Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à France-Inter le 8 décembre 2008, sur la crise économique, le plan de relance économique du gouvernement et l'autorisation administrative de licenciement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, à France-Inter le 8 décembre 2008, sur la crise économique, le plan de relance économique du gouvernement et l'autorisation administrative de licenciement.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti :
 
N. Demorand Un ministre de la Relance de l'économie a été nommé vendredi. Vous attendez quelque chose de ce poste ?
Je pense plutôt que M. Devedjian a eu son cadeau de Noël avant l'heure, voilà, simplement.
Vous avez été contacté en tant que chef d'un syndicat, la CGT ?
Non, mais vous savez ça n'est pas une pratique courante de ce Gouvernement de contacter les représentants syndicaux pour discuter avec eux de la situation, et a fortiori des remèdes à apporter à cette situation.
Les syndicats sont-ils, d'une manière ou d'une autre, associés ou consultés ces dernières semaines sur les différents plans de relance qu'on a pu voir ?
Non, dans la mesure où je ne considère pas que l'initiative du président de la République, qui a consisté à recevoir les cinq représentants des confédérations la veille de son discours, intitulé "plan de relance" durant une heure, représente une véritable concertation sur ce qu'il convient de faire. D'ailleurs, je lui ai indiqué. Ce qui fait que, au résultat, même si ça ne suffit pas de l'expliquer, nous n'avons ni un plan, véritablement, il y a quelques actions, et encore moins de relance, bien que le chef de l'Etat s'efforce, lui, de le qualifier comme "plan de relance".
Donc, d'après vous, le plan de relance ne relancera pas l'économie ?
Non, pour une raison simple, c'est qu'il ne s'attaque pas s'attaque pas aux problèmes qui ont été identifiés par le président de la République lui-même. Crise de certains mécanismes économiques en vigueur. Souvenez-vous de ce discours qui avait valu beaucoup de commentaires, très critiques, du capitalisme destructeur, en perte de valeur, où les revenus du capital étaient jugés prioritaires sur la reconnaissance du travail humain et des entrepreneurs. Où sont les actions politiques qui s'attaquent aux mécanismes économiques à l'origine de la crise ? Il n'y en a pas. Nous avons les uns et les autres, responsables syndicaux, indiqué les dégâts que nous constations sur l'ensemble des départements français. Je l'ai dit, on est en train d'assister à un véritable saccage de l'appareil industriel dans notre pays ! J'ai vu durant ces dernières semaines, campagne électorale oblige, des dizaines et des dizaines d'entreprises pour lesquelles on annonce, soit des plans de fermeture, de restructurations, qui ne sont pas toutes, loin s'en faut, dans une situation financière qui nécessite ces restructurations.
Donc, "saccage", ça veut dire "volonté de saccager", ce n'est pas conséquences de la crise ?
Volonté, volonté... Volonté de conserver ces marges, la rentabilité financière sur les activités menées. Peu importe le volume d'activités commandé. Prenons l'automobile, prenons l'acier, je pense que certains organisent la pénurie pour maintenir des marges financières. Dans l'automobile aujourd'hui, les constructeurs, je trouve sont un peu "gonflés" à considérer qu'ils ne parviennent pas à vendre leurs véhicules... Alors, d'une part, ça renvoie effectivement à une question de pouvoir d'achat ; pour acheter des autos, il faut du pouvoir d'achat. Mais en même temps, on constate aussi une augmentation des délais de livraison. Nous avons des constructeurs...
Donc, il y a des stocks et il est de plus en plus difficile d'avoir une voiture ?
Oui, puisque nous avons des constructeurs qui souhaitent conserver la plus grosse marge financière par chaque automobile vendue plutôt que de raisonner sur le nombre d'objets diffusés.
Donc, la crise a bon dos, c'est ça ce que vous dites pour l'automobile ?
Pour un certain nombre d'entreprises, oui. Je prends l'acier, Arcelor- Mittal a du mal à expliquer comment on réduit la voilure de la production de 35 à 40 %, alors que les commandes, d'après les économistes, sont en prévision dans une baisse de moins de 10 %. Donc, on a des réductions d'activité par précaution. Mais le prix à payer de ces réductions d'activité, ce sont les dizaines de milliers de salariés, et en particulier d'ouvriers qui sont mis au chômage.
Mais est-ce que vous ne pensez pas que le ministre de la Relance économique devrait justement regarder au cas par cas les choses pour conditionner les aides à la réalité d'une crise économique, entreprise par entreprise ?
Eh bien voilà une autre critique que nous pouvons faire à ce que le chef de l'Etat appelle "un plan de relance", qui se résume par plusieurs milliards d'euros supplémentaires à destination des employeurs sans qu'il n'y ait toujours aucune contrepartie. Je rappelle que dans le budget de l'Etat, l'année prochaine, 32 milliards d'euros d'argent public sont diffusés au titre des exonérations de cotisations, alors que tous les syndicats depuis des années demandent à ce qu'il y ait au moins, avant une remise à plat, parce qu'il serait bon aussi de remettre à plat, l'ensemble des aides publiques accordées aux entreprises. Si le bilan économique et le bilan social sont celui-là, on est peut-être maintenant en droit de demander des comptes sur l'utilisation de cet argent. Mais déjà...
Mais ça, vous le demandez ou pas ?
