Déclaration de Mme Christine Lagarde, ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, sur la crise économique et financière internationale, et sur les réactions du gouvernement pour y faire face, Paris le 4 octobre 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Christine Lagarde, ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, sur la crise économique et financière internationale, et sur les réactions du gouvernement pour y faire face, Paris le 4 octobre 2008.

Personnalité, fonction : LAGARDE Christine.

FRANCE. Ministre de l'économie, de l'industrie et de l'emploi

Circonstances : 63ème Congrès de l'Ordre des experts comptables à Paris du 2 au 4 octobre 2008

ti : Monsieur le président,
Mesdames et Messieurs les experts-comptables,


Nous vivons aujourd'hui une crise financière d'une ampleur jamais connue depuis la seconde guerre mondiale. La tempête nous vient des États-Unis mais nous ressentons son souffle à travers toute l'Europe. Nous devons réagir ; nous devons réagir parce que l'origine de cette crise est assurément américaine et que nous ne pouvons pas accepter que nos concitoyens souffrent d'une crise à laquelle ils sont étrangers ; nous devons réagir parce que les fondamentaux de nos économies sont sains.

Regardez nos banques : ce sont moins d'un quart de leurs revenus qui proviennent d'activités d'investissement et de marché. Elles sont à la fois plus diversifiées et mieux contrôlées.
Dans la tourmente actuelle, elles démontrent leur solidité, et nous devons agir pour que nos atouts, les atouts que nous avons construits sur plusieurs générations, ne soient pas perdus.

Cette capacité à réagir, le gouvernement l'a démontrée, sous l'impulsion du président de la République. C'est ce que nous avons fait pour Dexia dans la nuit de lundi à mardi. Les plus hautes autorités de l'État ont été en état d'alerte ; les téléphones ont été ouverts 24 h sur 24. Le président de la République était à la barre, et nous étions sur le pont.

Les États-Unis viennent de voter le plan élaboré par mon collègue Paulson, mobilisant 700 Md euros pour racheter les actifs douteux des banques. Plus que de l'argent, cela va injecter dans le système ce dont il a le plus besoin pour le moment : de la confiance.
Je vous le dis d'emblée : il n'y aura ni de plan Lagarde ni de plan Steinbrück. Les Américains ont apporté une réponse démesurée à un problème démesuré. Nos pays européens vont apporter des réponses concertées à des problèmes circonscrits.


(I) Le premier de ces problèmes, c'est la pérennité du financement des PME

La finance doit être au service de l'économie réelle et les PME sont au coeur de l'économie réelle. Vous, les experts-comptables, le savez mieux que personne : si aujourd'hui les banques ne prêtaient plus, demain les PME cesseraient de se développer, et après-demain elles licencieraient. C'est donc sur ce tissu vital des petites et moyennes entreprises que nous devons concentrer nos efforts.

Les dirigeants des PME ne sentent d'ailleurs que trop bien le risque qui pèse sur eux : selon une récente étude de KPMG, 86 % sont inquiets des conséquences de la crise financière actuelle, et 53 % pensent que leurs banques leur demanderont des garanties plus fortes face aux besoins d'investissement.

C'est pourquoi j'ai proposé au président de la République et au Premier ministre, qui l'ont accepté, un plan de soutien au financement des PME d'une ampleur exceptionnelle.

L'objectif est clair : éviter tout credit crunch sur les PME.

La philosophie est simple : mobiliser tous les outils existants pour éviter que la crise financière devienne industrielle, commerciale, économique.

Les moyens sont à la hauteur : nous ouvrons la capacité à financer les PME à hauteur de 22 milliards d'euros. 22 Md euros, c'est notre New Deal pour les PME.

Concrètement, de quoi s'agit-il ?

