Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 24 octobre 2008, sur la crise économique et financière et la gouvernance des banques. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 24 octobre 2008, sur la crise économique et financière et la gouvernance des banques.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti :
 
J.-P. Elkabbach.- Bonjour F. Chérèque.
Bonjour.
A quel stade sommes-nous de la crise aujourd'hui ?
On rentre dans la crise économique, on le sent bien, et ce qui provoque chez les salariés beaucoup d'inquiétude, mais un énorme sentiment d'injustice. Les salariés, aujourd'hui, ont le sentiment qu'ils vont, eux, payer tout seuls les turpitudes du capitalisme financier, sur leur emploi, sur leur pouvoir d'achat et aussi en payant plus d'impôts.
Donc l'épargnant craint pour son épargne, les cadres et les salariés, déjà très endettés, craignent pour leur emploi, F. Chérèque, est-ce que c'est un climat qui favorise la passivité sociale ou la grogne sociale ?
Dans une période de crise comme ça, il est rare qu'il y ait des grands mouvements sociaux en dehors des entreprises. Mais le rôle d'un syndicat, aujourd'hui, c'est d'être dans l'entreprise, avec les salariés, pour les soutenir et trouver avec eux des solutions, parce que les salariés ont besoin des syndicats auprès d'eux.
Mais est-ce que vous prévoyez, vous F. Chérèque, d'ici à la fin 2009, le risque d'une vraie crise sociale ?
Une crise sociale, qu'est-ce que c'est ? Lorsque les salariés vont perdre leur emploi, lorsque les salariés vont perdre du pouvoir d'achat, c'est une crise sociale. C'est une crise sociale qui ramènera du repli sur soi, mais qui en soi pose un vrai problème social. C'est la raison pour laquelle je ne peux pas exclure, dans certains endroits, dans certaines entreprises, des vrais mouvements de révolte face à cette injustice.
Donc des conflits ou des mouvements, comme vous dites, de révolte locaux. On dit au passage que la LCR s'agite dans les entreprises et dans certains syndicats. À la CFDT ?
Ça fait longtemps que ça n'existe plus à la CFDT.
Et à la CGT ?
A la CGT je ne peux pas vous le dire, ça c'est le problème de la CGT.
Vous ne voulez pas le dire, ou vous ne pouvez pas ?
Non, mais la LCR a toujours fait de l'entrisme, qu'elle continue à en faire, ce n'est pas ça mon problème aujourd'hui. Mon problème c'est de donner des réponses aux salariés, être auprès d'eux. Et la CFDT fait son travail dans les entreprises, c'est ça l'essentiel.
Alors, le gouvernement propose tout un système de garanties pour que les banques puissent prêter, très vite, aux entreprises et aux particuliers. On l'a entendu, on a entendu M. Camdessus, on a entendu le président de la République. Est-ce qu'il faut, d'abord, renforcer, consolider les banques ?
Oui, il faut renforcer les banques et les consolider pour qu'elles fassent du crédit, mais à une condition, J.-P. Elkabbach, à une condition : que l'on contrôle la gouvernance des banques. Il y a un véritable scandale aujourd'hui, qui s'installe dans les banques.
Un scandale ? Un ?
Je prends un exemple. L'Etat vient de prêter environ 1 milliard d'euros à la Société Générale. Pendant ce temps-là, le président de la Société Générale, D. Bouton, déjà célèbre pour son manque de contrôle, au début de l'année, sur l'affaire Kerviel, vient de gagner 1,3 million euros à la Bourse, en 4 mois, le 2 octobre. Ce n'est pas vieux le 2 octobre, c'est il y a quelques jours.
C'était la crise, en pleine crise.
C'est le début de la crise. Monsieur Bouton a revendu 30 000 options de la Société Générale, 5.000 actions, et il s'est fait en une journée 340 000 euros de plus-values. Je ne supporte pas... Il vous l'a dit ? Mais c'est sur la place publique. C'est la section CFDT de la Société Générale qui nous le dit. C'est sur la place publique. Je ne supporte pas que le président de la République donne des leçons sur la régulation du capitalisme financier, et que dans le même temps, il aide une banque comme la Société Générale, 1 milliard d'euros, sans exiger un minimum d'éthique et de morale de la part de ses dirigeants.
