Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (MoDem), à RMC le 22 juillet 2008, sur le climat de "pressions politiques" et le "vote de clan" pour l'adoption de la réforme des institutions. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (MoDem), à RMC le 22 juillet 2008, sur le climat de "pressions politiques" et le "vote de clan" pour l'adoption de la réforme des institutions.

Personnalité, fonction : BAYROU François, CAHOUR Guillaume.

FRANCE. UDF - Mouvement démocrate, président;

Circonstances : Vote de la réforme constitutionnelle au Congrès du Parlement réuni à Versailles le 21 juillet 2008

ti : G. Cahour.- Bonjour F. Bayrou.
 
Bonjour.
 
Président du MoDem, le Mouvement démocrate. Merci d'être notre invité

jusqu'à 9 h. La réforme des institutions adoptée, hier, en Congrès, à

Versailles. Adoptée de justesse, oui mais adoptée tout de même, F.

Bayrou. C'est une victoire pour la droite ?
 
Je ne dirais pas ça comme ça ! On a des problèmes d'institutions, ils

sont importants, il fallait y répondre. Est-ce que la réforme y répond

? A mon avis, non. Est-ce que c'est une victoire politique ? C'est une

victoire terriblement étriquée, c'est un score étriqué, on est passé à

deux voix, ou une voix de plus que la majorité. Je pensais pour moi que

la marge serait beaucoup plus importante étant donné l'incroyable

climat de marchandage, de menaces d'un côté, de promesses de l'autre,

d'arrangements, qui s'est passé autour de ce texte, mais c'est adopté

et il n'y a rien à dire de plus sur ce sujet. Après, le contenu des

choses...
 
Vous, vous avez voté contre. Vous dites, il était « insuffisant » ce

texte, cette réforme des institutions, mais le fait d'être insuffisant

est-ce que ça mérite de voter contre ? Est-ce que ce n'est pas plutôt

une abstention ? Quand on vote contre c'est qu'on n'est pas d'accord.
 
Eh bien, excusez-moi de vous dire, je n'ai jamais employé le mot «

insuffisant ».
 
C'est en substance ce que vous nous disiez.
 
Non, pas du tout, c'est vous qui l'employez. Je dis qu'on n'a pas

répondu aux questions qui se posent. Les questions qui se posent,

quelles sont-elles ? Il y en avait pour moi trois principales. La

première, on a une loi électorale qui est injuste, profondément

injuste, à l'Assemblée nationale comme au Sénat. Est-ce que c'est

changé ? La réponse est non. Deuxièmement, on a un problème sur lequel

tout le monde se penche, qui est « est-ce qu'on a une indépendance de

la justice ? » et rien n'est changé et même plutôt aggravé de ce point

de vue-là. Et troisièmement, est-ce qu'on a une indépendance des médias

? Est-ce que la Constitution garantit l'indépendance des médias ? La

réponse est non. J'ai failli faire adopter un amendement sur ce sujet,

c'est passé à quelques voix, mais il n'y a pas eu de progrès

substantiel sur ce sujet. Et donc, sur les trois grands sujets de notre

"démocratie", entre guillemets, française, il n'y a eu aucun progrès,

et donc j'ai voté non.
 
Alors, F. Bayrou, au PS, tout le monde a voté contre sauf J. Lang, on

pourra y revenir ; à droite, six députés ont voté contre. Vous parlez

de marchandage, mais finalement les élus socialistes sont soit plus

disciplinés ou alors c'est eux qui ont reçu le plus de pressions que

ceux de droite.
 
Mais moi, vous savez, j'ai un principe simple : c'est la liberté de

vote.
 
Oui, mais est-ce que c'est pas la meilleure démonstration justement

qu'à droite, six députés ont voté contre, qu'il y a eu une vraie

liberté de vote ?
 
Non, vous savez, à droite, il y a plusieurs dizaines de députés à l'UMP

qui avaient annoncé que le texte était mauvais, qui ont voté contre en

première lecture, qui ont voté contre en deuxième lecture, et qui ont

fini par voter pour parce que, vous savez bien, les pressions ont été

énormes. Ça ne ressemble pas à ce que j'aime de la République.
 
