Interview de M. Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale, à Europe 1 le 16 décembre 2008, sur le report de la réforme du lycée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale, à Europe 1 le 16 décembre 2008, sur le report de la réforme du lycée.

Personnalité, fonction : DARCOS Xavier, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale;

ti : J.-P. Elkabbach.- Vous êtes chargé donc d'éteindre le feu avant l'incendie général ?
 
En tous les cas, ce que je peux dire c'est que la réforme du lycée reste nécessaire, elle reste indispensable, tout le monde en est convaincu, y compris d'ailleurs ceux qui aujourd'hui se réjouissent du fait que nous prenions un peu de temps. Et il ne s'agit pas d'interrompre, il s'agit de prendre, en réalité, ce qui se passe aujourd'hui, de le constater, c'est qu'il y a un climat social, des tensions, qui ne permettent pas de travailler raisonnablement.
 
On va y venir. Comment vous appelez vous-même la décision prise : "un retrait", "un report", "une volte-face", "un recul" ?
 
Non, je le répète, c'est prendre la réalité comme elle est. Aujourd'hui, plus personne n'entend rien ; la réforme de la classe de Seconde est devenue une sorte de punching ball idéologique, chacun y va de son invention, de sa contre-vérité, de son mensonge, de son inquiétude. Et du coup, plus personne ne raisonne. Or la réforme du lycée est importante, et ce serait dommage que ça devienne un point de fixation, un otage de revendications.
 
Ce qu'elle est aujourd'hui ?
 
Ben oui, vous le voyez bien ! Vous imaginez bien que les gens qui sont dans la rue depuis quelque temps, en particulier les casseurs qui courent dans les quartiers, ils n'ont qu'une assez vague idée de la réforme modulaire de la classe de Seconde.
 
Vous dénoncez des perturbateurs pour qui les réformes des lycées ne sont qu'un prétexte...
 
Bien sûr !
 
Qu'est-ce que ça veut dire, que ce n'est pas un mouvement lycéen ?
 
Il y a des lycéens qui se posent des questions sur leur avenir, indéniablement, il y a des organisations lycéennes que nous connaissons bien, qui discutent de la réforme. Mais tout le monde sait que, autour des lycées aujourd'hui et depuis quelques semaines, il y a des mouvements de casseurs, il y a des mouvements violents, affolés par des rumeurs et des contre-vérités...
 
Mais avez-vous des indications, vous, sur ce que tramaient ces organisations que vous appelez "extrémistes" ?
 
Oui, nous avons non seulement des indications, mais nous avons tout simplement des rapports, des constats. Nous avons tous les matins des groupes qui arrivent dans nos établissements, qui poussent des poubelles enflammées dans les entrées, qui coincent les établissements, qui cassent le système de sûreté, qui viennent détruire du matériel informatique, qui agressent les professeurs et les proviseurs. Et nous avons vu des lycéens défendre leur lycée, défendre leurs professeurs, défendre leurs proviseurs. Donc, je le répète, ce n'est pas seulement un mouvement de lycéens.
 
Donc il ne fallait pas céder ?
 
Non, ce n'est pas comme ça qu'il faut présenter les choses. Vous savez très bien que, dans cette circonstance, l'enjeu du lycée n'était plus lisible, et qu'il fallait reprendre du temps, calmer le jeu, reparler. Précisément pour sauver la réforme, pas pour la supprimer mais pour la sauver.
 
Vous ne l'avez pas découvert d'un coup. Vous étiez en Israël, vous êtes parti vendredi, vous avez sans doute un voyage intéressant, instructif et un beau voyage. Mais quand le président de la République vous a-t-il demandé de prendre du temps ? Est-ce que c'était dimanche ?
 
C'était pendant le week-end mais nous avions parlé avant. Ce n'était pas un voyage instructif, intéressant, c'est un voyage politique très important, puisque j'ai rencontré le chef de l'Etat palestinien, le chef d'Etat israélien. C'était un voyage essentiel. Mais c'est dans ce week-end-là, mais évidemment nous en avions parlé avant. Je suis resté sur la ligne "faisons la réforme", parce que je ne savais pas jusqu'au bout ce que nous pourrions finalement décider. Mais évidemment, j'en avais parlé avec le Premier ministre depuis une semaine.
 
Non, mais samedi, vous avez confié au Journal du Dimanche les grandes orientations de la réforme des lycées, le journal les publiait dimanche.
 
Oui, j'avais donné cette interview un petit peu avant, vous l'imaginez, puisque je partais.
 
Et, donc, ça c'est un geste ou un acte de trop ?
 
