relâchement, vieillissement, avec à côté, au sens propre, des morts de faim portant une autre vision, une autre idéologie, souvent une autre religion ».

Ceci est une question européenne et vous voyez que déjà cela fait un pan de crise nouvelle.

Nous allons être le continent le plus vieux, si nous n'y prenons garde.

Il y a une énorme réflexion à conduire. D'abord pour que chacun des âges trouve sa place dans le projet de société européen et ensuite pour qu'il y ait une reviviscence. C'était tout à fait vrai ce que disait Gérard Deprez, à savoir que bien entendu, il y a l'immigration, mais il n'existe pas non plus de peuples qui reçoivent des populations venues de l'extérieur, en nombre, sans se trouver profondément déstabilisées dans leur manière d'être.

La xénophobie, très souvent, c'est le déséquilibre. Et il ne suffit pas de répondre que l'on va rééquilibrer par des migrants, il faut encore que nous pensions aux conséquences qui sont celles des migrations en termes de déséquilibre de la société.

Je l'ai souvent expliqué en prenant l'exemple mahorais -tout à l'heure notre député de Mayotte était là- il y a des vagues de rejet de l'immigration clandestine comorienne à Mayotte. Et ce n'est pas une question de race : ce sont les mêmes familles, pas seulement les mêmes ethnies, mais les mêmes familles... Même chose en Guadeloupe avec les Haïtiens.

Ce sont des questions d'équilibre et un chef d'Etat, un homme d'Etat, un militant qui veut être dans la vraie pensée politique ne peut pas penser uniquement en termes de production et de consommation, en termes quantitatifs, et l'on va remplacer les uns par les autres. Parce qu'à ce moment-là vous avez des tremblements de terre et de l'extrémisme, comme en Italie temps-ci.

Il faut penser à cet équilibre. Démographie.

Mais, deuxièmement, il y a plus grave et plus important.

Si vous tenez des journaux intimes, si vous avez un agenda, cochez l'année 2008 : c'est l'entrée dans un monde nouveau parce que comme cela a été dit ce matin à plusieurs reprises, c'est l'entrée dans un temps que nous n'avons pas connu en Occident et sur la planète depuis deux siècles. C'est l'entrée -ou le passage- du monde de l'énergie abondante et bon marché au monde de l'énergie rare et chère. Et l'énergie, mes chers amis, ce n'est pas seulement l'essence où le gasoil que vous mettez dans le réservoir de la voiture et dont le coût est pourtant douloureusement ressenti à la fin du mois... L'énergie, c'est tout le reste.

On a très clairement expliqué que c'était les transports, l'agriculture, car les engrais eux aussi viennent de cette matière première. L'énergie, c'est dans toutes les activités humaines sans aucune exception, ce qui fait que nous entrons dans un temps radicalement nouveau et il n'existe pas de substitution. Toutes les sources d'énergie sont en fait indexées les unes sur les autres. Le gaz est indexé sur le pétrole. On va s'apercevoir que si on augmente le nombre des centrales nucléaires, c'est l'uranium qui devient de plus en plus rare et cher. On va s'apercevoir que le charbon ou les schistes bitumineux font des dégâts écologiques très importants.

Bref on a devant nous une question énergétique majeure qui va changer notre mode de vie et nos projets de société.

Si le gouvernement actuel s'était rendu compte de cela, au lieu de faire une loi de modernisation économique pour les super et les hypermarchés, il aurait réfléchi à un autre équilibre du commerce, parce qu'il faut faire quatre fois plus de kilomètres en voiture pour aller dans ces magasins que pour aller aux commerces de proximité. On multiplie les courses faites à l'hypermarché dans la périphérie urbaine, avec d'immenses parkings de milliers de voitures, autour desquels on ouvre même des cinémas. Et comme maintenant on aura la liberté d'installation des surfaces, pour un grand nombre, on va évidemment accroître le coût des courses.

J'ajoute que je ne suis pas absolument persuadé que la question du prix soit la seule, car il arrive -réflexion d'un autre ordre- que l'on fasse faire acheter à de pauvres gens des choses dont ils n'ont pas besoin en leur expliquant que c'est moins cher qu'ailleurs.

Là aussi il y a une question qui tient à la société de consommation, mais en tout cas du point de vue de l'énergie, l'inspiration de la loi de modernisation économique passe à côté de ce changement de mode de vie que nous allons devoir vivre.

Nous ne sommes qu'au début de cette extraordinaire histoire que nous allons vivre ensemble, l'histoire de l'énergie rare et chère porte sur tout le monde et en particulier sur le Tiers monde.