1. Les fortes incertitudes peuvent conduire les banques à devenir plus averses au risque et réticentes à prêter de l'argent, même à des PME par ailleurs solides. Par l'outil de la garantie, nous pouvons sécuriser l'accès au crédit. J'ai donc demandé à Oséo de se mobiliser pour que 2 Md euros de prêts bénéficient d'une garantie en 2008 et 2009. Je souhaite que les experts-comptables fassent connaître cette mesure !

2. Il existe un risque plus particulier, et plus immédiat, sur le refinancement à court terme des PME. Pour donner de l'air aux chefs d'entreprises, nous mettons en place un dispositif spécifique de garantie, là aussi via Oséo. Les règles sont simples : une banque qui accepterait de transformer la ligne de trésorerie de court terme d'une PME en un financement à moyen terme pourra se garantir partiellement auprès d'Oséo. Nous nous donnons les moyens de transformer ainsi 1 milliard de financement.

3. Nous devons aussi jouer sur l'effet d'entraînement. Nous donnons donc les moyens à Oséo d'augmenter de 2 Md euros sa capacité de financement de prêts, soit une augmentation de 50 %, afin d'intervenir en co-financement avec les autres banques.

4. Enfin, nous devons éviter que les banques ne se trouvent à court de liquidités pour se refinancer lorsqu'elles prêtent de l'argent. Nous mobilisons donc une partie des ressources supplémentaires collectées sur le livret d'épargne populaire (LEP) et le livret de développement durable (LDD). Dans l'immédiat, ce sont 17 Md euros d'euros qui seront ainsi mis à disposition des banques dans le cadre d'une convention passée entre l'État et chacun des établissements de crédit. Cette convention définira les conditions de l'affectation de cette ressource supplémentaire, qui devra bénéficier intégralement aux PME.

Vous le voyez, nous anticipons et nous agissons. Aujourd'hui ce sont 22 Md euros, auxquels s'ajoutent les moyens supplémentaires consacrés par la BEI au financement des PME.
Les décisions du conseil Ecofin de Nice que j'ai présidé le 12 septembre dernier devraient en effet apporter 1 Md euros supplémentaires au financement de PME françaises en 2008-2009.


(II) Nous devons construire la régulation de demain

Vous le voyez, l'État a les moyens d'agir et d'être présent pour jouer un rôle stabilisateur pour notre économie. Mais au-delà de cet effort de stabilisation, nous devons préparer l'avenir.

Avec la disparition des banques américaines d'investissement et de marché, nous assistons à la fin d'un modèle et nous devons construire la régulation de demain pour le secteur financier.

C'est un travail qui doit être collectif au niveau international car la très forte internationalisation des marchés financiers vouerait à l'impuissance toute initiative nationale.

Nous devons proposer les principes d'une régulation plus saine (i) qui n'encourage pas la formation de bulles spéculatives, (ii) qui joue un meilleur rôle de prévention des crises et (iii) qui ne les aggrave pas lorsqu'elles surviennent.

Votre profession sera au coeur de ces réflexions.

À court-terme, je serai d'abord à l'initiative pour permettre aux acteurs du secteur financier de pouvoir transférer des actifs du « trading book » vers le « banking book » au moins dans les mêmes conditions qu'il est possible de le faire en application des normes américaines.
La crise est globale : le thermomètre doit être le même des deux côtés de l'Atlantique si nous voulons que l'information comptable soit pleinement comparable.

À court-terme toujours, nous devons nous interroger sur les modalités d'application de la « fair value » dans le contexte actuel d'évanescence de nombreux marchés. La Securities and exchange commission (SEC) a récemment publié des lignes directrices. L'IASB s'est - enfin - prononcé publiquement pour affirmer que l'orientation de la SEC est pleinement compatible avec les IFRS.

C'est une avancée : nous devons collectivement et très rapidement en tirer toutes les conséquences.

L'IASB se dit également prête aujourd'hui à travailler sur un certain nombre de sujets d'actualité dans les prochaines semaines, mais sans donner d'indications précises et utiles sur le sens de ses éventuelles prises de position : il faudra étudier ce qu'elle propose.

