Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans "Le Journal du CNRS" de mai 2008, sur la réforme du CNRS, la montée en puissance de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et les évolutions du métier de chercheur. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans "Le Journal du CNRS" de mai 2008, sur la réforme du CNRS, la montée en puissance de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et les évolutions du métier de chercheur.

Personnalité, fonction : PECRESSE Valérie.

FRANCE. Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche

ti :

Q - Madame la Ministre, vous n'ignorez pas les inquiétudes fortes du monde scientifique sur l'avenir du CNRS, répercutées par les directeurs d'unités liées au CNRS, des personnalités scientifiques de grand renom ou de nombreuses organisations scientifiques ou représentants des personnels.

À l'international, le CNRS bénéfice d'une grande reconnaissance ; aussi ses partenaires, même s'ils comprennent qu'il doit évoluer, s'interrogent sur son avenir. Nous voudrions avoir votre vision sur les évolutions récentes. À terme, quand les différentes réformes du secteur de la recherche auront abouti, à quoi ressemblera le paysage de la recherche française ?

Valérie Pécresse : Notre objectif est de créer un environnement plus attractif pour les chercheurs. C'est le sens des réformes que nous sommes en train de mettre en oeuvre qui vont transformer notre système d'enseignement supérieur et de recherche, en le rapprochant des meilleures pratiques internationales. Notre système reposera à terme sur quatre piliers : des organismes de recherche d'excellence, partenaires des universités et porteurs d'une vision nationale et internationale de la politique de recherche, ce qui leur confère une capacité unique pour analyser la conjoncture et faire la prospective scientifique ; des universités plus autonomes, avec une gouvernance plus efficace et des compétences nouvelles leur permettant de définir et de mener efficacement une stratégie de recherche ; une recherche sur projets dynamique, dont l'ANR porte la plus grande part et dont la programmation doit être étroitement articulée avec les organismes de recherche ; et enfin une recherche privée ambitieuse et rendue plus attractive par le crédit d'impôt recherche.

À ceci s'ajoute la nécessité d'une évaluation indépendante, mise en oeuvre par l'Aeres, qui éclairera les décisions de financement de la puissance publique. Les organismes de recherche et notamment le CNRS ont tout à gagner à avoir comme partenaires des universités plus aptes à définir une stratégie de recherche. De nombreux laboratoires bénéficient déjà du développement du financement sur projet - près de 12 000 équipes concernées depuis 2005 - ainsi que les établissements qui les hébergent. L'augmentation de la recherche privée se traduira par le développement d'une recherche partenariale entre recherche publique et privée, source d'idées nouvelles, et créera de nouveaux emplois pour les jeunes scientifiques.

Q - Que pensez-vous du fonctionnement actuel de l'ANR, en particulier de la part du budget réservée aux appels blancs non thématiques, qui concernent l'ensemble des domaines de la recherche ?

V.P. : La montée en puissance de l'Agence nationale de la recherche, qui a permis de dégager en trois ans 2 milliards d'euros supplémentaires pour la recherche publique, a été très positive. Elle s'est traduite par un accroissement en moyenne de 25 % des crédits des laboratoires, dans un cadre de grande transparence des décisions. Le maintien d'une proportion importante consacrée aux programmes « blancs », ou non thématiques, de l'ordre de 30 % au minimum, me paraît indispensable et devrait être inscrit dans le contrat entre l'État et l'ANR. Cette proportion fait partie des équilibres à respecter : équilibres au sein de l'ANR, comme équilibre entre subventions de base des laboratoires et financement sur projets, équilibres entre soutien à des projets à court terme et à des actions de recherche de long terme...

Q - Pensez-vous que les actions de l'ANR doivent être indépendantes ou coordonnées avec les organismes ?

V.P. : La programmation de l'ANR ne se fait pas en vase clos. Elle tient compte naturellement des orientations stratégiques données par l'État et elle s'appuie aussi fortement sur une consultation large de la communauté scientifique et des institutions qui la structurent. L'interaction entre l'ANR et les organismes est donc réelle et fructueuse, mais elle doit sans doute être rendue plus lisible.

Q - Vous insistez sur le fait de vouloir plus de lisibilité et de transparence dans l'action et la gestion des moyens du CNRS.