Alors, vous avez sorti ce cas, qu'est-ce que vous demandez pour le cas dont vous parlez, la Société Générale ?
Le cas particulier, la section CFDT de la Société Générale demande la démission de monsieur Bouton. Il n'est pas normal que quelqu'un qui a des responsabilités dans sa banque, n'ait rien compris. Le président de la République disait hier : « dans quel monde vivent les fonctionnaires » ? Les fonctionnaires je les connais, je vais vous en parler, j'y suis allé hier, voir des fonctionnaires, dans un collège de Blanc-Mesnil, qui aiment leur travail, qui ont des difficultés de conditions de travail. Mais là, on a un chef d'entreprise, lui dans quel monde il vit ? Tout s'écroule, soi-disant, autour de lui, mais lui il continue à se faire des bénéfices sur le dos de...
Donc vous ne voulez pas qu'on fasse de D. Bouton un bouc émissaire, mais qu'on fasse un exemple.
Je veux dire simplement que lorsqu'on a un chef d'entreprise qui est à la tête d'une telle banque ne comprend pas où va le monde, et qui continue, lui, à se faire des bénéfices à ce niveau-là à la Bourse, je pense que c'est immoral.
A Annecy, le président de la République a annoncé la création d'un fonds d'investissement stratégique à la française, un fonds public qui va intervenir chaque fois qu'il le faudra. Et puis un fonds direct, en 3 ans, de 175 milliards d'euros, pour développer des infrastructures et pour activer des secteurs économiques qui sont ou seraient porteurs d'avenir. Est-ce que ça vous convient ?
Au niveau économique, on a des annonces qui peuvent, je dis bien qui peuvent, constituer des débuts de réponse, mais ceci dit, on est dans un flou tellement important qu'on ne peut pas le dire encore. Le président de la République annonce des centaines de milliards d'euros d'investissements, de soutien au crédit. Mais il nous dit ça sera zéro euro, zéro centime de dette. Donc là, on ne voit pas d'où vient le miracle, donc on a besoin de précisions. En même temps, cette réglementation, qu'on le donne aux finances, elle est contrecarrée par une déréglementation sociale. Le président de la République continue à nous annoncer : déréglementation du temps de travail, déréglementation des heures supplémentaires, le gré à gré de plus en plus entre salarié face à son employeur...
Entre nous, il le dit moins maintenant.
Déréglementation du travail le dimanche.
On entend moins "travailler plus pour gagner plus". Ce n'est plus la saison ni plus la mode. Oui, mais attendez, le "travailler plus pour gagner plus" il existe encore dans certaines entreprises, mais qu'est-ce qui se passe réellement ? C'est qu'on a des entreprises qui ont, au lieu de prendre des contrats, au lieu de prendre de l'intérim, suppriment l'intérim pour faire faire des heures supplémentaires. Et les heures supplémentaires, aujourd'hui, détruisent les emplois. Moi j'ai le sentiment qu'on découvre un N. Sarkozy qui a quelques accents un peu marxistes au niveau économique... Marxistes ? Mais non !
Oui, étatistes - mais je le dis un peu en plaisantant.
Dirigiste, interventionniste.
...Mais qu'au niveau social, s'inspire toujours beaucoup du thatchérisme quand même. C'est important ce que je dis parce que... Je ne pense pas le contraire. Non, mais j'insiste sur ce côté-là. On nous parle de plus de réglementation pour les finances, c'est les salariés qui vont la payer une déréglementation du social.
Mais la crise, on voit bien qu'elle marque le retour du politique et de l'Etat, selon la formule de N. Sarkozy, « l'Etat qui est investisseur, entrepreneur, protecteur », est-ce que c'est son rôle, est-ce que vous pensez que l'Etat doit continuer de se mêler de ce qui le regarde ou, trop c'est trop ?
L'Etat doit donner des règles, mais la France ne donnera pas des règles, toute seule. Ce que je trouve intéressant, actuellement, c'est qu'on est en train de réhabiliter l'Europe. La CFDT a toujours dit : c'est l'Europe d'une seule voix qui réussira à donner le signe au niveau économique, au niveau mondial.
