Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Le Figaro Magazine" le 22 novembre 2008, sur la lutte contre la piraterie maritime et la prise d'otages au large de la Somalie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Le Figaro Magazine" le 22 novembre 2008, sur la lutte contre la piraterie maritime et la prise d'otages au large de la Somalie.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Une force aéronavale devrait être déployée début décembre dans le golfe d'Aden. Il y avait urgence !

R - Ces groupes qui enlèvent des gens sont désormais extraordinairement équipés grâce à l'argent des rançons payées, et ils sont extrêmement efficaces. Ils ont des bateaux rapides et manoeuvrent, par groupes exercés, à partir d'un bateau-mère. Ce qui est nouveau, c'est à la fois l'essor de la piraterie et l'industrie de l'enlèvement dans le golfe d'Aden. C'est un fléau qu'il faut éradiquer ! L'Europe s'engage dans ce défi avec "Atalante", la première opération maritime de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD).

Q - Quel a été le rôle de la France ?

R - Hervé Morin, le ministre de la Défense, et moi avons été les premiers à mettre en place, l'année dernière, des opérations d'escorte des bateaux du Programme alimentaire mondial (PAM) apportant l'aide aux populations somaliennes. Nous avons été suivis par les Pays-Bas, le Danemark et le Canada. Ensuite, nous nous sommes déterminés contre les actes de piraterie. Nous avons d'abord créé l'Eunavco, une cellule de coordination européenne chargée de soutenir les actions de surveillance et de protection menées au large des côtes de la Somalie.

Après la résolution 1814, organisant la protection des bateaux du PAM, nous avons proposé au Conseil de sécurité des Nations unies deux résolutions initiées et écrites largement par la France la 1816 et la 1835. Elles nous donnent la possibilité de nous manifester fortement dans les eaux internationales, ainsi qu'un droit de poursuite et d'intervention dans les eaux somaliennes contre les pirates qui pourraient s'y réfugier. Elles ont l'une et l'autre été adoptées à l'unanimité par le Conseil de sécurité.

Parallèlement ont été montées les opérations du Ponant en avril dernier et du Carré d'As en septembre. A partir de juin, de concert avec les Espagnols, nous avons offert à d'autres pays de se joindre à nous dans l'Eunavco, puis dans l'opération maritime européenne "Atalante". Il y a aujourd'hui sept pays qui ont déclaré qu'ils vont participer à l'opération, et le commandement sera anglais. Engager les Britanniques et d'autres pays dans une opération de politique européenne de sécurité et de défense comme celle-là, c'est un bel exemple à opposer à ceux qui prétendent que l'Europe n'existe pas.

Q - Le moyen le plus efficace ne serait-il pas de combattre les pirates sur leurs bases terrestres ?

R - Nous sommes en contact avec le gouvernement somalien, mais celui-ci n'est pas encore en mesure de régler ces problèmes sur son territoire. Nous agissons donc en accord avec lui. Avec l'affaire du Ponant, nous avons fait six prisonniers somaliens qui ont été amenés en France puisque les victimes étaient françaises.

Q - Cette opération pourrait-elle s'étendre à d'autres pays ?

R - Les résolutions de l'ONU ne concernent que le golfe d'Aden, les côtes de la Somalie et du Yémen. Cependant, les zones du golfe de Guinée et du delta du Niger sont également exposées. Les prises d'otages s'y déroulent généralement dans les eaux territoriales du Nigeria et de la presqu'île de Bakassi, rétrocédée au Cameroun. Au sens du droit international, qui n'autorise la poursuite par des tiers qu'en haute mer, il ne s'agit donc pas d'actes de piraterie. Coordonner des actions avec les Etats concernés est donc plus compliqué.

Q - Il y a en ce moment deux otages français en Somalie. Où en sommes-nous ?

R - On est en chemin... C'est une action privée, ce sont des volontaires humanitaires d'Action contre la faim enlevés à terre. Il n'est pas question de dire quoi que ce soit pendant la négociation, pour ne pas mettre la vie des otages en danger. Nous ne sommes pas inactifs pour autant. J'ai ici recréé un centre de crise, car j'en avais installé un, plus modeste, lorsque j'étais secrétaire d'Etat au ministère des Affaires étrangères, mais on l'avait arrêté. Dans ce nouveau service, 50 personnes travaillent jour et nuit. Face au développement de cette industrie insupportable de l'enlèvement, qu'il soit lié aux actes de piraterie ou accompagné de revendications politiques, il fallait réagir. Nous l'avons fait. J'espère qu'il y aura dans notre sillon une vraie démarche mondiale.

Q - Quelles sont les principales revendications des preneurs d'otages ?

R - Ils veulent souvent de l'argent ! Tout cela trouve essentiellement son origine dans les pays de pauvreté. On ne peut pas nier que ces bandits entretiennent leurs familles avec l'argent des rançons, c'est une réalité. Quant à l'industrie de l'enlèvement politique, il faut l'assimiler très clairement au terrorisme. C'est-à-dire que les enlèvements et les assassinats, comme dans les zones d'Al Qaïda au Maghreb, constituent une activité terroriste liée au djihad global.

Q - Considérez-vous que ce qui s'est passé dans le golfe de Guinée, où six Français ont été pris en otages au large des côtes nigérianes par des pirates camerounais qui ont réclamé la libération de prisonniers politiques, entre dans la catégorie du terrorisme ?

R - Dans la grande majorité des cas, les enlèvements politiques n'ont rien à voir avec la piraterie. A Bakassi, ce n'était pas du terrorisme, pas non plus de la piraterie classique. C'est une zone intermédiaire où les preneurs d'otages combinent demandes matérielles et revendications politiques.

Q - Quelles sont les zones sensibles pour les Français à l'étranger ?

R - En plus des pays dont nous avons parlé, toutes les zones où se déploient Al Qaïda et sa nébuleuse sont dangereuses. Tous les Européens, à l'exception de deux pays, sont engagés en Afghanistan. Vingt-cinq pays sont donc potentiellement des cibles.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 novembre 2008

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