Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "Europe 1" le 12 novembre 2008, sur les mesures de soutien au revenu des agriculteurs. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "Europe 1" le 12 novembre 2008, sur les mesures de soutien au revenu des agriculteurs.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti : J.-P. Elkabbach.- Une réunion très attendue, cet après-midi : la conférence sur le revenu des agriculteurs. La crise frappe déjà le monde agricole. Votre plan d'urgence annoncé cet après-midi, est-ce du baume, de la pommade ou du concret ?

C'est naturellement du concret et sûrement pas une fable. Moi, je travaille avec des gens qui sont dans l'économie réelle, le secteur productif le plus ancien, probablement le plus solide, celui sur lequel notre pays, notre continent européen peut repartir....

C'est du baume ou c'est du concret ? Du solide ?

C'est du concret et nous avons travaillé depuis plusieurs semaines avec toutes mes équipes, avec les organisations agricoles et professionnelles à cinq réponses concrètes. L'une pour aider l'élevage le plus en difficulté qui est l'élevage ovin...

Alors, les producteurs de moutons ont mimé l'autre jour à Marseille la transhumance de 2.500 brebis ; ils vont en faire autant à Paris aujourd'hui. Alors, précisément, sur les producteurs ovins et bovins qui sont les plus fragiles, qu'est-ce que vous leur accordez ?

Je n'accorde pas ; ce ne sont pas des aides sociales, ce n'est pas de la charité. Ce sont des investissements pour aider des filières, des hommes, des produits. J'ai déjà, en 2007et en 2008, apporté 15 millions, 17 millions ; je vais faire beaucoup plus en 2009.

Combien investissez-vous ?

Pour les aider, plusieurs dizaines de millions de francs (sic) pour les aider à passer le cap de 2009, en attendant une réforme importante dont nous pouvons parler, qui est celle de la réorientation des aides de la politique agricole commune à partir de 2010. L'élevage ovin dont nous parlons a été mal traité, n'a pas été traité équitablement par la politique agricole commune.

Ils attendent une prime supplémentaire à la brebis. Est-ce que vous leur accordez ? Et de combien ?

Nous allons compenser une partie des pertes qu'ils subissent. Nous allons arbitrer cet après-midi le montant de cette aide exceptionnelle en 2009. Mais j'apporterai une réponse importante et substantielle à l'élevage ovin qui en a besoin pour passer ce cap.

C'est-à-dire combien ?

Je ne peux pas dire. Laissez-moi rencontrer les organisations agricoles et professionnelles. C'est le respect que je leur dois et pour discuter avec elles...

Et le respect de ceux qui vous écoutent ?

Mais le respect de ceux qui m'écoutent... Ils peuvent comprendre qu'un gouvernement, un ministre doit discuter avec les organisations professionnelles et syndicales. Je vous réponds que nous apporterons plusieurs dizaines de millions d'euros pour soutenir l'élevage ovin et caprin dans cette période extrêmement difficile. Une deuxième réponse, c'est les aides à la trésorerie des agriculteurs qui en ont besoin et en particulier de l'élevage qui souffre parce qu'il a des prix faibles et des charges qui augmentent, notamment l'alimentation animale...

Alors lesquels ? Comment ?

J'ai travaillé avec les banques, avec la mutualité sociale agricole pour procéder à des allégements de charges, des reports, des prêts à taux bonifiés ; donc une panoplie d'aides. Les préfets vont être mobilisés pour réunir immédiatement tous les acteurs de cette solidarité et étudier au cas par cas rapidement, efficacement, les situations les plus difficiles ;

Mais ceux qui ont des difficultés, les agriculteurs ou les producteurs peuvent-ils appeler R. Ricol, par exemple, qui a été nommé pour accélérer les rapports entre les banques et certaines entreprises en difficulté ?

Avant d'appeler R. Ricol, qui est là-haut, à Paris, je pense qu'il faudra plus précisément et plus efficacement, que les préfets et les services de l'Etat et le trésorier payeur général et les banquiers se réunissent sur place, sur le terrain. On ne va pas demander aux paysans d'aller à Paris.

