Message de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, lu par M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat aux anciens combattants, sur les combattants de la Première Guerre mondiale et sur la profanation de lieux sacrés, à Ablain Saint Nazaire (Pas-de-Calais) le 24 avril 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Message de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, lu par M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat aux anciens combattants, sur les combattants de la Première Guerre mondiale et sur la profanation de lieux sacrés, à Ablain Saint Nazaire (Pas-de-Calais) le 24 avril 2008.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : 90e anniversaire de l'Armistice de 1918, Nécropole nationale de Notre Dame de Lorette, à Ablain Saint Nazaire (Pas-de-Calais) le 24 avril 2008

ti : Le 12 mars s'est éteint le dernier poilu, ultime survivant de la plus atroce des guerres.

Lazare Ponticelli était né italien. Il avait choisi de se battre pour la France, sa patrie d'adoption. Comme tant d'autres, il avait choisi de faire de notre pays sa terre d'espérance.

Ils sont nombreux, en cet été 1914, les volontaires étrangers qui affluent vers la France. Alors qu'un vent de liberté souffle sur l'Europe, la France retrouve ses accents de 1789.

A Paris, les patriotes tchèques et slovaques s'organisent. Parmi eux, figurent les futurs pères fondateurs de la Tchécoslovaquie : Masaryk, Benès et le général français d'origine Slovaque, Stefanik.

L'espace d'un été, Paris est devenue la capitale de la liberté.

Beaucoup de ces volontaires sont venus à Paris pour chérir une patrie qu'ailleurs on leur refuse. Beaucoup de ces hommes sont venus à Paris caresser de leurs rêves une nation imaginaire. Beaucoup de ces hommes sont prêts à verser leur sang pour nourrir un idéal.

Ils sont italiens, russes, polonais, suisses et parfois même américains, écho lointain à Lafayette.

Ces patriotes hétéroclites sont venus combattre en France. Ils sont venus combattre pour une certaine idée de la liberté. Ils s'illustreront bientôt sur les champs de bataille de l'Artois.


Du haut de ses 168 mètres d'altitude, la butte de Notre Dame de Lorette domine la plaine d'Artois. En cet Automne 1914 où le front s'est figé, la place est stratégique : elle commande l'accès aux plaines du Nord et à ses noeuds ferroviaires qui font battre le coeur de la guerre.

C'est là, sur cette terre argileuse, que les soldats de boue ont élus domicile. C'est là qu'ils vont connaître la pluie et le froid. C'est là qu'ils vont connaître la faim et la peur.

C'est là, ironie de l'histoire, le long de la vieille frontière du Royaume de France avec les pays flamands, au coeur de cette marche conquise au temps de Philippe Auguste, que les hommes se sont donné rendez-vous.

C'est là, en ce vingtième siècle naissant, qu'il vont endurer des souffrances inouïes.

C'est là, au coeur de l'Artois riant et vallonné, que tant d'hommes vont mourir pour quelques arpents de terre chèrement payés.

Que de sacrifices pour cette petite église de brique de Notre Dame de Lorette !

Durant quatre années, on dirait que le monde entier s'est donné rendez-vous sur cette terre de houille et de craie devenue, pour tant d'hommes, synonyme de souffrance.

Le 9 octobre 1914, les premiers hommes du 149e régiment d'infanterie tombent sur le plateau d'Ablain-Saint-Nazaire.

A la mi décembre, les Français repartent à l'assaut. Mais leur effort est vain. Alors on s'enterre, sous les tirs d'artillerie qui écrasent les hommes et les paysages.

On s'enterre dans les tranchées parfois distantes de quelques mètres. On se terre dans les tranchées inondées par les sources qui ruissellent. Pour donner l'assaut, on soulève les fantassins qu'on pousse un à un hors de leurs tranchées. Beaucoup retombent, mortellement blessés, dans les bras de leurs camarades. Ceux qui sortent marchent au feu les genoux dans la boue...

Au Printemps 1915, Notre Dame de Lorette est toujours aux mains de l'adversaire.

A Paris, on cherche la percée décisive. Joffre lance une grande offensive pour s'emparer de la colline sanglante. Elle sera reprise. Puis perdue, à nouveau.

En 1917, c'est au tour des canadiens de la première armée britannique de partir à l'assaut de la crête maudite. Ils y parviennent, au prix de terribles pertes : 3 598 morts. Ils ont réussi là où les Alliés piétinent depuis plus de deux ans...

En cette année de 90e anniversaire de l'Armistice de 1918, ce sont tous les combattants de la bataille d'Artois et de la Première Guerre Mondiale dont nous commémorons le sacrifice.

Aujourd'hui, nous honorons la mémoire des 40 058 soldats qui reposent en paix en cette nécropole nationale de Notre Dame de Lorette.