On est en train de, qui "on" ? C'est qui le "on " ?
Le président de la République y participe, mais enfin, on ne va pas nous faire croire que le président de la République est tout seul, il y a 27 pays, il y a les autres pays qui suivent. "On" c'est les chefs d'Etat européens.
Les autres pays qui suivent ?!
Attendez !
Non, non, mais c'est intéressant de vous entendre.
Les chefs d'Etat européens. Non mais attendez, le signe au niveau du rôle de l'Etat dans le système bancaire, c'est l'Angleterre qui l'a donné, c'est la Grande-Bretagne. Donc, là, c'est aussi les autres pays européens qui ont suivi la Grande-Bretagne. Donc, ne cherchons pas à se dire quel est celui qui porte le drapeau, c'est l'Europe unie...
Pas de chauvinisme primaire.
Oui, mais ça n'a jamais été mon cas, vous le savez très bien. C'est l'Europe unie qui donne le sens et le tempo au niveau de la régulation mondiale, on a toujours dit à la CFDT que c'était ça la direction.
Un sommet de l'Europe est organisé le 7 novembre à Bruxelles, avant le G20 du 15 novembre à Washington. D'abord, qu'est-ce que vous dites aux chefs d'Etat et de gouvernement qui vont se réunir, et pourquoi pas un G8, 15, 27, 43, des syndicats ? Pourquoi pas de réunion des syndicats ?
Alors, deux choses. Tout d'abord au niveau européen...
Pour qu'on les écoute.
Tout d'abord au niveau européen, moi je pense qu'il faut un plan coordonné de relance au niveau européen, c'est-à-dire qu'on voit bien que quand on a la solution au niveau... la réglementation au niveau européen, ça devrait marcher.
Il faut le dire à madame Merkel.
Je le dis aux chefs d'Etat européens, qu'ils se convainquent entre eux, c'est-à-dire mettons des moyens pour relancer l'économie au niveau européen. Le problème - on parle beaucoup d'automobile aujourd'hui - le problème il n'est pas que français, il est européen, il est mondial. Donc, l'Europe là aussi doit donner le cap. Par contre, effectivement, je note aujourd'hui, à part quelques railleries du président de la République, sur les syndicats de fonctionnaires, je pense avec quand même un peu de mépris de sa part, on ne parle pas beaucoup aux syndicats aujourd'hui, pour voir comment les partenaires sociaux peuvent prendre leur part dans cette construction de règles au niveau national.
N. Sarkozy n'est pas le seul à reconnaître que le monde change très vite et que chacun doit faire un effort pour s'adapter, presque en temps réel. Que fait la CFDT, de F. Chérèque, pour s'adapter ?
On est actuellement dans des négociations qui sont importantes, avec le patronat, sur comment on anticipe sur l'emploi - gestion prévisionnelle des emplois et des compétences -, comment on va pouvoir faire en sorte que sur la formation professionnelle on donne plus de moyens à ceux qui sont le plus éloignés de l'emploi, c'est-à-dire les moins qualifiés, les jeunes, et comment on va accompagner les chômeurs. Mais le problème c'est qu'on a un Gouvernement, en face de nous, qui baisse le budget de l'Etat au niveau de l'emploi, qui baisse le budget de l'Etat au niveau du logement, qui prend de l'argent pour l'insertion des handicapés, donc le Gouvernement doit aussi revoir le budget de l'Etat.
Vous préféreriez qu'il ne fasse rien ?
Je préférerais qu'il soit logique, c'est que quand on donne une réglementation, il faut aussi investir dans le social, donc il faut revoir le budget de l'Etat au niveau du social.
Quel caractère, quelle qualité, il faut aujourd'hui à un syndicaliste comme vous, réformiste, pour faire face à la crise mondiale qui se développe ?
Il faut mobiliser l'équipe de la CFDT auprès des salariés, ils ont besoin des syndicats, et là le président de la République va voir qu'on a besoin, dans notre pays, de syndicats, aussi pour trouver des solutions dans les entreprises avec les salariés.
Et qui vous reçoit, vous les syndicats. Bonne journée, bon week-end.
Merci.
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 6 novembre 2008
 

Rechercher