Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 24 juillet 2008, sur les négociations de l'OMC, mises en difficulté par les positions des pays émergeants comme des Etats-Unis, sur la réforme de la PAC et le rejet du plan de modernisation de la pêche par la Commission européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "LCI" le 24 juillet 2008, sur les négociations de l'OMC, mises en difficulté par les positions des pays émergeants comme des Etats-Unis, sur la réforme de la PAC et le rejet du plan de modernisation de la pêche par la Commission européenne.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, BARBIER Christophe.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti :
C. Barbier.- M. Barnier bonjour. Vous êtes en direct de Genève où les négociations de l'Organisation mondiale du commerce battent son plein et traînent un peu en longueur. Alors où en est t-on ce matin ?

Bonjour d'abord. Je suis devant le temple du commerce et du libre échange, l'OMC, où nous négocions avec A.-M. Idrac depuis dimanche, jour et nuit - d'ailleurs plutôt la nuit que le jour - pour défendre l'intérêt commun des Européens et puis une certaine idée de l'organisation du monde. Pour l'instant, je ne vois pas de lumière, ni de petite lumière à l'horizon entre des intérêts extrêmement contradictoires ; l'Union européenne, vous le savez, a fait de très gros efforts, de très grands efforts notamment en faisant des propositions pour son agriculture et qui poseront des problèmes. Et nous attendons la réciprocité, notamment des grands pays émergeants comme le Brésil ou la Chine et nous ne voyons rien venir comme effort réciproque de leur côté, et des Américains qui pourraient également faire un effort supplémentaire. Donc, vous savez de quoi nous parlons ici ? Nous parlons de la libéralisation des échanges dans le domaine des produits agricoles et agroalimentaires, des services et de l'industrie...

Alors vous avez l'air très, très inquiet ce matin, M. Barnier ?

Moi je suis préoccupé en tout cas qu'on ait un bon accord. Et pour l'instant, un bon accord c'est un accord réciproque où les Européens mettent sur la table...

Vous l'avez dit, l'Europe a fait un gros effort en acceptant de baisser de 60% sa moyenne de droit de douane agricole. Est-ce que c'est un trop gros effort, est-ce que c'est une reculade de l'Europe ?

C'est un très grand effort qui a été accompli d'ailleurs depuis sept ans parce que ces négociations, elles sont en cours depuis sept ans, ce qui a d'ailleurs pas empêché la croissance dans le monde. Et depuis sept ans, l'Union européenne, la Commission européenne qui négocie en notre nom - mais nous sommes là pour, avec elle, vérifier, qu'elle respecte bien son mandat - a fait des propositions pour démanteler les droits d'entrée des produits extérieurs vers l'Europe pour diminuer nos soutiens aux exportations. C'est un très grand effort mais nous attendons de l'autre côté que la Chine, le Brésil, l'Inde ouvrent leur marché industriel. C'est quelque chose d'équitable que nous demandons et nous n'avons pas cet effort réciproque...

Vous avez bon espoir que ces marchés s'ouvrent ou vous pensez qu'ils vont vraiment, ces pays émergeants, essayer de nous duper ? C'est-à-dire d'obtenir des accords et ne rien céder ?

En tout cas, nous n'accepterons pas un marché de dupes. On ne peut pas faire l'effort que nous sommes prêts à faire et, encore une fois, il sera très difficile pour l'agriculture, sans avoir de l'autre côté des assurances de pouvoir ouvrir les marchés extérieurs à nos produits industriels ou à nos services. Et nous avons besoin pour aboutir à un bon accord équilibré, d'abord qu'il n'y ait pas d'autres concessions pour l'agriculture. Nous l'avons dit à monsieur Mandelson très clairement avec A.-M. Idrac et nous le faisons en tant que président du Conseil des ministres européens. Nous avons besoin de pouvoir préserver la politique agricole européenne pour soutenir nos exploitations dans certaines conditions. Et puis nous avons besoin de cette réciprocité, qui n'est pas là aujourd'hui.

Vous évoquez le commissaire Mandelson. C'est donc lui qui mène la bataille au nom de l'Union européenne. N. Sarkozy avait semblé ne pas lui faire tellement confiance. Il avait prévenu : « je ne laisserai pas la production agricole française être sacrifiée sur l'autel du libéralisme mondial ». Peter Mandelson défend t-il bien les intérêts de l'Union européenne ou êtes-vous méfiant ?