Plus concrètement, qu'est-ce qui selon vous devrait mieux fonctionner dans l'organisme ?

V.P. : La modernisation de notre système de recherche et d'enseignement supérieur et les transformations qui l'accompagnent ont évidemment un impact plus fort sur le CNRS, compte tenu de son rôle de premier partenaire scientifique des universités et des écoles et de son intervention sur l'ensemble des champs disciplinaires, qui le mettent en contact avec la quasi-totalité des autres organismes. Ces évolutions ont vocation à être intégrées dans le plan stratégique du CNRS, qui devra être approuvé d'ici à juin 2008. L'adoption de ce plan mettra fin à une lacune, soulignée dans plusieurs rapports comme celui de la Cour des comptes, qui ont mis en exergue l'absence de lisibilité des priorités de l'organisme.

En outre, le CNRS, comme les autres organismes de recherche, doit pouvoir rendre compte en toute transparence de l'utilisation de ses moyens et de la manière dont ils sont affectés, à la fois en termes de répartition disciplinaire et en termes de modulation selon la qualité des recherches financées. C'est la condition pour qu'il puisse disposer à l'avenir des crédits et des personnels nécessaires à son rayonnement.

Q - Pourquoi vouloir créer des instituts nationaux pour remplacer les départements scientifiques du CNRS ? Comment alors préserver la cohérence globale de l'organisme ?

V.P. : Les instituts existants au CNRS, Institut national des sciences de l'Univers (Insu) et Institut national de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3), ont été une réussite, dans leur rôle de prospective, de politique d'équipements, de lien privilégié avec le monde universitaire et avec la communauté internationale, ou de soutien à l'émergence de nouvelles thématiques de recherche. Ils ont su concilier visibilité de leur stratégie et de sa mise en oeuvre, et efficacité dans la structuration d'une communauté.

Nous voulons adapter cette formule qui a déjà réussi en l'étendant à d'autres secteurs disciplinaires. La création d'instituts donnera aussi plus de flexibilité au CNRS pour adapter son fonctionnement aux besoins de différentes disciplines. L'interdisciplinarité, qui est l'atout majeur du CNRS, sera maintenue par le travail en commun de plusieurs instituts, sous la responsabilité de sa direction.

Q - Le président de la République a réaffirmé le 28 janvier que l'Université doit être au centre de notre dispositif de recherche, et que les organismes, devenus agences de moyens davantage qu'opérateurs, pourront se consacrer au pilotage des recherches menées dans les universités. À ce sujet, que retenez-vous des recommandations du rapport d'Aubert1 que vous avez présenté le 16 avril ?

V.P. : Ce comité avait pour mission de réfléchir au renforcement et aux évolutions nécessaires des partenariats entre les organismes de recherche, les universités et les grandes écoles. J'en dégage deux grandes orientations sur lesquelles je vais prochainement engager une concertation.

La première, c'est le nécessaire rééquilibrage du partenariat entre les universités et les organismes dans le nouveau contexte issu de l'adoption de la LRU. Le rapport préconise la mise en place d'une convention cadre de partenariat entre l'université et l'organisme de recherche, voire entre l'organisme et le pôle de recherche et d'enseignement supérieur (Pres), afin de faire de l'université un acteur de recherche à part entière, doté d'une véritable stratégie scientifique, négociant d'égal à égal avec les organismes. Il propose également d'harmoniser les règles en matière de ressources humaines, notamment en incitant les organismes et les universités à développer une politique conjointe pour rapprocher leurs procédures de recrutement.

La deuxième orientation, c'est une simplification résolue des contraintes de gestion des unités mixtes afin de rendre du temps de recherche aux chercheurs, car à l'heure actuelle, leur complexité (circuits administratifs et financiers, gestion des personnels, procédures d'évaluation, valorisation des résultats des travaux de recherche...) engendre une surcharge de travail pour les personnels et responsables de laboratoires. Il est souhaitable de limiter à deux les tutelles scientifiques (l'une nationale, l'autre locale) qui s'exercent sur les unités mixtes de recherche, sachant qu'aujourd'hui, près de 50 % des 1 300 UMR sont soumises à plus de deux tutelles, et 20 % en ont plus de quatre. La généralisation d'un mandat de gestion unique pour l'université ou l'organisme qui héberge l'unité simplifiera les circuits de financement et permettra un octroi plus rationnel des moyens. Le rapport recommande également d'aligner les procédures d'achat et toutes les règles financières, fiscales et comptables des laboratoires sur le régime le plus simple et le plus efficace. En matière d'achats publics, un alignement sur les règles du CNRS qui prévoient une délégation de la signature aux directeurs d'unité est préconisé. Enfin, pour alléger le travail des personnels et éviter des doubles saisies, nous devrons mettre en cohérence les systèmes d'information et développer leur interopérabilité.