Quelles pressions ?
 
Attendez, ça ne ressemble pas à ce que j'aime de la République. Pour

moi, la République ou la démocratie c'est assez simple : vous êtes élu,

vous exercez votre mandat en conscience, qu'importe les pressions et

qu'importe les menaces d'un côté ou les promesses de l'autre qu'on fait

sur vous, vous votez un texte parce que vous le trouvez bon, ou vous ne

le votez pas ou vous votez contre parce que vous ne le trouvez pas bon.

C'est aussi simple que ça. Et donc, ce n'est pas du tout l'ambiance.

Alors, qu'est-ce qu'il y eu comme pressions ? Vous savez bien, aux uns

on a promis des missions parlementaires rémunérées, dit-on - ce que je

dis là c'est ouvert, ça été écrit dans tous les journaux. Aux autres,

on a promis des secrétariats d'Etat le jour où le Gouvernement serait

changé. Aux troisièmes, on a dit : « attention, si vous ne votez pas,

on va découper votre circonscription, vous ne pourrez plus être député

», puisque vous savez on s'en va vers un grand marchandage de découpage

des circonscriptions. Bon, tout ça, franchement, c'est petit, ce n'est

pas à la hauteur de ce qu'on voudrait. C'est pas digne, voilà. Alors,

c'est passé à une voix, point.
 
Mais, alors le fait que à gauche, parce qu'on a quand même du mal à

concevoir qu'au Parti socialiste tout le monde soit convaincu que c'est

une mauvaise réforme des institutions, et pourtant il n'y en a pas un

seul qui a voté pour, pas un seul qui se soit abstenu. Est-ce que là

aussi, il n'y a pas des pressions tout simplement à gauche ? Est-ce que

finalement on n'en a pas fait, cette réforme des institutions, plutôt

qu'un vote de conscience, un vote de conviction, un vote de clan ?
 
Vous êtes en train de décrire exactement avec des mots qui pourraient

être les miens, vous êtes en train de décrire la réalité des dérives

que nous avons sous les yeux, donc voilà. C'est un vote de clan.
 
Oui, mais un vote d'anti-Sarkozy pour ce qui pourrait être au Parti

socialiste et qui pourrait aussi peut-être être votre cas.
 
Vous présentez ça sous un angle que je n'aime pas. Je ne vote pas pour

ou contre en fonction de N. Sarkozy, je vote pour ou contre en fonction

de ce qui me paraît bon et juste. Et si on avait mis le principe d'une

loi électorale juste en disant, par exemple, il faut que la

représentation des Français soit équitable, amendement que j'avais

présenté, j'aurais voté pour et aucune pression n'aurait pu me faire

changer. Pourquoi ? Parce que revenez à la source, essayons ensemble de

comprendre pourquoi on est dans cet espèce d'univers bloqué ? Pourquoi

? Parce que les députés de la majorité doivent leur siège à N. Sarkozy

ou au Président qui vient d'être élu ; les députés de l'opposition

doivent leur siège au principal parti de l'opposition. Donc, aucun des

deux n'est libre. Tant que vous n'aurez pas une représentation des

Français, non pas en fonction du parrainage qui est le vôtre mais en

fonction du courant politique, des citoyens qui vous donnent leur

confiance, vous n'aurez pas les voix libres qui sont capables de dire à

la tribune de l'Assemblée nationale : « ceci va et nous allons le

soutenir, et ceci ne va pas ».
 
F. Bayrou, il y a plusieurs voix qui s'élèvent en disant que cette

réforme des institutions elle va renforcer encore le pouvoir du

Président qui est déjà un pouvoir beaucoup trop important, mais on a du

mal à comprendre ces arguments parce qu'il n'y aura pas plus de deux

mandats pour le Président ; les nominations seront contrôlées,

éventuellement bloquées par le Parlement ; l'article 49-3 qui permet de

faire passer un texte sans débat, sans vote, sera limité ; la moitié de

l'ordre du jour sera contrôlée par le Parlement ; et il y aura plus de

travail en commission pour préparer les lois. Donc, on a du mal à

comprendre comment tout cela peut donner plus de pouvoir au chef de

l'Etat.
 