Ce n'est pas ce que j'ai dit. Vous savez qu'il est représenté dans les départements et par les représentants de la Banque de France dans les départements, par les trésoriers payeurs généraux.

Tous ces gens seront réunis par le préfet la semaine prochaine pour procéder à l'examen au cas par cas des situations des agriculteurs en difficulté.

Le prix du baril baisse, mais toute l'année 2008, il était élevé. Est-ce que le prix du gaz va baisser ou être compensé pour les producteurs sous serres de légumes, de salades, de fruits, de fleurs ?

Je continue pour les serristes comme pour les agriculteurs, qui bénéficient d'un allégement, qui ont bénéficié d'un allégement de la TIPP - de la Taxe sur les produits pétroliers - à poursuivre cet allégement. Et je vais aller plus loin : on doit rendre l'agriculture française moins dépendante du gasoil ou du pétrole. Et donc, nous lançons 100.000 diagnostics, 100.000 diagnostics dans 100.000 premières exploitations agricoles, pour consommer moins, d'eau, d'intrants, de produits pesticides ou d'électricité et de fuel, et produire sa propre énergie. L'autre jour, dans l'Aveyron, j'ai rencontré une centaine de jeunes éleveurs qui ont équipé avec une coopérative 33.000 mètres carrés de leurs toits de grange avec du photovoltaïque et qui sont devenus autonomes. C'est possible, je l'ai vu ! Des serristes dans le Var ou en Savoie s'équipent pour devenir autonomes. Nous allons encourager cette autonomie énergétique de toutes les exploitations agricoles.

Votre plan d'urgence, qu'est-ce qu'il représente comme sommes ? Et est-ce que c'est du redéploiement à l'intérieur de crédits anciens ou de l'argent frais ?

Non, il s'agit d'argent frais. Le Premier ministre a bien compris cette situation, le président de la République, N. Sarkozy, la suit précisément et personnellement, et donc j'ai obtenu les moyens pour lancer ce plan d'accompagnement. Ce n'est pas un plan de secours, c'est un plan d'accompagnement, dans une mauvaise période pour l'agriculture, où les revenus ont baissé, en attendant une mesure très importante et à moyen terme qui est en 2010, la réorientation, le rééquilibrage de la Politique agricole commune.

Justement, comment ça sera équilibré, comment la répartition sera équilibrée pour les soutiens de la PAC ?

Actuellement, l'investissement européen dans l'agriculture française c'est de 9 à 10 milliards par an, et des soutiens directs qui sont attribués principalement aux producteurs de grandes cultures, les céréaliers ou les producteurs de blé, qui ont eu de meilleurs prix, même si actuellement les choses vont moins bien. Donc, je voudrais que la PAC soit plus équitable, et que ceux qui ont de meilleurs prix sur une durée importante, et qui ont des productions importantes aussi, puissent faire un effort de solidarité.

C'est-à-dire on passe des céréaliers, qui eux n'ont pas été touchés par une bonne année en 2007, qui sont peut-être touchés par la crise financière, mais comme disait J.-M. Lemétayer, ce n'est que justice parce qu'ils spéculaient sur les marchés à terme de Chicago, pour la plupart d'entre eux...

Pas les producteurs français, qui produisent du maïs ou du blé, ils ne sont pas des spéculateurs...

Non, bien sûr, d'accord. Comment ça va être réparti : plus équitable ?

Je vais procéder à partir de la boîte à outils, sur laquelle, j'espère, le Conseil des ministres que je préside se mettra d'accord la semaine prochaine, le 19 ou le 20, ce n'est pas très loin, je vais procéder avec cette boîte à outils à des propositions pour rééquilibrer la PAC, et ajuster les aides ou les tester...

En faveur de qui ?

En faveur des filières ou des territoires qui en ont besoin...

Par exemple ?

J'ai cité l'élevage ovin, qui doit être aidé durablement et structurellement. Toutes les productions animales à l'herbe, notamment dans l'élevage, l'agriculture "bio", l'accompagnement de la production laitière dans les zones fragiles ou les zones de montagne. Voilà des réorientations auxquelles je vais procéder en les proposant dès 2009.