Mais nous n'oublions pas ceux qui reposent près d'ici : les soldats britanniques et indiens du cimetière du "Cabaret Rouge", les morts tchèques et slovaques du cimetière et monument de "La Targette", les canadiens dont les pylônes du mémorial de Vimy nous rappellent l'action héroïque d'avril 1917, le cimetière et monument polonais de Neuville-Saint-Vaast. Et, bien sûr, les 36 792 tombes du cimetière allemand de "la Maison blanche".

Nous n'oublions pas ceux qui ont combattu sur le sol de France durant la Grande Guerre : les Australiens, les Néo-Zélandais, les Sud-africains, les Terre-Neuviens, les Portugais, les Roumains et les Belges. Aujourd'hui, nous rendons hommage à leur sacrifice. Nous rendons hommage au sacrifice de tous les soldats de toutes les nations représentées sur ces champs de bataille du front occidental.

Nous n'oublions pas le sacrifice de leur jeunesse confisquée par la folie meurtrière de la guerre, nous n'oublions pas ces hommes fauchés dans l'élan de leurs plus belles années.

Qu'ils reposent en paix, dans cette nécropole de Notre Dame de Lorette et partout ailleurs.

Aujourd'hui je veux dire que nous n'oublions pas le sacrifice de ces hommes. Je veux dire que nous honorons leur mémoire avec humilité. Alors enseignons le sens de leur sacrifice aux jeunes générations.

C'est pourquoi je dois vous dire aussi, en ce lieu chargé de mémoire, notre dégoût et notre indignation devant l'odieuse profanation de ces lieux sacrés survenue il y a quelques semaines.

Bien sûr, ceux qui ont commis ces actes seront punis avec la plus grande sévérité.

Mais comment pleinement réparer un crime contre la mémoire ?

Les profanateurs imbéciles auteurs de ces actes avaient-ils la moindre idée du courage héroïque qui anima ces hommes qui tombèrent pour la France au Printemps 1915 ?

Savaient-ils l'histoire des soldats musulmans de la "division marocaine" qui s'illustrèrent ici près de Notre Dame de Lorette ?

Cette histoire il faut la dire, à nouveau, pour que chacun s'en souvienne.

Il faut raconter le courage de ces hommes du 7e régiment des tirailleurs algériens qui, dans la matinée du 9 mai 1915, s'élancent à l'assaut de la crête de Vimy et s'en emparent en l'espace d'une heure.

Il faut leur dire l'élan magnifique de ces hommes que leurs adversaires appellent, pleins de crainte et de respect, les "hirondelles de la mort", et qui volent littéralement en enlevant, sous le feu du canon, quatre lignes de tranchées. "Nous avions poussé de l'avant en sautant quatre ligne de tranchées allemandes sans tirer un coup de fusil" raconte le poète Blaise Cendrars, qui participe à l'assaut.

Il faut leur redire, aux profanateurs inconscients, la geste épique de ce 7e régiment de tirailleurs algériens, qui perd en une matinée les deux tiers de ses effectifs : cinquante officiers et mille neuf cent trente sept hommes, qui laissent leur vie sur la butte tragique de Vimy.

Il faut leur dire la bravoure de ces hommes qui sont tombés ici et dont les noms s'inscrivent en lettre de feu et de sang sur les stèles du carré musulman de Notre Dame de Lorette, souillées par le déshonneur : Ben Smaïl, Ben Faran, Bellagh Amar, Larbi ben Batti...

Ces noms, je veux le dire ici devant vous, ils incarnaient ce jour là le visage de la France. Ils sont gravés ici pour toujours sur les tombes du carré musulman de Notre Dame de Lorette. Ils sont à jamais nichés au coeur de notre mémoire nationale.

Le sacrifice de ces hommes intrépides, c'est aussi celui de tous les hommes qui sont morts ici durant les combats de la Grande Guerre et que nous honorons aujourd'hui, indépendamment de leurs origines, indépendamment de leurs religions.

N'ayons pas peur des mots, les actes commis ici ont un nom : c'est l'islamophobie, que nous devons combattre avec la plus grande sévérité, au même titre que nous combattons fermement le racisme et l'antisémitisme.

Cette attitude est intolérable et nous ne la tolérerons pas.

En souillant la mémoire de ces soldats musulmans, on a sali la mémoire de tous les combattants. Ce qui est en jeu ici, ce n'est pas seulement le passé, c'est aussi notre présent. Car pour vivre en paix avec nous mêmes, nous devons vivre en paix avec notre passé.

Alors n'oublions pas le sacrifice de tous ces hommes. N'oublions pas le sacrifice de la jeunesse d'Europe. N'oublions pas le cri du coeur de ceux qui en revinrent et qui disaient : "plus jamais ça".

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