Non, j'ai expliqué ce qu'était la réforme. D'ailleurs, cette réforme reste toujours là. Ce que j'ai dit sur la réforme reste vrai, car la réforme des lycées se fera. Ce n'est pas parce que nous allons discuter un peu plus longtemps, que nous allons différer, que nous ne réformerons pas.
 
Ce qu'on ne comprend pas, pourquoi ce qui était urgent hier doit être aujourd'hui traité avec patience et prudence ?
L'urgence reste mais nous ne sommes tout de même pas à un an près, et surtout lorsque les circonstances sont telles qu'on ne pourrait ne rien faire du tout. Pour parler le langage populaire, il s'agit de reculer pour mieux sauter parce que, si nous avions été uniquement à l'affrontement, uniquement sur la classe de Seconde, nous risquions tout simplement d'avoir une crispation telle qu'on ne faisait rien du tout, et donc nous enterrions la réforme. C'est pour sauver la réforme que nous avons pris du temps.
 
Oui, c'est une manière de parler. Un de vos prédécesseurs et amis, L. Ferry, dit ce matin dans Le Figaro, lui, à qui Messieurs Chirac et Raffarin avaient demandé le report d'une réforme : "malheureusement, en langage politique, reporter c'est enterrer une réforme".
 
Oui, mais je ne pense pas que ce soit vrai, parce que vous observerez que tout le monde, y compris les syndicats qui sont les plus durs vis-à-vis de l'action du Gouvernement, tout le monde est d'accord sur le fait que le lycée français ne va pas, parce que, dans tout ça ce qu'on oublie ce sont les enjeux, ce sont les 150.000 élèves qui disparaissent...
 
Oui, on va le voir. Mais vous-même, vous avez dit : "en reprenant le dossier nous allons l'approfondir", c'est-à-dire qu'il n'était pas assez étudié, examiné, expliqué ?
 
Non, ce que j'ai voulu dire, c'est que nous ne prendrons pas, du coup, simplement la réforme de la classe de Seconde, nous allons prendre globalement la totalité de la réforme du lycée, du cycle terminal, de ce qu'est aujourd'hui le rapport entre les diverses disciplines.
 
Donc vous remettez tout à plat ?
 
Oui, et du coup on élargit. La question aussi du statut des enseignants au lycée, comment améliorer leurs conditions...
 
Pourquoi vous ne l'avez pas fait avant ?
 
Mais tout simplement parce que nous considérions que la classe de Seconde, sur laquelle tout le monde avait donné son accord, je le rappelle, écrit, signé - signé, signé ! -, que cette classe de Seconde était donc tout à fait possible à engager, et que, dès lors, au début de l'année prochaine, nous pouvions commencer à parler du cycle terminal.
 
La nouvelle Seconde, vous l'avez repoussée d'un an ?
 
Oui.
 
C'est-à-dire à la rentrée 2010 ?
 
Oui, à la rentrée 2010.
 
Et ce ne sera plus la même Seconde, parce que j'entendais F. Fillon dire "la concertation peut faire évoluer le contenu même de la réforme".
 
Oui, mais enfin, nous resterons tout de même dans l'idée qui est la nôtre, qui est acceptée par tous, et qui faisait l'objet du protocole initial, c'est-à-dire à la fois un bloc de savoir, et à côté, des matières que l'on peut approfondir, expérimenter, avec un second choix, et surtout de l'accompagnement éducatif toute l'année, un droit, si vous voulez, à être soutenu de manière personnalisée.
 
Vous avez dit hier soir qu'"il faut repenser tout le lycée", c'est-à-dire que les dates prévues pour la Première 2010, pour les Terminales 2011, sont elles aussi reportées ?
 
Eh bien tout est décalé d'un an, je pense, parce que nous aurons beaucoup...
 
Comment "vous pensez" ? C'est sûr ou c'est... ?
 
Non, j'en suis sûr, puisque si vous commencez la classe de Seconde en 2010, vous aurez la classe de Première en 2011, et la classe de Terminale en 2012, inévitablement.
 
Et les nouvelles concertations, vous les commencez en janvier...
 
Elles ont commencé hier même, puisque j'ai appelé hier tous mes partenaires syndicaux classiques, qui sont d'ailleurs assez d'accord sur la nécessité de réformer. Ils n'auraient pas été d'accord sur les objectifs de la réforme...
 
...À partir de janvier vous commencez ?
 
Tout de suite. Et peut-être, il faudra que nous associions d'une meilleure manière les lycéens. Nous l'avons beaucoup fait mais ils ont toujours le sentiment de ne pas être assez entendus. Et surtout, il faut que je trouve des interlocuteurs qui puissent ensuite toucher la base lycéenne, si je puis dire.
 
Les lycéens vont manifester jeudi contre la loi Darcos et la réforme Darcos...
 