Q - L'évolution du statut de chercheur est également l'une de vos priorités. Est-il possible de faire évoluer le CNRS sans pour autant remettre en cause les cadres statutaires ? Proposez-vous d'autres pistes de réflexion pour revaloriser la carrière du chercheur en France ? Vous envisagez plus de fluidité entre les corps de chercheurs des organismes de recherche et d'enseignants-chercheurs des universités. Êtes-vous favorable à un statut unique ?

V.P. : Les évolutions de carrière des chercheurs, comme celle des enseignants et des personnels de recherche, sont au coeur de mes préoccupations. J'ai mis en place une commission présidée par le conseiller d'État Rémy Schwartz et j'ai sollicité le président de l'Académie des sciences, Jules Hoffmann, afin que l'un et l'autre, et en correspondance étroite, formulent des propositions pour améliorer significativement l'attractivité des métiers d'enseignant-chercheur et de chercheur. Ils me rendront leurs conclusions d'ici à l'été.

Vous avez entendu, dans le discours du président de la République à Orsay, qu'il n'était pas envisagé de revenir sur l'existence d'un statut de chercheur à temps plein. Pour l'instant, ma réflexion porte plutôt sur les moyens d'assurer des passerelles entre les corps de chercheurs et d'enseignants-chercheurs, dans l'intérêt de tous. Ce qui importe au fond, c'est que chercheur ou enseignant-chercheur, chacun puisse et tout au long de sa carrière, s'investir dans le domaine ou la dimension qui lui correspond le mieux, à son bénéfice et en fonction des besoins de l'institution. Deux exemples pour illustrer mon propos : je pense qu'il faut trouver le moyen de rendre la prime de mobilité attractive, pour qu'un chercheur, qu'il soit directeur ou chargé de recherche, puisse faire le choix à un moment d'assumer une charge d'enseignement, tout en veillant à ce que ce montant soit cohérent avec le régime indemnitaire des enseignants-chercheurs pour ne pas créer de distorsions. Je crois aussi que nous pouvons trouver un mode de recrutement concerté, afin qu'un enseignant-chercheur recruté en accord entre l'université et le CNRS puisse se concentrer sur son activité de recherche pendant les premières années de sa carrière. C'est tout l'esprit de la loi du 10 août 2007 et du principe de la modulation de services.

Q - Les personnels CNRS sont inquiets. Ils travaillent et publient beaucoup, ils sont nombreux à être connus à l'international (prix Nobel, prix Turing...), et malgré cela, ils ont l'impression que leurs travaux ne sont pas reconnus par les décideurs politiques alors que les indicateurs sont plutôt positifs sinon très positifs. Qu'avez-vous en conclusion à répondre aux personnels du CNRS ?

V.P. : Nous nous félicitons tous des réussites que vous mentionnez, et j'en partage la fierté avec l'équipe dirigeante du CNRS et tous ses personnels. Ces succès dépassent d'ailleurs les frontières du CNRS puisqu'ils s'appuient en général sur des unités mixtes en partenariat avec l'université et le monde industriel, mettant en évidence la fertilité de ces partenariats.

Au-delà de ces réussites tout à fait remarquables, notre pays est cependant confronté en matière de recherche à une concurrence de plus en plus vive, comme le montrent certains indicateurs (publications, facteurs d'impact, brevets...) qui n'illustrent pas un accroissement de l'influence scientifique de notre pays. Les mesures de modernisation que je porte ont pour objet de rendre plus efficient notre système de recherche, dans lequel le CNRS continuera de rayonner avec encore plus de visibilité en devenant un acteur structurant du partenariat avec des universités fortes et responsables.


Propos recueillis par la rédaction


source http://www2.cnrs.fr, le 9 juillet 2008

Rechercher