L'énergie rare et chère, cela change en profondeur les modes de vie.

Je réfléchissais pendant l'échange vif de ce débat sur le protectionnisme ou le libre-échange, et je me disais que c'était peut-être un débat d'hier. Car si comme je le crois, le renchérissement du carburant fait que le transport -et notamment aérien- devient trois ou quatre fois plus cher qu'il ne l'est aujourd'hui, alors il y a un petit espoir d'assister non pas à des délocalisations accentuées mais à des relocalisations. Et peut-être que la protection se fera d'elle-même. Mais évidemment cela veut dire que tout va changer et notamment tout va changer pour les pauvres dont on voit bien, avec le coût du carburant à la pompe, les structures de vie, d'organisation de la vie, de la consommation, qu'ils sont infiniment plus fragiles à des réponses de cet ordre.

Si je ne me trompe pas et que ce que je dis est fondé, peut-être que l'on découvrira demain matin l'hydrogène et que tout sera réglé, mais je ne le crois pas vraiment. Il n'y aura pas de nouvelles sources d'énergie disponibles que les économies d'énergie.

Le temps de l'énergie rare et chère est un bouleversement extraordinaire dans la vie de nos communautés et de nos peuples et de chacune des familles.

Quand il y a des bouleversements extraordinaires, il y a inquiétude et angoisse. Quand il y a inquiétude et angoisse, les menaces portent sur deux choses : la paix civile et la démocratie. Parce que lorsque les peuples ont peur ils cherchent un bouc émissaire, et quand les peuples ont peur, ils cherchent un dictateur.

C'est comme cela dans l'histoire des peuples depuis longtemps.

Nous devons avoir présent à l'esprit qu'il y a là des risques que nous devons conjurer en prenant grand soin de nos institutions.

Voilà pourquoi le débat institutionnel est très important. Des institutions solides qui permettent des consensus au lieu de favoriser des affrontements, des institutions solides qui obligent à prendre en compte les sensibilités différentes d'un peuple pour que chacun trouve sa place et que l'on fasse plutôt la paix, sous forme métaphorique, que la guerre, sous forme métaphorique, au sein du Parlement.

Nous avons des institutions qui favorisent l'affrontement frontal en France. Le Parlement européen, lui, favorise le dialogue et les consensus, et cela marche, curieusement.

Tant que vous avez des institutions qui favorisent les affrontements, vous avez des risques de déchirure du tissu social et national. Si le mot révolution a jamais eu un sens, vous êtes, nous sommes devant une révolution.

L'énergie rare est chère, à la place de l'énergie bon marché et abondante, cela oblige à tout changer. Et comme de toute manière les impératifs climatiques obligent aussi à tout changer, c'est une révolution absolument inéluctable.

Troisièmement et j'aurai fini, il y a là-dedans une immense dimension de déséquilibre du monde.
J'ai commencé avec le conflit chiites/sunnites. Et tout ce que nous avons entendu ce matin avec Marcel Mazoyer sur la misère des paysans du monde, ceux qui ont faim dans le monde, ce sont les paysans, pauvres, et vous mesurez ce qu'il y a comme capacité explosive là-dedans. Et ce que nous avons entendu sur la corruption, avec Eva Joly, c'est très exactement la traduction de ces désordres-là et, enfin, la rémanence du colonialisme dans le monde.

Le colonialisme, on croyait que cela appartenait au passé, cela appartient au présent.

Quand j'étais -il y a très longtemps- au lycée, je me souviens très bien en seconde du cours que notre professeur d'histoire et de géographie nous faisait. Il expliquait le colonialisme en disant : c'est très facile, on va chercher des matières premières dans les pays colonisés, on les rapatrie dans les pays colonisateurs et on leur revend des produits manufacturés. Moi, je croyais que c'était fini !... L'élève que j'étais et qui écoutait cela croyait que cela appartenait à un temps révolu.

Mes chers amis, tout ce que nous avons entendu ce matin sur le pillage du Tiers-monde, pas seulement par l'Occident mais avec la complicité active de ceux qui sont parfois aux postes de responsabilité dans la société du Tiers-monde, cela aussi a une capacité explosive extraordinaire.

Alors voilà : démographie, crise d'énergie, changement climatique et déséquilibres internationaux. Voilà le programme pour l'Europe. Si l'Europe n'existe pas, aucune de ces immenses crises, de ces crises à la dimension du millénaire ne pourra trouver un début de réponse.

Il nous revient de penser une Europe nouvelle et de la faire aimer.


Je vous remercie."


source http://www.mouvementdemocrate.fr, le 9 juin 2008

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