Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate, à RTL le 17 juillet 2008, sur la réforme des institutions et sur la décision du tribunal arbitral en faveur de Bernard Tapie dans le cadre de l'affaire Adidas. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate, à RTL le 17 juillet 2008, sur la réforme des institutions et sur la décision du tribunal arbitral en faveur de Bernard Tapie dans le cadre de l'affaire Adidas.

Personnalité, fonction : BAYROU François, CORBE Philippe.

FRANCE. UDF - Mouvement démocrate, président;

ti : P. Corbé.- Bonjour, F. Bayrou.
 
Bonjour.
 
On est à quatre jours du Congrès de Versailles sur la réforme des institutions. Personne ne sait si N. Sarkozy va obtenir au bout du compte les 3/5èmes des votes des sénateurs et députés ; et dans une interview au Monde, il fait un geste, il dit qu'il veut sortir de l'esprit de clan. Ca, ça vous parle, vous qui vous battez contre le "clan contre clan" ?
 
Mais ça, ce sont des mots ; et la réalité, on n'y touche pas. J'étais prêt à voter un texte s'il avait touché à l'essentiel. Et l'essentiel, c'est la loi électorale qui permet ou non d'avoir à l'Assemblée nationale, au Parlement, des voix indépendantes.
 
La proportionnelle.
 
Et donc, une partie des sièges attribués non pas en fonction de l'investiture du parti du Président ou du grand parti de l'opposition mais en fonction de la représentation des Français. Le président de la République et la majorité ont refusé en des termes un peu, selon moi, blessants, ont refusé de toucher à ce sujet central ; et donc, je n'apporterai pas ma voix à ce qui n'est qu'un faux-semblant. Et j'ajoute que l'ambiance de marchandage - ce n'est plus des marchands de tapis devant lesquels on se trouve, c'est des marchands de paillasson - le fait que...
 
Vous parlez des Radicaux de Gauche ?
 
Par exemple. Le fait que le président de la République aille jusqu'à négocier lui-même pour obtenir quelques voix, des nominations ou bien l'arrangement d'affaires...
 
J.-F. Hory, nommé au Conseil d'Etat...
 
... Ou bien le fait qu'on pourra faire un groupe parlementaire avec, je ne sais pas, dix ou douze ou quinze députés, tout ça ce sont des marchandages qui ne sont pas dignes de ce que la réflexion institutionnelle devrait être. On devrait, on aurait dû mettre autour de la table les grands courants du pays, en regardant ce que sont les problèmes fondamentaux. Ces problèmes-là, on n'y touche pas ; et donc, je ne voterai pas ce faux-semblant.
 
On va parler d'un autre leader, d'un ancien leader du Parti Radical : B. Tapie. Vendredi dernier, un tribunal arbitral a condamné l'organisme public, le consortium qui gère le passif du Crédit Lyonnais à verser à B. Tapie, 285 millions d'euros. C'est le dossier Adidas. Vous, vous vous êtes inquiété que ce soit au bout du compte les contribuables qui soient obligés de payer cette somme. Mais en fait, le Fisc, l'URSSAF vont récupérer en tout 190 millions d'euros, pour l'instant.
 
Monsieur, ceci est une opération d'intoxication. Alors, je dis sans crainte d'être démenti par personne, premièrement : que cette somme, ça n'est pas le Crédit Lyonnais ou quelque organisme que ce soit qui va la payer, c'est le contribuable. Le contribuable français, l'Etat. Deuxièmement, qu'est-ce que cette somme représente ? Parce que c'est très, très difficile naturellement d'arriver à se représenter des chiffres aussi astronomiques. Cette somme représente, écoutez bien ! La totalité de tous les salaires annuels des 15.000 postes d'enseignants français qui vont être supprimés, l'année prochaine. La totalité. Ou elle représente - car Le Monde dit - 400 millions d'euros.
 
Au titre des intérêts...
 
Oui. Vous voyez bien ! 400 millions d'euros. Elle représente l'effacement du déficit de l'hôpital public en France. Tous les hôpitaux publics, comme vous savez, sont en déficit. Ca représente à peu près cette somme-là. Et cela (excusez-moi !)... et cela, sans décision de justice...
 
Parce que c'est un tribunal arbitral.
 
Oui, c'est une blague de dire tribunal arbitral ! On a justement voulu mettre en place des arbitres qui sont des personnes privées, d'ailleurs lourdement dédommagées. Ils vont toucher chacune plus de 300.000 euros. On a voulu mettre en place ces arbitres, pourquoi ? Pour éviter la décision de justice dont on savait en raison d'une décision de la Cour de Cassation, dont on savait qu'elle serait défavorable à B. Tapie. Pourquoi ? Parce que les plus hautes autorités du pays avaient décidé ainsi de protéger cette personne, à qui je n'en veux même pas parce que ce n'est pas la faute de Tapie. Il y a toujours eu de tout temps des aventuriers.
 
