Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec M. Javier Solana, secrétaire général de l'Union européenne et Haut représentant de l'UE pour la PESC, sur la situation en République démocratique du Congo, notamment au Kivu avec la question des réfugiés du Nord-Kivu, Paris le 30 octobre 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec M. Javier Solana, secrétaire général de l'Union européenne et Haut représentant de l'UE pour la PESC, sur la situation en République démocratique du Congo, notamment au Kivu avec la question des réfugiés du Nord-Kivu, Paris le 30 octobre 2008.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Mesdames et Messieurs,


Vous vous interrogez sans doute sur la situation au Kivu sur celle, particulièrement angoissante, des réfugiés de la région du Nord-Kivu.

Depuis hier, avec Rama Yade et Alain Joyandet et au téléphone avec Javier Solana et nos autres collègues, nous nous sommes renseignés le plus précisément possible. Je vous rappelle qu'il y a sur place à Goma, un diplomate français, Bernard Sexe. Il y réside depuis plusieurs mois où il suit le processus de paix, c'est-à-dire l'acte d'engagement qui avait été signé - d'ailleurs en ma présence - et qui avait, il y a quelques mois, fait naître beaucoup d'espoir. Nous avons avec lui des contacts téléphoniques permanents et il nous dit que la situation à Goma, qui était difficile hier avec quelques heurts et quelques dégâts, s'arrange et qu'ils peuvent maintenant sortir. Il nous dit également - et cela a été vérifié par Javier Solana - que les troupes du général Nkunda se sont arrêtées après que des contacts politiques eurent été établis - Javier vous les précisera - et qu'une délégation s'est rendue à Kigali aujourd'hui. J'ai eu tout à l'heure au téléphone le ministre rwandais des Affaires étrangères. Cette délégation de Kigali est à Kinshasa : voici donc quelques bonnes nouvelles dans ce sombre tableau.

Que peut faire l'Europe ? Tout d'abord, l'Europe peut soutenir -et elle l'a fait- les efforts de l'ONU. Je n'ai pas encore eu de contacts avec M. Ban Ki-moon - j'en aurai cet après-midi -mais Javier s'est entretenu avec lui et il vous en parlera. Il y a eu hier une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies et une déclaration de la Présidence. Les efforts déterminés du Secrétaire général se concentrent sur la situation des réfugiés. Vous le savez, ces réfugiés - qui sont au moins un million - sont ballottés d'un camp à l'autre depuis des années. Ils sont l'objet d'exactions multiples - et de tous les côtés -, particulièrement les femmes, les troupes se livrant systématiquement à des viols et à des violences sexuelles. C'est une situation véritablement insoutenable. Il y aurait eu après l'attaque d'un camp de réfugiés par les troupes de M. Nkunda quelque 50.000 puis 200.000 réfugiés supplémentaires, ce qui porterait le nombre total à plus d'un million. Encore une fois, il s'agit là d'une triste habitude dans cette région du Nord-Kivu où la situation empire de façon tout à fait inacceptable. Les images tournées par les journalistes qui font courageusement leur travail là-bas vont provoquer beaucoup d'émotion dans l'opinion publique et nous le comprenons très bien.

Nous nous sommes mis en quête d'une réponse appropriée. De notre point de vue, cette réponse doit être une assistance humanitaire aux populations civiles qui ont fui ces derniers temps, en particulier aux populations civiles de Goma.

Que serait-il possible de faire? Vous savez qu'il existe théoriquement des dispositifs d'urgence dans l'Union européenne, ce que l'on a appelé le Groupe tactique. Ce nom "Battle group" ne doit pas vous faire imaginer que nous allons envoyer des troupes se battre aux côtés de la MONUC, qui sont déjà 16.000. C'est cette dernière qui doit être renforcée. Une aide peut-être être apportée aux troupes de la MONUC, mais il y a déjà 16.000 personnes dont 4.000 à Goma et d'autres bataillons seraient sur le point de rejoindre Goma, venus des autres régions du pays. Ce sur quoi nous souhaitons travailler très précisément, c'est l'aide qui pourrait être apportée - nous verrons dans quelles conditions, les routes étant bloquées - à Goma où l'aéroport fonctionne apparemment encore et où serait placé l'état-major de la MONUC. Pour cela, il y aura une réunion du COPS, c'est-à-dire des 22 pays qui déterminent les possibles mouvements d'aide. Il faudrait que les 27 se réunissent aujourd'hui : certains d'entre eux étaient là ce matin - Javier va vous en parler- et si ce n'est pas cet après-midi, le groupe se réunira demain matin pour déterminer une aide qui pourrait prendre cette forme. Nous en sommes à ce stade.