Franchement, c'est des discussions oiseuses, si vous me permettez de le

dire, parce que vous avez vu à quel point vos auditeurs décrochaient au

fur et à mesure que vous avanciez vos explications.
 
C'est gentil, merci !
 
Non, je ne dis pas ça pour vous.
 
Non mais, excusez-moi, mais je reprends quelques points de la réforme

des institutions, ça me paraît le minimum pour que tout le monde

comprenne, je ne suis pas sûr que tout le monde l'ait en tête ça.
 
Non ! Il n'y a pas de réforme majeure des institutions. Il n'y a pas eu

la réforme qui aurait permis d'avancer. Est-ce qu'il y a limitation du

pouvoir du président de la République ? Non, aucune limitation du

pouvoir du président de la République parce que...
 
... oui, mais est-ce qu'il a plus de pouvoir ?
 
Mais, vous voulez me...
 
Ma question à moi c'était est-ce qu'il aura plus de pouvoir ?
 
Il aura transféré une partie des pouvoirs apparents qui appartiennent

aujourd'hui au Gouvernement, il les aura transférés au principal parti

de la majorité. J'ai dit à la tribune quand on a discuté de ce texte :

« Jusqu'à maintenant, c'est Monsieur Karoutchi qui avait une partie de

l'ordre du jour, à partir de maintenant ça sera Monsieur Copé ». Et

franchement, entre Copé et Karoutchi, vous voyez bien qu'il n'y a pas

de différence substantielle. Tout ça est d'apparence. En revanche, une

des raisons pour lesquelles j'ai voté contre ce texte, c'est qu'il y a

des pièges dans ce texte pour nos institutions et qui se révèleront au

fur et à mesure qu'on avancera dans le temps. Le piège principal, selon

moi, on le découvrira le jour où Sénat et Gouvernement ne seront pas du

même bord. Or, en fonction du mode électoral du Sénat, comme vous le

savez, il est à peu près fatal que dans les années qui viennent Sénat

et Gouvernement ne soient pas du même bord. Ce jour-là, il y aura des

germes de blocage très important dans nos institutions et je crois que

beaucoup de gens le savent, on en découvrira le caractère pernicieux

lorsque ces choses se révèleront.
 
Donc, le chef de l'Etat n'aura pas plus de pouvoir entre ses mains.
 
Non, il n'aura pas plus de pouvoir entre ses mains.
 
Donc, finalement, on reste dans une espèce de statu quo.
 
Oui ! Le texte, vous venez de le dire, le texte n'a pas répondu aux

questions fondamentales qui se posent à la démocratie française.
 
Mais est-ce que ça c'est vraiment le drame que nous décrivent les

opposants à la réforme des institutions ?
 
Non, il n'y a pas de drame. A court terme, il ne se passera rien, à

long terme il y a des risques de blocage. Le président de la République

va avoir ce pouvoir que moi j'ai toujours considéré comme secondaire,

qui est qu'il va pouvoir s'exprimer- il le voulait à tout prix - devant

les députés et les sénateurs réunis en Congrès à Versailles. Bon, ce

sera un show de plus mais ça ne changera pas, en tout cas pour moi, et

je ne me suis pas opposé à ce point de la réforme.
 
Vous auriez aimé qu'elle doit donc plus ambitieuse.
 
J'aurais aimé qu'elle traite des questions. Comprenez, il y a des

millions de Français parmi ceux qui nous écoutent qui ne sont pas

représentés au Parlement comme ils devraient l'être. Je prends un

exemple très bête, vous êtes de gauche à Neuilly, votre voix ne sert

jamais à rien. Vous êtes de droite ou du centre à Saint Denis, votre

voix ne sert jamais à rien. Pourquoi est-ce que ces citoyens-là n'ont

pas le droit d'être représentés dans la démocratie française ? Qu'est-

ce qui justifie que le fait que vous soyez dans une zone acquise à

l'autre camp rendre votre voix inutile. Mais vous vous rendez bien

compte que ça ne va pas.
 