Nous sommes vigilants mais nous n'avons pas de raison de faire de procès d'intention aujourd'hui dans cette discussion. Peter Mandelson s'est exprimé lundi matin au début de la négociation, extrêmement clairement et rigoureusement, en défendant les lignes qui ont été définies par l'ensemble des ministres. D'ailleurs avec A.-M. Idrac, nous réunissons tous les jours, en début d'après midi, l'ensemble des ministres du Commerce et de l'Agriculture qui sont très nombreux ici, des 27 pays européens.

A Bruxelles, certains pensent que les propos de N. Sarkozy contre Peter Mandelson ont affaibli la position européenne. Que répondez-vous ?

Je réponds que c'est là aussi un procès d'intention. Le président de la République a clairement dit l'attachement qui est le sien au modèle agricole territorial et alimentaire européen. C'est ça aussi qui est en cause. On ne va pas accepter, on ne peut pas accepter que ce modèle auquel nous tenons, auquel tiennent les consommateurs, les citoyens qui nous écoutent en ce moment, qui est fait d'une alimentation diversifiée, traçable, de qualité, d'exploitations agricoles qui sont réparties de manière équitable sur l'ensemble du territoire, ce modèle soit sacrifié au profit du libre échange et d'une industrie agricole. Ce n'est pas ça notre modèle. Donc le président de la République a eu raison, et je ne crois pas en quoi que ce soit que ça a affaibli la position qui est la nôtre et qui est celle de la Commission aujourd'hui.

Y a-t-il vraiment, en France, 100 000 emplois en jeu comme l'a dit N. Sarkozy, chiffre contesté par Peter Mandelson ?

Ce chiffre ne peut pas être contesté puisque ce sont les chiffres, eux-mêmes, de la Commission qui a dit que ce qui est en cause c'est entre 250 000 et 400 000 emplois non seulement dans l'agriculture mais dans l'industrie agroalimentaire. Et donc c'est extrêmement important pour la vie des territoires et on ne peut pas accepter cela. D'abord sans limiter la casse et sans obtenir de l'autre côté, des concessions fortes et réciproques des autres pays. Encore une fois, le compte n'y est pas au moment où je vous parle.

Alors vous avez évoqué tout à l'heure les Etats-Unis. Alors les Etats-Unis proposent de limiter à 15 milliards de dollars par an leurs subventions agricoles chez eux, mais en même temps, ils ont fait, en juin, adopter une loi d'aide à ce secteur agricole américain de 290 milliards de dollars. Y a-t-il une hypocrisie américaine, un double jeu ?

Ils proposent de diminuer leur soutien de cette somme et en même temps, comme vous l'avez dit, le Congrès américain a voté massivement et à deux reprises depuis quelques mois ce qu'on appelle la farm bill, qui est la politique agricole américaine, qui soutient comme nous le faisons nous-mêmes l'activité agricole. Donc nous avons, nous-mêmes, fait l'effort en Europe depuis 2003 de changer notre politique agricole assez profondément pour la mettre en ordre avec les futures règles de l'OMC. Les Américains devront faire la même chose et ce que j'entends des sénateurs ou des congress men américains, c'est qu'ils auront beaucoup de mal à le faire. Donc là aussi il y a une ambiguïté.

La Commission européenne, vous l'avez dit, depuis maintenant plusieurs années, prépare la grande rénovation avec tous les Etats de la Politique agricole commune. Elle veut aujourd'hui, la Commission européenne, prélever 1 milliard d'euros des fonds non utilisés de cette PAC pour les donner aux pays pauvres. Est-ce que la France est d'accord ou est-ce que la France préfère que cet argent revienne vers les Etats ?