Il n'y a pas de "loi Darcos"...
 
...qui n'existent ni l'une, ni l'autre.
 
Ben oui, c'est bien ce que je dis.
 
Est-ce que vous leur demandez ce matin de reporter leur manif, de faire comme vous ?
 
Je crains que leur manif n'ait pas beaucoup d'objet. D'ailleurs, une manifestation contre la loi Darcos n'a pas d'objet non plus, parce qu'il n'y a pas de loi Darcos. Et puis, vous savez, ces lycéens qui...
 
Mais est-ce qu'il y en aura une, un jour, de loi Darcos ?
 
Ce n'est pas nécessaire de faire une loi pour réformer.
 
Qu'est-ce qui reste de Darcos ?
 
Ah, écoutez, faites le bilan quand même de la réforme, c'est peut-être aussi pour ça que ça bouge un peu. Nous avons, en vingt mois, fait un nombre de choses absolument considérables ! Nous avons changé presque dans tous les domaines.
 
Mais justement, en reculant sur un point, vos adversaires disent que le revers d'aujourd'hui, et à cause de lui, va vous obliger à revenir sur la plupart des décisions...
 
Mais bien sûr que non !
 
Ce que monsieur Aschieri dit "le contentieux en matière d'Éducation". C'est-à-dire est-ce que vous pouvez revenir sur la réforme de l'école élémentaire et de la maternelle ?
 
Certainement pas ! Cette réforme est très utile, elle apporte du soutien à tous les élèves qui en ont besoin, elle marche fort bien, il n'est pas question d'y toucher.
 
Est-ce que, par exemple, vous aviez prévu de supprimer 13.500 postes sur 1 million en 2009, est-ce qu'avec les tourments de cette crise, vous pouvez revenir sur ces 13.000 ?
 
Mais les postes qui ne seront pas renouvelés ne portent pas sur les professeurs qui sont devant les élèves. Cela porte sur les systèmes remplacements, sur les postes de mise à disposition, sur des récupérations.
 
Donc on ne change pas ? Vous ne revenez pas là-dessus ?
 
On ne change d'autant moins que les postes en question ne concernent pas les professeurs qui sont devant les élèves, en particuliers, les professeurs de lycées.
 
Les syndicats lycéens ont engagé cette nuit dans les lycées, ce qu'ils appellent "des réveillons revendicatifs", avec les huîtres, du vin chaud, etc. Les proviseurs s'en plaignent. Quelles sont ce matin vos instructions aux proviseurs ?
 
J'avais déjà donné instruction qu'on ne laisse pas les établissements être transformés en lieux d'accueil pour des festivités diverses. Je comprends que les jeunes aient besoin de se détendre ou de s'exprimer, mais enfin les établissements scolaires ce sont des lieux de la République et ce ne sont pas de lieux où on vient organiser des fêtes incontrôlées.
 
C'est difficile le sort d'un ministre réformiste, qui déclenche une grogne contre lui.
 
Oui, mais je garde confiance et détermination, vous savez, je ne suis pas...
 
En qui ?
 
Dans la nécessité de réformer, dans notre capacité de réformer, dans la volonté du président de la République et du Premier ministre de soutenir l'action que je conduis. Je ne suis pas inquiet. Et je considère que nous avons fait bonne mesure parce que si dans quelques semaines nous avions eu des débordements plus graves, un incident...
 
Et il y avait ce risque ?
 
Mais bien sûr qu'il y avait ce risque, tout le monde le sait ! Un incident grave, qu'est-ce qu'on aurait dit ? On aurait dit : le Gouvernement a été inconsidéré, il a été trop imprudent. Et je préfère qu'aujourd'hui qu'on me trouve trop prudent que inconséquent.
 
Qu'est-ce que vous allez corriger dans le style Darcos et la méthode Darcos ?
 
Est-ce qu'il y a vraiment des choses à corriger ? Nous avons travaillé ensemble, je dis les choses comme elles sont. J'ai passé l'âge de me cacher derrière mon petit doigt, je crois à la réforme, je la crois nécessaire. Tout le monde sait que le lycée français a besoin de s'améliorer, je continuerai à être un réformateur.
 
Dernière remarque, avec la crise qui renforce les conservatismes et les peurs, la stratégie des réformes sociales est-elle en train d'évoluer, de s'assouplir ? Est-ce que "renoncer" c'est gouverner ?
 
Non, il ne s'agit pas de renoncer, mais il s'agit de constater, évidemment, que le climat social a beaucoup changé, que la jeunesse est très inquiète face à la crise, et que la crise a changé beaucoup de choses, y compris le climat social.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 16 décembre 2008

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