Vous auriez fait quoi, vous, contre ça alors ?
 
Moi, j'aurais mis un contingent raisonnable - j'avais demandé 10 %, de

sièges - qui représente tous les courants des partis politiques

français de manière que tout courant qui apparaît, qui est en

émergence, comme on dit, qui n'existait pas hier et qui va exister

demain...
 
... mais qu'est-ce que ça change pour le neuilléen de gauche ?
 
Eh bien, il serait représenté, sa voix serait prise en compte. La voix

des minoritaires serait prise en compte. Vous comprenez ça ?
 
Mais le neuilléen de gauche, il aura de toute façon des députés de

gauche à l'Assemblée nationale.
 
Eh bien, ça n'est pas sa voix...
 
... pas forcément Neuilly, mais bon, il y aura des députés de gauche.
 
Ca n'est pas sa voix qui les aura élus. Mais vous voyez, tout ça

pousse, en réalité, au bipartisme, qu'il n'y ait que de deux partis, un

à droite et un à gauche. Et, on vient d'avoir une illustration...
 
... bipartisme, donc pas vous !
 
Oui, mais parce que la France est pluraliste et parce qu'elle le sera

et parce que ce courant politique-là que je représente, il va se faire

entendre. Je prends un exemple, la semaine dernière, sans polémique

aucune, il y a eu cette affaire Tapie incroyable, affaire Tapie,

j'imagine qu'on va en dire un mot.
 
On va en parler tout à l'heure après la météo.
 
Il y a eu cette incroyable affaire Tapie et la majorité évidemment n'a

rien dit, et le PS pendant huit jours n'a rien dit. Si nous n'avions

pas été là, si je n'avais pas été là pour dire : "attention, feu

orange, alarme, il se passe quelque chose, qui n'est pas normal en

France, qui n'est même pas normal dans un pays de droit habituel et ce

quelque chose-là il faut y prêter attention", qui l'aurait dit ? Et

donc, vous voyez bien qu'il y a dans le pluralisme quelque chose de

très important pour le citoyen, c'est qu'il a des voix indépendantes

qui le représentent et qui disent : « il faut changer les choses » même

si ça n'arrange pas les partis au pouvoir.
 
On va parler de Tapie juste après la météo. Encore un mot de la réforme

des institutions. Je lisais cet article très intéressant dans la

presse, ce matin, avec une petite mise en perspective des précédents

débats institutionnels qui ont eu lieu en France, avec par exemple la

volonté de De Gaulle de faire élire le président de la République au

suffrage universel en 1962 qui avait conduit le Parlement à renverser

le Gouvernement Pompidou. « Qui reviendrait-il aujourd'hui sur cet

acquis ? » nous dit ce journal, c'est Le Figaro. Il y a également la

possibilité pour 60 parlementaires de saisir le Conseil

constitutionnel...
 
... c'est Giscard, oui.
 
Voilà, sous Giscard. Eh ben, en 1974, 273 élus, PS et PC, avaient voté

en bloc contre cette proposition de V. Giscard d'Estaing, alors

qu'aujourd'hui l'opposition se sert régulièrement de cette disposition.

Alors, est-ce que finalement c'est la règle : voilà, un débat

institutionnel, eh bien on vote contre quand on est dans l'opposition

par principe ?
 
Monsieur, c'est ridicule ! Le vote contre par principe ou le vote pour

par principe, c'est ridicule.
 
C'est ridicule de le faire ou c'est ridicule de concevoir que cela

existe ?
 
Non, c'est ridicule de penser que - ou en tout cas de constater que -

nous sommes dans une démocratie où on réforme les institutions bloc

contre bloc, ça ne devrait pas se passer comme ça.
 
Mais c'est une réalité, mais ça ne devrait pas se passer comme ça.
 
Non, ça ne devrait pas se passer comme ça parce que les institutions

c'est notre garantie à tous, c'est fait pour que la voix de tous les

Français puisse se faire entendre.
 
F. Bayrou est notre invité jusqu'à 9 h.  
 
Source : Premier  ministre, Service d'Information du Gouvernement, le

31 juillet 2008

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