Nous répondrons à vos questions, mais je vous propose tout d'abord d'écouter Javier sur ce qui s'est passé ce matin et la façon dont les gens considèrent une aide possible ou non de l'Europe.


Q - Hier vous avez parlé d'envoyer jusqu'à 1.500 soldats de l'Union européenne au Congo. Ce plan est-il toujours d'actualité ?

R - Je n'ai pas parlé de les envoyer, j'ai dit : "nous travaillons autour de ce groupe dont j'ai dit qu'il s'appelait le "Battlegroup"". Cela ne veut pas dire que nous allons envoyer des troupes de combat. Je l'appelle le groupe tactique - en anglais battle-group -, qui théoriquement se renouvellent tous les semestres, et pourraient être disponibles. Mais dans quel délai ? Pour faire quoi ? Nous travaillons à cette question précise : quelle serait la mission ? Pour le moment, elle se dessine comme un apport technique et humanitaire, demandé d'ailleurs par la MONUC. Nous travaillons donc à cela. L'aéroport de Goma peut-il être utilisé pour cela ? Apparemment les besoins humanitaires seraient grands. Voilà ce que nous pouvons dire.

Je n'ai pas dit que nous allions envoyer 1.500 personnes. J'ai dit qu'il y avait environ 1.500 personnes mobilisables en permanence et je vois aujourd'hui d'ailleurs que pour le 2ème semestre 2008 il y a deux groupes différents : l'un dirigé par les Britanniques et le second qui est composé d'Allemands, de Français, d'Espagnols, de Belges et de Luxembourgeois. Ce n'est pas parce qu'il y a un groupe de 1.500 personnes disponibles que l'on va l'envoyer. Il y a 16.000 personnes au sein de la MONUC. Il faut tout de même les utiliser dans le cadre de règles d'engagement très précis. Nous verrons ce que nous demandent Alain Leroy, le responsable des opérations de maintien de la paix aux Nations unies et Ban Ki-moon qui a parlé ce matin avec Javier Solana et avec lequel je serai en contact ce soir. Nous sommes disposés à faire quelque chose et nous essayerons de le faire.

Pour l'heure, nous nous dirigeons vers une aide humanitaire qui pourrait, peut-être, être acheminée rapidement à Goma. N'imaginez pas un envoi de troupe européenne. Ce fut le cas en 2003 lors de l'opération Artémis, mais à cette époque-là, il y avait une définition très claire de l'usage des forces engagées. Aujourd'hui il n'y a pas de définition claire de l'usage de ces forces. Il n'est pas question de les envoyer pour le moment. Elles sont théoriquement disponibles. Mais cela prend un certain temps. A quoi serviraient-elles ? Sont-elles utiles ? Il faut répondre à toutes ces questions et je crois que la réunion du COPS va y répondre cet après midi ou demain et nous vous le ferons savoir.

Q - Comment pouvez-vous parvenir à une sortie de crise ?

R - C'est d'abord une question politique. Ce n'est pas une question militaire. C'est une question de massacre, de barbarie absolue exercée sur les populations civiles. Les militaires qui sont intervenus - il y en 4.000 à Goma - ne sont pas capables d'arrêter ce cycle de violence. Ce qui doit l'arrêter, ce sont des ententes politiques. Nous avons cru, il y a quelques mois parce qu'il y avait un acte d'engagement qui a été signé par tous les protagonistes, et avec les ONG sur le terrain pour favoriser cette démarche de paix. Certains de ceux que l'on appelle les FDLR, des Rwandais qui sont venus après le génocide et qui pourraient et devraient repartir, vers le Rwanda, l'ont fait. Il y en a eu 1.100 qui ont traversé la frontière avec l'accord de M. Kagamé. C'est même moi qui suis allé demander à M. Kagamé de les laisser passer. Nous avons cru à ce moment-là que le règlement politique était en bonne voie. Et puis cela a recommencé. C'est donc un règlement politique qu'il faut, une pression politique des deux côtés, au Rwanda comme en République démocratique du Congo. L'Angola a indiquée être disposée à envoyer des troupes. Honnêtement, je ne crois pas que ce soit la solution. Tout cela doit être réglé politiquement.

