Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Le Nouvel Observateur" le 5 février 2009, sur les accusations portées dans le livre de Pierre Péan sur son action humanitaire et ministérielle et le risque de conflit d'intérêts. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Le Nouvel Observateur" le 5 février 2009, sur les accusations portées dans le livre de Pierre Péan sur son action humanitaire et ministérielle et le risque de conflit d'intérêts.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Dans son livre, Pierre Péan vous accuse d'être "le cosmopolitisme anglo-saxon" et d'être un "américanolâtre" qui déteste son pays, et qui "rêve d'effacer 50 ans de politique étrangère indépendante de la France"...

R - Oui, il a écrit "cosmopolite", ça vous rappelle quelque chose ? Les bras m'en tombent. Cette accusation est grotesque et nauséabonde.

Q - Le livre vous reproche notamment d'avoir été favorable à la guerre américaine en Irak...

R- Je conseille à l'auteur de relire mon article dans "Le Monde" à l'époque : "Non à la guerre, non à Saddam". J'y écrivais très clairement : il ne faut pas suivre les Américains, ils nous mentent sur les armes de destruction massive. Il faut passer par le système des Nations unies. Amis, alliés, pas alignés ! J'ajoute, si c'est nécessaire, que pendant une bonne partie de l'année qui vient de s'écouler je me suis ouvertement opposé aux Américains, que ce soit sur le Liban, les relations avec la Syrie, l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'Otan ou la poursuite de la colonisation dans les Territoires palestiniens. Comme toute l'Europe, nous soutenons la construction d'un Etat palestinien. C'était le sens de la Conférence de Paris que j'ai organisée. Et c'est à mon initiative que le Conseil de sécurité de l'ONU a voté la résolution 1860 pour le cessez-le-feu à Gaza, tandis que se déployait la médiation du président de la République dans la région.

Q - Une bonne partie du livre est consacrée au Rwanda. Parmi les accusations portées contre vous, il y a notamment celle d'avoir imputé le massacre de l'église de Kibagabaga aux Hutus alors que les victimes auraient été assassinées par les Tutsis du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, présenté comme votre ami...

R - J'y suis allé, et dans bien d'autres endroits dont les images me hantent encore. S'il s'avérait que le FPR est responsable de cette tuerie, bien évidemment je le condamnerais. Mais il y a une chose que je n'admets pas : c'est la thèse du double génocide. Je ne dis pas qu'il n'y a pas eu de "massacres de revanche" de la part du FPR ou de groupes tutsis contre les hutus. Mais il n'y a pas eu des deux côtés la même planification, le même systématisme et le même nombre de victimes : 800.000. L'armée française avait été chargée d'entraîner l'armée rwandaise, mais j'ai toujours affirmé qu'elle n'avait pas participé au génocide (voir mon article dans la revue "Défense nationale"). Par ailleurs, sur le plan politique, j'ai dit qu'il y avait eu des erreurs d'analyse mais, soyons clairs, je n'ai jamais pensé que MM. Mitterrand, Balladur, Juppé, Védrine ou Villepin portaient la moindre responsabilité dans ces horreurs.

Q - Votre cabinet a-t-il tenté, comme l'affirme Pierre Péan, de faire obstacle à l'enquête du juge Bruguière sur l'attentat contre l'avion du président Habyarimana qui a déclenché le génocide. Cela dans le but de renouer avec le pouvoir rwandais ?

R - Non, nous n'avons jamais fait obstacle à cette enquête. Les Rwandais nous ont demandé la levée des mandats d'amener émis, avant que nous n'arrivions, par le juge Bruguière contre leurs compatriotes. Nous leur avons dit que ce n'était pas possible. La justice est indépendante. Un groupe de travail composé de juristes a indiqué que si les Rwandais voulaient avoir accès au dossier, au moins l'un des neuf inculpés devait se rendre à la justice française. Ce que l'ancien directeur du protocole de Kagamé, Rose Kabuye, a fait.

Q - Le livre vous accuse aussi de n'avoir pas "réagi avec beaucoup d'ardeur", lorsque vous étiez en charge du Kosovo pour l'ONU, aux massacres de Serbes par la majorité albanaise...

R - Propos scandaleux et mensongers. Rappelez-vous la tuerie de Gracko ! Chaque fois qu'un Serbe a été assassiné, je me suis rendu sur place auprès des familles en dépit du danger que cela représentait. Chaque mort serbe me révoltait. A mon départ, il n'y avait quasiment plus d'assassinats.

Q - Passons au rapport que vous avez réalisé pour le compte de Total en Birmanie. Vous y affirmiez que Total n'utilisait pas de travail forcé...

R - Et je le maintiens. Mon avantage a été d'aller sur place, où personne ne s'était rendu. Lorsque après, plusieurs jours d'enquête, j'ai vu le fonctionnement des 9 dispensaires créés par Total, j'ai trouvé que ça marchait bien et qu'il fallait que Total élargisse le périmètre de son action en matière de santé. Pour le reste, ma conclusion était que je n'avais pas constaté de travail forcé chez Total. Quant à ma rémunération pour ce rapport, je l'ai donnée à trois ONG : Emmaüs, Aide médicale internationale et la Chaîne de l'Espoir.

Q - Il est notoire - les envoyés spéciaux du "Nouvel Observateur" l'ont constaté sur le terrain - que l'armée birmane rafle des gens pour les faire travailler pour son compte. Et qu'elle l'a fait sur le chantier de Total comme ailleurs...

R - Il est probable que l'armée l'ait fait lors de la construction du chantier. Lorsque je m'y suis rendu, les travailleurs de Total m'ont garanti qu'ils n'employaient pas de travailleurs forcés et que la compagnie avait dédommagé ceux qui l'avaient été et qui ont été retrouvés.