Le tribunal arbitral a dit que dans cette affaire, il y a eu préjudice moral, manque à gagner !
 
Un, je dis qu'il y a toujours eu des aventuriers qui jouent avec les banques et jouent avec le FISC pour essayer de faire fortune. C'est la responsabilité de l'Etat de l'empêcher. Deuxièmement, vous dites préjudice moral. Ca donne envie, Monsieur, de casser la table devant laquelle on est. Préjudice moral ? J'ai regardé. On donne 45 millions d'euros à Tapie pour préjudice moral ; et il suffit de regarder le pedigree de Tapie, comme on dit pour les chevaux, pour avoir une idée de ce que "moral" en l'occurrence signifie. Excusez-moi de vous dire. J'ai regardé... Que chacun entende la gravité, et même le caractère triste de ce que je vais dire ! J'ai regardé ce qu'on donne pour une personne victime du cancer de l'amiante.
 
Combien ?
 
On donne 45.000 euros. La mort, à son conjoint. Et pour Tapie, on donne 45 millions d'euros. Mille fois plus. Est-ce que ça ne vous donne pas envie de casser cette espèce d'injustice perpétuelle dans laquelle on vit ?
 
Pour qu'on comprenne bien...
 
J'ajoute que tous les jours, tous les jours en France, il y a des personnes dont on liquide le commerce, la maison. Il y a des personnes qu'on pressure, des pauvres gens qu'on pressure jusqu'au dernier centime. Des gens à qui on demande de rembourser le RMI parce qu'ils ont fait quelques heures de travail qui dépassaient la barre ou la frontière fixée. Mais est-ce qu'on va, un jour, assister en France à une remise en ordre des choses ? L'Etat n'étant pas le protecteur de ceux qui violent ces lois mais au contraire, étant celui qui fait respecter les lois de la République.
 
Pour qu'on vous comprenne bien, dans votre esprit, est-ce que B. Tapie va toucher ces 285 millions d'euros parce qu'il est un ami de N. Sarkozy ?
 
Mais il y a eu des protections au plus haut niveau. Au niveau de l'Elysée ? Chaque fois que N. Sarkozy a été soit au ministère des Finances, soit à la présidence de la République, comme par hasard, des protections se sont déclenchées à l'endroit de B. Tapie, lequel lui-même s'est enrôlé toujours sous les bannières...
 
Il y a un deal entre eux ?
 
Je ne connais pas la nature du lien. Mais il n'y a personne qui ignore que la situation ainsi créée, elle envoie un message à tout le monde. Et ce message est très simple, c'est : "Si vous êtes avec moi, vous êtes protégé et vous n'aurez qu'à vous féliciter des libéralités dont vous ferez l'objet par l'Etat. Si vous êtes contre moi, à ce moment-là, on vous casse".
 
C'est très grave. Et P. Mazeaud, qui est un des trois arbitres, n'est pas suspect de sarkozysme ?
 
Je ne sais pas. J'ignore totalement, ou plus exactement j'exprime les plus grandes réserves. Quelles sont les compétences de P. Mazeaud en matière de droit des affaires ?
 
Il va toucher 300.000 euros.
 
Il va toucher 300.000 euros ; et vous voyez que vous dites avec le sourire quelque chose qui est extrêmement grave. Pourquoi n'a-t-on pas laissé faire la Justice ?
 
Parce qu'elle n'arrivait pas à sortir du dossier !
 
Mais c'est une blague totale ! Il va y avoir au bout du compte pour B. Tapie plusieurs centaines... Enfin, je ne sais pas : 200 millions. Vous dites qu'il a 200 millions de dettes. Il n'a pas des dettes à cause de cette affaire Adidas. B. Tapie a des dettes en raison d'affaires multiples antérieures : l'affaire du Phocéa, l'affaire Testud, des fraudes fiscales pour lesquelles il a été condamné par millions et millions d'euros. La question est celle-ci : l'Etat n'est pas fait pour justifier des entorses aussi graves à la loi et pour les récompenser. Songez que B. Tapie va, avec cette somme, être parmi les grandes fortunes françaises. Et pendant ce temps, les pauvres gens, on les conduit au désespoir et on les pressure. Je trouve que ça n'est pas juste. Et il faudrait- je finis sur une proposition, et proposition qui, vous allez le voir, est liée à la question précédente - il faudrait une commission d'enquête parlementaire...
 
Ce que va faire D. Migaud...
 
... qui accepte d'aller regarder - non, ce que, pour l'instant, personne ne veut faire - une commission d'enquête parlementaire qui accepte d'aller regarder quel est l'enchaînement de décisions qui a conduit à écarter la Justice et à la remplacer dans des conditions aussi controversées par des "arbitres", entre guillemets. Pourquoi est-ce que le contribuable va être appelé à payer des fortunes alors que la loi aurait dû normalement le garantir.
 
F. Bayrou était l'invité de RTL, ce matin. Bonne journée.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 4 août 2008

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