Mais sans attendre, une action collective et coordonnée est nécessaire sur la place financière française afin que l'application de ces recommandations soit homogène et ordonnée. Je suis certaine que nous partageons tous cet objectif et j'attends qu'il se concrétise par un travail constructif de tous les professionnels - des entreprises et de la profession du chiffre - dans le cadre du Conseil national de la comptabilité.

Ce que j'observe d'autre part, c'est que malgré les demandes répétées du G7 et de l'Ecofin, l'IASB n'a pris publiquement position sur la question de la « fair value » qu'après que la SEC s'est prononcée. Beaucoup de temps pour se prononcer donc et pour - au final - se contenter d'affirmer que la position de la SEC est compatible avec les IFRS ! Nous avons là je crois un grave problème de gouvernance.

Nous devons réformer en profondeur la gouvernance de l'IASB. Un IASB qui ne parvient à s'exprimer qu'une fois que les Américains ont parlé, ça n'est pas acceptable sur le plan de la gouvernance ; ça n'est pas souhaitable pour le fonctionnement de nos économies. L'Europe est aujourd'hui le principal utilisateur des normes IFRS ; elle doit avoir toute sa place dans la gouvernance de l'IASB. Nous devons bâtir avec nos partenaires européens une gouvernance au service de l'intérêt général qui prenne pleinement en compte les effets des normes comptables notamment dans les matières prudentielles.
Nous devons enfin remettre sur le métier le principe de la « fair value ». La crise actuelle montre que l'articulation entre les normes prudentielles et comptables participe à aggraver les tensions sur les marchés. Ces normes ne jouent aujourd'hui pas un rôle d'amortisseur : elles semblent au contraire jouer un rôle d'accélérateur. Nous devons collectivement faire émerger une approche plus raisonnée de la « fair value » où la comptabilité donne une image plus proche des fondamentaux de l'économie réelle.


(III) La gestion de la crise ne doit pas nous éloigner du chemin des réformes structurelles

Ce n'est pas parce qu'on lutte contre une épidémie qu'il faut arrêter de faire du sport. La France doit continuer à se réformer pour repartir en même temps et mieux que les autres dès que le monde reprendra le chemin de la croissance. Nous entrons dans une mondialisation décentrée, où les gagnants seront ceux qui auront su anticiper, où la France peut perdre des places mais aussi en gagner très rapidement si elle réagit bien.

Nous sommes donc plus décidés que jamais à maintenir le rythme des réformes, qui modernisent l'économie française comme jamais cela n'a été fait depuis 30 ans.

La ligne directrice de notre politique économique est celle ardemment défendue par le président de la République durant sa campagne : réhabiliter le travail, à la fois valeur morale et nécessité économique. Nous voulons que les Français puissent (1) travailler plus, (2) travailler mieux, et (3) travailler plus librement.

1. Travailler plus

La défiscalisation des heures supplémentaires, mesure phare de la loi sur le travail, l'emploi et le pouvoir d'achat (puisqu'elle en absorbe plus de la moitié du coût), avait pour objectif non pas d'augmenter la durée légale du travail, qui reste fixée à 35 heures, mais de permettre aux salariés de travailler plus s'ils le désirent, et aux chefs d'entreprise d'ajuster souplement leur volume d'heures travaillées en fonction des besoins et des commandes.

Le succès de cette mesure n'est pas discutable, puisque nous enregistrons une hausse presque continue du nombre d'entreprises ayant recours aux heures supplémentaires : 34,5 % de plus sur un an (en prenant les chiffres du 2e trimestre 2007 et du 2e trimestre 2008).

Le Revenu de solidarité active, qui va bientôt être étendu à toute la France mais que nous avions déjà défini dans ses principes au sein de la loi travail, emploi, pouvoir d''achat, suit la même logique : permettre à ceux qui veulent travailler et qui perçoivent les minima sociaux de le faire sans perdre d''argent.