Q - Pierre Péan affirme que lorsque vous étiez député européen vous vous êtes fait domicilier à Spérone, en Corse, pour bénéficier de remboursements de frais de transports plus élevés...

R - Calomnie. J'ai été et je reste domicilié à Paris.

Q - Le livre évoque également le risque de conflit d'intérêts entre vous et votre épouse, Christine Ockrent, responsable de l'audiovisuel extérieur de la France...

R - Ma femme a été nommée directrice, pas par moi, sur ses qualités professionnelles largement reconnues. J'ai aussitôt annoncé que s'il y avait conflit d'intérêt avec Christine Ockrent, c'est moi qui démissionnerais. Et je le répète.

Q - Il se trouve cependant que plusieurs collaborateurs de l'Audiovisuel extérieur avec lesquels vous auriez eu des conflits ont été sanctionnés...

R - Je n'ai jamais été mêlé à aucun licenciement ou sanction d'un journaliste de l'audiovisuel extérieur. Et je ne vois pas qui sont ces journalistes.

Q - Leurs noms sont pourtant connus : Richard Labévière, Grégoire Deniau, Bertrand Coq et Ulysse Gosset, qui a été écarté de France 24 après un accrochage avec vous, à l'antenne...

R - Il y a eu un seul accrochage. C'était avec Ulysse Gosset. Il a été vif et public, c'est vrai. Mais Ulysse Gosset lui-même a dit dans une interview que je n'y étais pour rien si son contrat n'a pas été renouvelé. Par ailleurs France 24 n'est pas encore sous l'autorité de Christine Ockrent...

Q - Venons-en aux factures africaines. Les documents qui circulent depuis quelques semaines et qui sont cités par Pierre Péan, montrent que vous avez réalisé, à plusieurs reprises des rapports sur les systèmes de santé pour des Etats africains, comme le Gabon ou le Congo-Brazzaville, riches en pétrole et qui ne passent pas pour des exemples de démocratie...

R - Mais enfin, de quoi m'accuse-t-on ? J'ai toujours agi dans la légalité et la transparence, déclaré mes revenus, payé mes impôts. Je n'ai jamais signé un seul contrat avec un Etat africain. Jamais. J'ai été un des consultants d'une entreprise française - IMEDA - dans un domaine que je connais : celui de la médecine et de la santé publique. J'ai travaillé à un projet auquel je tiens : l'assurance maladie pour les Africains, qui permettra aux indigents d'être pris en charge. Au Gabon, une loi de janvier 2007, votée à la suite de mon travail qui a duré trois ans, instaure un "régime obligatoire d'Assurance maladie" et j'en suis fier. J'ai aussi travaillé au Nigeria, au Bénin, mais également en Ukraine, en Roumanie, en Pologne. Y-a-t-il quelque chose de choquant qu'un ancien ministre de la Santé, qui a fait pendant des dizaines d'années des missions humanitaires pour Médecins sans Frontières - Prix Nobel de la Paix, je le rappelle -, Médecins du Monde et bien d'autres sans toucher un centime, rédige des rapports permettant à des pays africains d'améliorer leur système de santé ? Pour ce travail, j'ai été rémunéré à un tarif inférieur à ceux pratiqués, à l'époque, par les consultants de la Banque mondiale ou de l'OMS.

Q - C'est-à-dire...

R - Sur trois ans de travail, j'ai gagné un peu moins de 6000 euros par mois après impôts. BK Conseil et BK Consultants, que j'avais créées ont été fermées pour la première et mise en sommeil pour la seconde lorsque j'ai été nommé au Quai d'Orsay.

Q - Etait-il normal qu'après votre arrivée au Quai d'Orsay, vous nommiez le patron d'IMEDA, Eric Danon, ambassadeur à Monaco et que ce dernier, dès son arrivée en poste, réclame au gouvernement gabonais le versement des 817 000 euros qui restaient dus à sa société et à Africa Steps, société dont l'un des fondateurs a été en 2002 votre futur conseiller de presse Jacques Baudouin ?

R - Jacques Baudouin et moi avons immédiatement mis un terme à nos activités en arrivant au Quai d'Orsay. Quant à Eric Danon, il est diplomate de carrière, et sur cette question de droit le comité d'éthique du ministère va se prononcer prochainement.

Q - Avez-vous, comme l'affirme Péan, réclamé à Omar Bongo, après votre arrivée au Quai d'Orsay, le paiement des sommes dues à IMEDA et Africa Steps ?

R - Encore une façon de jeter le doute ! Je suis venu lui dire que je ne pouvais plus m'occuper du système gabonais d'assurance maladie.

Q - Avez-vous l'impression d'être la cible d'une entreprise de déstabilisation ?

R - Je crois que c'est assez clair.

Q - Qui, dans ce cas, est derrière cette entreprise ?

R - J'ai quelques hypothèses. La première, c'est la jalousie. Dans certains cercles, on n'aime pas la réussite. Pas la mienne en l'occurrence, celle d'un homme qui est resté populaire, hors du gouvernement ou dans le gouvernement, qu'il soit de gauche ou de droite. Certains continuent de penser que j'ai abandonné la gauche - bien que je reste social-démocrate et que je n'aie pas l'intention d'adhérer à l'UMP. J'agace aussi à droite, où certains me trouvent illégitime. Certains réseaux me détestent. Lesquels ? Certainement les nostalgiques des années 1930 et 1940 et tous les révisionnistes, ceux d'hier et ceux qui aujourd'hui réécrivent l'histoire du génocide tutsi au Rwanda.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 février 2009

Rechercher