Bien sûr que nous le demandons, et la veille encore du discours du président de la République, je l'ai demandé. Le fait est que dans le discours, il n'y a pas de mesures, il y a un vague engagement à ce que, peut-être, les représentants du personnel soient informés lorsqu'une entreprise reçoit de l'argent public. Dans le discours, en tout cas, il y a l'annonce de nouvelles exonérations de cotisations, plus de 10 milliards d'euros, qui vont venir s'ajouter déjà aux immenses sommes déjà déléguées aux entreprises.
B. Hamon, du Parti socialiste, demande le retour de l'autorisation administrative de licenciement. Vous y êtes favorable ?
J'ai demandé un droit suspensif pour les salariés, un droit suspensif permettant de contester les restructurations en ce moment. Il est inacceptable qu'on soit confinés à un droit de contester les licenciements après coup ; une fois que l'usine a fermé, une fois que les emplois ont disparu, on peut aller au Conseil des prud'hommes, et il nous arrive d'ailleurs d'obtenir réparation, mais nous obtenons plusieurs mois après les évènements, des indemnités financières pour les salariés qui auront été injustement licenciés. Par contre, l'usine a disparu et les emplois ont disparu. Nous voulons donc pouvoir intervenir en amont et pouvoir contester sur les bases économiques qui nous sont présentées. Et j'ai vu beaucoup d'entreprises, Villemur-sur-Tarn, Molex, j'ai déposé le dossier personnellement au président de la République, après qu'il ait dit : "je serai intraitable avec les entreprises qui profiteront de cette crise pour restructurer alors que rien ne justifie ces restructurations". Le fait est que le dossier n'a pas bougé jusqu'à présent ! Alors, nous ne désespérons pas, la mobilisation est importante sur la localité, la population s'est associée aux ouvriers et aux ingénieurs concernés, les élus de tous bords se sont mobilisés. Il va bien falloir que l'on autorise d'autres acteurs que les actionnaires ou les financiers pour décider de ce qui doit être maintenu voire développé en termes d'activité.
Je vous repose la question : l'autorisation administrative de licenciement vous semble un bon outil dans ce contexte-là pour savoir s'il y a lieu de licencier ou pas...
Il faut permettre aux salariés d'intervenir sur les processus de décisions.
Oui ou non ?
... demander un droit suspensif de six mois, sous l'autorité du préfet, avec une contre-expertise des réalités économiques annoncées par les directions d'entreprises. Il n'est pas acceptable aujourd'hui que des directions se servent de la crise comme un alibi facile.
Où en est-on sur le travail du dimanche, "un texte équilibré" a dit le ministre du Travail, X. Bertrand, rééquilibré pourrait-on dire suite aux premières moutures du projet ?
Il est réécrit, recorrigé, remodifié parce que la mobilisation est forte. Et je signale, parce qu'il est encore temps, que nous avons une pétition en ligne sur le site de la CGT, j'invite tous ceux, et ils sont nombreux, à la fois dans le secteur du commerce mais au-delà parce que je voudrais dire au passage que, si nous avions une extension du travail du dimanche dans les commerces, il faudrait que bien d'autres professions, pour que les commerces fonctionnent, travaillent à leur tour. Et d'ailleurs c'est symptomatique que, dans plusieurs enquêtes, les Français, un temps séduits par l'ouverture des magasins le dimanche, à la question de savoir si eux-mêmes seraient disposés à remettre en cause un des rares moments permettant d'avoir de l'activité personnelle, de l'activité sportive, de l'activité associative, et de la vie familiale... Est-ce une vieille revendication usée que de prétendre avoir aussi du temps pour soi pour les salariés !
C'est enterré ça, d'après vous, parce que vu le calendrier de l'Assemblée nationale...
Non, ce n'est pas enterré.
C'est reporté, juste ?
La pression conduit le Gouvernement à corriger, au député Mallié qui vient d'ailleurs de la zone de Plan de Campagne dans les Bouches-du- Rhône... D'ailleurs je signale alors qu'il y avait des manifestations soi-disant de salariés souhaitant travailler le dimanche dans cette zone, qu'à l'occasion des élections prud'homales, ils ont placé la CGT en tête de la consultation à hauteur de 38 %. S'ils étaient aussi partisans...
Donc, ça n'est que reporté, ça n'est que reporté ?
Oui, si j'en crois les déclarations des uns et des autres, c'est une question de mise au point de l'agenda parlementaire. Mais pour l'instant le projet n'est pas du tout abandonné.
Demain, cinquième rencontre entre patronat et syndicats pour la négociation de l'assurance-chômage. C'est une négociation bloquée à l'heure actuelle ?
C'est très mal parti, si on s'en tient aux approches patronales conduites par le Medef. D'ailleurs, on ne l'a pas souligné jusqu'à présent, je voudrais dire que l'organisation qui a perdu le plus aux élections prud'homales c'est le Medef puisque sa liste a perdu 8 % dans cette consultation. Le Medef souhaite en quelque sorte, si je résume sa pensée : il faut, à la demande du président de la République, qu'il y ait davantage de chômeurs concernés par l'indemnisation du chômage ; les chiffres vont croître, si rien ne change le chômage va exploser dans notre pays, il faut donc faire en sorte qu'il y ait plus de chômeurs indemnisés. Et le patronat dit : d'accord, mais ce sera moins pour tout le monde. Et nous ne pouvons pas naturellement nous inscrire dans une telle démarche, et j'espère qu'il y aura un consensus syndical pour refuser une telle approche de la part des organisations patronales.
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 8 décembre 2008

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