Dans le livre que vous publiez chez Acropole avec une belle préface d'E. Pisani, vous dites que la question numéro 1 du XXème siècle, c'est nourrir les hommes, et le titre du livre, c'est "Qui va nourrir le monde ?", avec un point d'interrogation. De vous, on attend plutôt une réponse. Qui va nourrir le monde ?

Je n'ai pas fait que poser la question, j'ai apporté dans ces 200 pages...

C'est un livre passionnant, comme disait C. Bûcher.

...J'ai apporté des réponses, et notamment... C'est l'agriculture qui va nourrir le monde ; on n'a jamais trouvé rien de mieux que de produire ou d'élever des animaux pour nourrir. Sauf qu'on ne produit pas là où les gens ont faim, et donc, la première réponse est de reconstruire ou de construire l'économie agricole en Afrique, dans les pays les plus pauvres, et ça, ça ne fait pas par du commerce. Je ne crois pas que ce soit le libre-échange ou le commerce qui va nourrir l'Afrique, c'est la reconstruction d'une économie agricole en Afrique, et si possible, à travers des projets régionaux, l'Afrique de l'Ouest, l'Afrique de l'Est, qui se regroupent, qui mutualisent. Pourquoi ces pays, le Burkina Faso, le Mali, la Côte-d'Ivoire, le Sénégal, ne seraient-ils pas ensemble, comme nous avons eu besoin d'être ensemble, nous, Européens ? On a bien mutualisé nos politiques agricoles, nos protections, nos stockages, notre gestion des risques. Pourquoi les pays africains ne seraient-ils pas aidés par l'Europe à le faire aussi ?

Je reviens aux industriels du lait et aux producteurs de lait. Ils ont échoué dans leurs négociations récentes, les manifestations reprennent, il y en a une à Mont-de-Marsan. Mais le ministre de l'Agriculture peut-il jouer les médiateurs ou nommer un médiateur pour régler ce conflit ?

Si on nomme un médiateur ou si je joue le médiateur, il faut que ça ait une valeur ajoutée. J'ai recréé le cadre global de référence, de discussion, entre producteurs et industriels. J'ai conforté l'interprofession laitière parce qu'on a besoin d'interprofessions dans ce secteur comme dans les autres. J'espère que les négociations qui vont reprendre aboutiront à un prix juste qui tienne compte du marché qui s'est retourné mais qui également soit rémunérateur équitablement pour (...) qui travaillent beaucoup, beaucoup, et qui sont mal payés.

Vous êtes un politique, un membre important du Gouvernement. Est-ce que je peux vous poser une question sur ce qui se passe avec la filiale Banque Populaire et Caisses d'Epargne, Natixis : elle a perdu près d'1 milliard d'euros sur les marchés en octobre. Si l'Etat aide, d'une manière ou d'une autre cette banque, doit-il entrer dans les conseils d'administration, et vraiment la contrôler ?

La doctrine du Gouvernement est extrêmement claire : si une banque est en très grande difficulté, et le Conseil d'administration de Natixis va se réunir aujourd'hui, les deux grands actionnaires que vous avez cités, les Banques Populaires et les Caisses d'épargne, dont je rappelle qu'ils ont un projet qui va être sanctionné par une loi de fusion ou de rapprochement, ces deux actionnaires ont décidé de ce qu'il faut faire face à une perte importante. La doctrine du Gouvernement d'une manière générale est très claire : si une banque est en très grande difficulté, nous ne la laisserons pas tomber, le Gouvernement, d'une manière ou d'une autre, peut prendre une participation, il peut aller plus loin, d'ailleurs procéder comme nous l'avons fait pour Dexia, à des changements de direction.

Avec des conséquences pour les dirigeants, vous dites ?

La doctrine est claire. Je ne dis pas que ça s'appliquera dans ce cas-là, nous allons voir ce que vont décider les administrateurs de Natixis, la situation qu'ils vont trouver, qu'ils vont annoncer, et les mesures qu'ils vont prendre, mais la doctrine, d'une manière générale, elle a été appliquée pour Dexia.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 14 novembre 2008

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