C'est une chose de réformer la Politique agricole commune et cet exercice que je vais devoir conduire pendant la présidence française, ce qu'on appelle le bilan de santé pour adapter, réformer, rendre cette politique plus équitable, plus préventive aussi pour mieux faire face aux crises très nombreuses sur le plan climatique et sanitaire. C'en est une autre de savoir, année après année, quand il y a un surplus, quand il y a des crédits non utilisés, ce qui est le cas actuellement, ce qu'on en fait. L'année dernière par exemple vous vous souvenez qu'on a utilisé une partie de ces surplus pour une autre politique communautaire qui est Galiléo, à la demande, et c'était intelligent, de J. Barrot. Là, madame Fischer Boel propose d'utiliser une partie de cet argent pour aider les pays pauvres pour qu'ils réussissent leur prochaine saison agricole par des semences et des engrais. Nous ne disons pas non à cette idée qui est une idée forte, généreuse, à condition que ce ne soit pas tous les ans. Et nous allons en discuter, donc je ne peux pas - je la trouve intéressante cette idée mais je ne peux pas - m'engager tout seul au nom du Conseil des ministres parce que nous allons devoir en discuter avec tous les autres ministres.

Autre dossier, la Commission européenne a rejeté dimanche une partie de votre plan d'aide à la pêche française. Alors comment allez-vous réussir la modernisation de la pêche si l'Europe vous met des bâtons dans les roues ?

Elle n'a pas rejeté, elle a demandé qu'on poursuive sur une des 15 mesures que j'avais proposée, à la demande du président Sarkozy, aux pêcheurs français pour soutenir cette filière dont nous avons besoin. 14 mesures ont été approuvées, une 15ème doit être vérifiée pour qu'on constate qu'elle respecte ou qu'elle respecte plus ou moins bien les règles de la concurrence. Et la Commission est dans son rôle quand elle veut vérifier que ce que nous faisons dans un pays ne porte pas une concurrence inéquitable vis-à-vis d'autres pays. Moi je suis sûr de ce que je propose. J'ai simplement besoin de poursuivre cette discussion. En même temps, lundi dernier au Conseil des ministres, j'ai présidé ce conseil. Nous avons fait approuver à une courte majorité qualifiée, le plan proposé par le commissaire à la pêche, monsieur Borg, qui va dans le sens de ce que j'avais proposé au mois de janvier. Donc je pense qu'en poursuivant cette discussion, nous arriverons à maintenir ces aides à une filière qui, je le rappelle - il y a encore eu un accident mortel hier - est une des plus importantes, vitales, pour notre alimentation, en même temps un des métiers les plus dangereux.

La réforme des armées est détaillée aujourd'hui avec les précisions sur la carte militaire. La Savoie, votre département de coeur, est d'ailleurs touchée comme d'autres. Est-ce qu'il n'est pas un peu facile, un peu lâche pour le Gouvernement d'annoncer comme ça, fin juillet, au coeur des vacances, cette réforme ?

Vous pensez bien que tous les secteurs de notre société doivent être mis en mouvement. C'est le grand mouvement de réforme que le président de la République a décidé. L'armée ne peut pas échapper à cette modernisation. En même temps, tirer toutes les leçons de la professionnalisation, ce n'est pas la première fois que la Savoie est touchée. Je me souviens que lorsque je présidais le Conseil général de ce département, d'une base aérienne qui a été fermée et que nous avons reconvertie en un parc technologique avec aujourd'hui 7000 étudiants et près d'une centaine d'entreprises. Donc nous ferons face, même si j'ai eu l'occasion de dire publiquement et en privé au ministre de la Défense mon attachement au 7ème bataillon de chasseurs alpins dans un canton dont j'ai été l'élu pendant plus d'une vingtaine d'années.

Un mot très rapide sur la nouvelle Constitution française qui a été adoptée. Vous êtes l'animateur de Nouvelle République, un club de réflexion, elle vous va cette nouvelle Constitution ou il faudra aller plus loin ?

Chaque chose en son temps. A titre personnel, je pense que nous devrons un jour aller vers un régime plus présidentiel et tirer les leçons de toutes les modifications de la Constitution, et notamment du quinquennat, qui ont été introduites depuis 50 ans. Nous sommes, cette année, au 50ème anniversaire de la Vème République et le grand mérite du président de la République c'est d'avoir fait cette proposition en y introduisant d'ailleurs des idées que les socialistes, eux-mêmes, avaient demandées depuis 10 ans mais qu'ils n'avaient pas réalisées. Et moi je pense que la Constitution de notre pays, c'est un sujet d'intelligence nationale. Et dans cette affaire, je trouve que le Parti socialiste, franchement, n'a pas été intelligent.

M. Barnier, vous étiez le 225ème et dernier invité de la saison politique 2007/2008. Donc merci à vous, merci à tous les autres invités qui ont animé cette saison.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 5 août 2008

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