Q - Dans ce contexte géopolitique très compliqué, avec une triste habitude de barbarie quelle est la marge de manoeuvre de l'Europe ? Les gens se posent des questions : pourquoi n'intervient-on pas ? Pourquoi n'arrête-t-on pas ces massacres ?

R - Parce que beaucoup a été tenté et que dans cette région l'intrication des troupes, des intérêts, des populations civiles fait que cette extraordinaire souffrance que nous voyons n'est pas facile à arrêter. Sinon nous l'aurions fait depuis longtemps. Encore une fois, il y a entre 16.000 et 17.000 troupes des Nations unies sous Casques bleus. L'Europe est disposée à aider et, comme c'est son rôle, la Présidence française a réagi mais il faut aussi qu'il y ait une mission claire. Pour le moment cette clarification nécessaire se dirige vers un apport humanitaire aux populations civiles qui en ont besoin. Nous verrons bien ce qui se passe cet après-midi, et ce qui se passe demain matin. Franchement il y a tellement longtemps que cela dure qu'il n'est pas question de régler ça tout de suite par un envoi de troupes. Que feraient-elles ? Il y en a déjà des troupes, hélas !

Q - Monsieur le Ministre, une décision a-t-elle été prise au niveau européen pour envoyer une force quitte à ce qu'elle n'agisse que dans le domaine humanitaire ou êtes-vous encore à essayer de constituer un consensus entre Européens pour l'envoi de cette force ? La décision est-elle prise et quelle est la position de la France ? La France participerait-elle à une force au Congo ?

R - La décision n'est pas prise. Nous avons consulté un certain nombre d'Etats membres de l'Union européenne qui ont des attitudes différentes les unes par rapport aux autres. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé une réunion du COPS cet après-midi ou demain matin, et nous verrons bien ce qui en sortira. Si une décision était prise, quelle qu'elle soit, et ce ne sera pas forcément - loin de là - une décision d'envoi de troupes destinées à se battre, la France y participera. Ceci doit également être décidé après la réunion du COPS. Pour le moment, il s'agirait de conforter, comme la MONUC nous le demande, comme l'ONU nous le demande, les troupes de l'ONU dans leurs missions humanitaires et de protection. Dès que des mouvements de troupes sont annoncés dans cette région, les populations fuient et n'ont rien ni pour se protéger, ni pour se nourrir. C'est une débandade effrayante. Vous avez vu les images hier, c'est ainsi tout le temps d'un camp à l'autre - si l'on peut appeler cela des camps. Il y a, en effet, des organisations non gouvernementales et des agences des Nations unies qui sont présentes sur le terrain mais cela fait 12 ans que la situation perdure.

Q - Monsieur le Ministre, la présence de militaires, peut-être, européens ne permettrait-elle pas à la population d'être rassurée ? On l'a vu encore ces derniers jours, elle met en cause, on peut dire, les casques bleus dans leur efficacité pour empêcher la rébellion d'avancer ?

R - Votre question n'est pas fausse. N'oubliez pas que s'il y a eu une opération d'une très grande clarté et qui fut une réussite, c'était l'opération Artémis. Parce qu'il y avait un but très précis, or pour le moment, on ne nous propose pas de but précis. Les soldats de l'ONU sont là, ils devraient évidemment pouvoir accomplir leur mission. S'il y a d'autres propositions nous les examinerons, ce n'est pas parce que l'on fait un COPS que l'on ne peut pas en faire un autre, au contraire, nous sommes très souples et très déterminés à être utiles. Il nous faut donc des précisions et nous les attendons.


Merci beaucoup.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 31 octobre 2008

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