2. Travailler mieux

Cela consiste d'abord à aider tous les actifs - et pas seulement les chômeurs - à s'adapter en permanence à l'évolution du marché du travail. Pour cela, nous avons fusionné les deux grands organismes publics qui géraient jusqu'à présent l'indemnisation et le placement des demandeurs d'emploi, l'ANPE et l'Unédic, afin de rendre la structure plus simple et plus efficace.

J'ai également lancé une grande réforme de la formation professionnelle, pour que chacun puisse se mettre à jour des évolutions de son métier, voire se reconvertir : après une longue période de négociations avec les partenaires sociaux, nous devrions présenter une loi dans les prochains mois. Mais si l'on aide d'un côté, il ne faut pas hésiter, de l'autre, à sanctionner : nous avons défini dans la récente loi sur les droits et les devoirs des demandeurs d'emploi une « offre raisonnable d'emploi » qu'un chômeur ne peut refuser sans perdre ses indemnités.

Travailler mieux, c'est aussi s'adapter à la nouvelle économie de la connaissance. Je crois que c'était le thème de votre dernière table ronde ce matin : il nous faut faire le pari de l'innovation, car nous y trouverons les relais de croissance de demain.
Avec le triplement du crédit d'impôt recherche, nous avons mis en place un système parmi les plus incitatifs au monde. Pour les entreprises qui se créent, et bénéficient d'un taux bonifié à 50 % la première année et 40 % la deuxième. Mais aussi pour les grands groupes internationaux. J'en ai encore eu la démonstration cette semaine, avec Microsoft qui va ouvrir un nouveau centre à Paris, la semaine précédente avec Yahoo qui emploie à Grenoble plus de 200 jeunes ingénieurs et chercheurs.

La France a de sérieux atouts, ne l'oublions jamais : elle reste le troisième pays au monde destinataire des investissements directs à l'étranger.

3. Travailler plus librement

C'est tout l'enjeu de la loi de modernisation de l'économie qui a été votée il y a un peu plus d'un mois, et qui nous a demandé près d'un an de travail. Si je devais la résumer, je dirais : plus de concurrence entre les acteurs ; plus de transparence dans le système de fixation des prix ; et plus de responsabilité pour chacun, garante de plus de liberté pour tous.

Cette loi a levé un grand nombre de blocages réglementaires qui freinaient le développement des entreprises ou l'installation des grandes surfaces. Mais ce dont nous pouvons être le plus fiers, c'est d'avoir créé un statut de l'auto-entrepreneur, qui, j'en suis sûre, va libérer de nouvelles énergies.

Votre profession a fait ce pari de la modernisation en 2004. Nous allons enfin pouvoir en tirer pleinement parti grâce à la décision que j'ai récemment prise avec Éric Woerth sur un sujet technique, qui grippait le système.

Vous êtes les experts proches du terrain - notre relais indispensable pour que les réformes deviennent une réalité auprès des chefs d'entreprise, des créateurs, des entrepreneurs qui veulent en bénéficier.

Vous nous y avez déjà aidé en travaillant à la mise en place des heures supplémentaires. À l'avenir, je sais pouvoir continuer à compter sur vous dans le « service avant-loi » comme dans le « service après-vote », selon l'expression employée par le président Alix en ouverture de votre congrès.


Mesdames et Messieurs, la crise actuelle n'est pas la faillite du capitalisme, ce n'est pas la faillite du libéralisme, c'est la faillite du laissez-faire. Il y a sans doute des banquiers qui sont coupables, mais c'est le politique qui est responsable de n'avoir pas régulé correctement le secteur financier, et c'est le politique qui va réparer ses fautes en mettant au point les réglementations nécessaires. Ainsi, demain la finance ne représentera plus un risque pour l'économie mondiale, mais un allié.

C'est aussi le politique qui va mettre en place les réformes nécessaires à la redynamisation de l'économie, avec votre aide.

Je vous remercie.


Source http://www.minefe.gouv.fr, le 8 octobre 2008

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